CABINET DE TRAVAIL

(_Suite_).

Après la cheminée, le mur reprend avec la littérature, avec la poésie.

Avouons-le franchement, la poésie du temps ne vaut quelque chose que

par les estampes des dessinateurs qui l'ont illustrée. Parlons donc des

poètes à images.

C'est en première ligne Dorat et ses Baisers et ses Fables, et ses

petits poèmes, avec ses illustrateurs ordinaires, Eisen et Marillier.

Puis, prenant au hasard dans la rangée de livres, il nous tombe sous

la main la «Pucelle d'Orléans», avec les figures de Gravelot; les

insipides «Héroïdes» de Blin de Sainmore à la pompeuse illustration;

les trois volumes des «A-propos de société», où Moreau a fait tenir

de si charmantes sociétés dans des carrés, grands comme une carte de

visite; les «Saisons» de Saint-Lambert, avec les figures de Leprince

et les en-tête de Choffart; «Mon Odyssée», décorée de dessins de

Desfriches, gravés par Cochin, qui a dessiné incontestablement les

figures des dessins; le rare petit poème, intitulé: «les Bienfaits du

Sommeil», dont les Moreau sont si finement gravés par De Launay; les

«Historiettes ou nouvelles en vers», par M. Imbert, dont le titre est

à la fois dessiné et gravé par Moreau; les «Idylles» de Berquin, aux

mièvres petites images, se payant aujourd'hui un prix si déraisonnable;

le «Temple de Gnide» mis en vers par Colardeau, avec les estampes

d'après Monnet; les «Amusements d'un Convalescent», dont le frontispice

de Gravelot est la merveille des frontispices passés, présents et

à venir; les «Quatre Heures de la toilette des Dames», poème dédié

à la princesse de Lamballe, et princièrement illustré de vignettes

et de culs-de-lampe de Leclerc; enfin un exemplaire des «Chansons

de la Borde», en veau, il est vrai, mais payé 25 francs, et chez

Sieurain,—il y a trente ans.

Gardons-nous de passer sous silence, parmi ces livres, l'édition de

1760, des «Poésies de M. Sedaine», qui renferme le rare et artistique

portrait du poète et de l'ami, gravé par Gabriel de Saint-Aubin.

Et n'oublions pas encore les méchants vers badins du JOUJOU DES

DEMOISELLES, aux deux titres dessinés par Eisen, et dont chaque

page a un en-tête gravé; et les méchants vers polissons du BIJOU

DE SOCIÉTÉ _ou l'Amusement des Grâces_, _A Paphos_, _l'An des

plaisirs_: petits volumes au texte gravé, aux eaux-fortes maladroites.

Mais il faut encore donner place ici à ces almanachs chantants,

qui font rage aujourd'hui, à ces almanachs illustrés de minuscules

vignettes anonymes, mais souvent spirituelles, et qui s'appellent de

ce titre: CALENDRIER DE PAPHOS, ou bien de cet autre: LA

FLEUR DES PLAISIRS, «_Étrennes chantantes à la mode, dédiées aux

Grâces, enrichies de figures, et suivies du gazetier chantant avec

tablettes économiques, Perte et Gain, petit secrétaire à l'usage des

dames_. Chez le sieur Desnos.» L'un de ces petits volumes intitulé:

LES DÉLICES DE CÉRÈS, contient des vues de promenades, des

bals de Paris, du Salon de peinture.

Après les poésies, les romans. Ils sont nombreux, les romans,

et nombreux dans tous les genres. J'en cite, un peu au hasard,

quelques-uns:

«LA VIE DE MARIANNE, ou les Aventures de madame la comtesse de ***

par M. de Marivaux»: un roman publié en 1731, en ces années où la

critique professait que, seules, les aventures de la noblesse pouvaient

intéresser le lecteur, et où l'auteur avait le courage de dire dans

sa préface: «Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un

regard sur ce que l'opinion a traité d'_ignoble_, mais ceux qui sont un

peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions, que

l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne seront pas

fâchés de voir ce que c'est que l'Homme dans un cocher, et ce que c'est

que la Femme dans une petite marchande.»

De Crébillon fils, les éditions originales du HASARD DU COIN DU FEU

et de LA NUIT ET LE MOMENT, ces analyses parlées, et dans la langue

la plus subtile qui soit, des mouvements de l'âme de l'homme et de la

femme du temps, ces jolies et spirituelles révélations de l'infiniment

secret des tentations des sens et des caprices de cervelle de la

créature des vieilles civilisations, ces petits romans de génie qui, un

jour, prévaudront sur tout le fatras officiel du temps, et auxquels M.

Villemain n'a pas même accordé l'honneur de nommer leur auteur, dans

son «Cours de littérature du dix-huitième siècle».

Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire

d'IMIRCE, OU LA FILLE DE LA NATURE, 1764, par Dulaurens, un exemplaire

aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de

Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur

du livre était encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivité

l'avait rendu fou.

Et les romans historiques ou plutôt demi-historiques, dont un des plus

curieux est: «MÉMOIRES DU CHEVALIER DE RAVANNE, page de S. A. le duc

régent et mousquetaire, Londres 1781», quatre petits volumes Cazin,

reliés en maroquin rouge.

Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et

des camps, et nous initiant aux conquêtes du soldat en France et à

l'étranger, comme les: «EXPLOITS MILITAIRES ET GALANTS _des officiers

de l'armée de France, en Allemagne_... Amsterdam, 1742», ou comme:

«L'ACADÉMIE MILITAIRE, ou les Héros subalternes, Amsterdam 1777»,

quatre volumes ornés de vignettes, que je crois de Lepaon.

Et les romans de mœurs, où dans le tas je retire: «LE NOVICIAT

DU MARQUIS de ***, ou l'Apprentif devenu maître à Cythère, avec

l'approbation de Vénus, 1747», petit roman rare qui raconte joliment

les timidités et les embarras ingénus d'un premier amour; L'AMOUR

DÉCENT ET DÉLICAT, _ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez

les Amans, 1760_; LES SPECTACLES NOCTURNES, Londres 1756, donnant des

détails sur la vie des petites maisons; «LE SOUPÉ, ouvrage moral.

Londres», roman qui a toute la charmante désinvolture d'un style

aujourd'hui perdu; «LES DIALOGUES MORAUX d'un petit maître philosophe

et d'une femme raisonnable, Londres 1774», dialogues descendant des

dialogues de Crébillon fils; LES SUCCÈS D'UN FAT, 1764, pourtraiturant

l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont

reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier, qu'il les a

_conquises_; LA JOLIE FEMME, OU LA FEMME DU JOUR, 1769, avec son coquet

titre, dont l'encadrement enferme une table à toilette; LA PARISIENNE

EN PROVINCE, 1769, petit livre rendant l'étonnement naïf de la femme

de la capitale devant cette nature de campagne, où il n'y a pas le

moindre _boulingrin_, et qui dit, à l'aspect de paysans conduisant

une charrue: «Ah! ils labourent, je m'en étais un peu doutée; voilà

donc le labourage! Il y a si longtemps que j'étais curieuse de voir

labourer!» LES LAURIERS ECCLÉSIASTIQUES, ou Campagnes de l'abbé T***.

«A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clergé, 1777», récit voluptueux et

espiègle par un petit-collet, de la défaite de soubrettes possédant

de l'éducation et l'_ensemble de visage le plus frais_, de marquises

au _pied de la délicatesse la plus achevée_, de présidentes bien en

chair, d'adorables duchesses _ayant le diable au corps_; «L'ANNÉE

GALANTE, ou les Intrigues secrètes du marquis de L***, 1785», roman

fabriqué avec les aventures de l'Étorière, officier aux gardes; «LA

MORALE DES SENS, ou l'Homme du siècle. Extrait des Mémoires de M. le

Chevalier de Bar***, rédigés par MM... D. M., Londres, 1792», avec une

préface que Béranger semble avoir lue: «Un palais succède à ton taudis:

te souviendras-tu alors de nos petits soupers tête à tête, de notre

amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle métamorphose:

Quand j'aimais Babet, nul mortel n'était plus heureux que moi: nous

ne possédions que notre amour, et nous n'avions rien à désirer. Quand

sa bouche me disait: Je t'aime, son cœur en palpitant me le jurait

d'une manière plus touchante. Comme tout est changé!... quel luxe! quel

fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras Émilie, oublieras-tu l'amant

de Babet?»

Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est

ANGOLA, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'édition de

1751, ornée des vignettes d'Eisen. Indépendamment de son style alerte

et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation

ironique à la façon d'un sourire de grande dame, indépendamment de

ses croquetons sémillants, ce livre est un document curieux pour

l'histoire de la langue; le soulignement de son italique nous conserve

tous les néologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne

voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue

courante, parlée par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils

qu'on regardait alors, comme une audace de dire: _chercher chicane_,

raconter d'_un ton lamentable_, _l'air consterné_, _chanter à faire

peur_, _caresser_ son jabot, être _exactement informé_, _une attitude

singulière_, _des devoirs pénibles_, _railler sans miséricorde_,

_les fondements d'un édifice_, les contes _dont on berce les petits

enfants_, _tourner la cervelle_, _crever des chevaux de poste_,

_toucher cette corde_, langage _entortillé_, _cavalièrement_, _rompre

la glace_, rien _de si absurde_, _lutiner_, _mauvaise plaisanterie_,

passion _malheureuse_, _prendre comme à tâche_, ces _sortes de

conjectures_, _affaire arrangée_, _faire la bégueule_, _manège habile_,

_quel enfantillage_, _suer à grosses gouttes_, etc.

Le second roman a pour titre: «THÉMIDORE; à la Haye, aux dépens de la

Compagnie, 1745», attribué à Godard d'Aucour, le fermier général: une

peinture vraie du caractère général de la fille d'alors, peinture bien

plus vraie que celle de l'abbé Prévost dans «Manon Lescaut» qui a dû sa

fortune sans exemple à un côté de sentimentalité moderne, n'existant

pas le moins du monde chez les impures du dix-huitième siècle.

Puis ce sont presque tous les romans de Rétif de la Bretonne, au

milieu desquels se trouve un exemplaire broché de la PAYSANNE PERVERTIE

avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs; et un

exemplaire du NOUVEL ABAILARD, sur papier de Hollande, qui serait,

d'après M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet

sur ce papier, du romancier.

Et encore le rarissime roman de Sénac de Meilhan, qui a pour titre:

L'ÉMIGRÉ publié par M. de MEILHAN, _ci-devant intendant du pays

d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant général de

la guerre et des armées du Roi de France. A Brunswick: Chez P. Fauche

et compagnie, 1797_, roman in-12 en quatre volumes, ornés d'estampes

dessinées par Du Pré, et gravées par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted.

Terminons cette bibliographie romancière à vol d'oiseau par la liste

des célèbres romans du dix-huitième siècle, avec l'illustration qu'en

ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains: l'édition de

1756, de «Manon Lescaut» avec les vignettes d'Eisen; l'édition de 1764,

de la «Nouvelle Héloïse», avec les vignettes de Gravelot; l'édition

de 1772 du «Diable amoureux» de Cazotte, avec les figures où l'habile

Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de génie,

trouvé dans une auberge par l'auteur; l'édition grand in-octavo de

1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de

Desrais; l'édition de 1796 des «Liaisons dangereuses»; le terrible

roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de

mademoiselle Gérard; l'édition de l'an VI des «Amours de Faublas»

avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre,

de Demarne, de mademoiselle Gérard; l'édition de l'an XIII de «la

Religieuse» avec les cinq figures de Le Barbier.

Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les «Contes

moraux» de Marmontel, dont l'édition de 1765, est peut-être, à l'heure

présente, le moins cher des livres illustrés, quoique ce soit celui qui

contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la

vie contemporaine.

Ici, laissant de côté un certain nombre de séries, je vais droit aux

livres sur les mœurs.

Tout d'abord les ouvrages sérieux comme le livre de Toussaint,

intitulé: LES MŒURS, 1768, ou comme: «L'ÉCOLE DE L'HOMME, ou Parallèle

des portraits du siècle et des tableaux de l'Écriture sainte, 1752»,

une espèce de La Bruyère très inconnu du dix-huitième siècle, et qui a,

en tête de sa première partie, une clef de ses portraits.

A la suite de ces deux traités dogmatiques, les ouvrages suivants: «LES

MŒURS DE PARIS, par M. L. P. Y. E. Amsterdam, 1747»; «le TABLEAU DU

SIÈCLE, par un auteur connu. Genève, 1759»; «ESSAI SUR LE CARACTÈRE et

les mœurs des François comparées à celles des Anglois. Londres, 1776.»

Puis les petits livres, où la peinture des mœurs est relevée d'une

forte pointe d'ironie, petits livres un peu trop méprisés de notre

siècle, et qui contiennent cependant pas mal de l'alerte et vif esprit

français du temps: «l'Apologie de la frivolité, 1750»; «les Ridicules

du siècle, 1752»; «le Livre à la mode, 1760», et les autres livres de

Carraccioli; «la Berlue, 1760»; «l'Inoculation du bon sens, 1761»; «la

Philosophie à la grecque, 1772»; le Livre à la mode, dont son auteur,

le chevalier Des Essarts, fait ce piquant portrait de l'officier

petit-maître: «Un simple uniforme de drap propre, de grosses bottes

soutenues par un talon de trois bons pouces, des éperons aussi clairs

que la garde de l'épée, une chemise à manchettes unies, un chapeau

retapé à la militaire, les cheveux en queue et une simple boucle;

ajoutez à tout cela un col noir, et une épée dont la lame est de

défense. Est-ce là l'habillement, la façon de se mettre d'un officier?

Eh fi! on a l'air trop soldat. Un officier petit-maître a bien plus de

goût. Il lui faut autant de papillotes qu'il a de cheveux, une bourse à

la françoise, ou au moins une petite queue ensevelie dans trois livres

de poudre appliquées avec art, des manchettes à dentelles, des bas de

soye, des souliers à talon rouge et surtout une épée à la françoise;

le chapeau...! cet article m'embarrasse un peu... ce n'est pas un

chapeau, il n'en a pas la forme; ce n'est pas un bonnet, il n'en a pas

la matière; c'est un zest, un soupçon, une idée, un rien fait en forme

de ce je ne sais quoi sur lequel est attaché trois petits morceaux de

plumet, et on porte sous le bras cette singulière invention.»

Mais parmi tous ces livres et bien d'autres encore, les deux

chefs-d'œuvre du genre sont: LE PAPILLOTAGE, 1767, et la BIBLIOTHÈQUE

DES PETITS-MAITRES, _ou Mémoires pour servir à l'histoire du bon ton et

de l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la petite Lolo,

marchande de galanteries, à la Frivolité, 1762_.

Dans cet ordre d'écrits au persiflage quintessencié, au joli babil

littéraire, tout plein de tours et de voltes de phrases, exécutés avec

une prestesse singulière, un abbé, l'abbé Coyer, a écrit un livre qui

mérite sa place parmi les plus délicates et les plus incisives ironies:

ce sont les BAGATELLES MORALES, et je ne connais rien, dans notre

langue, d'une impertinence de style plus grand seigneur, que sa «Lettre

à une dame anglaise» qui, dans l'édition originale publiée séparément,

porte le titre: _Lettre à une jeune dame nouvellement mariée_.

Vient le tour des petits croquis satiriques d'une maladie du jour, d'un

éphémère goût de la nation, de n'importe quoi enfin, d'un jeu à la mode

aussi bien que d'un jubilé, et aussi bien d'un jubilé que de l'approche

d'une comète. Les vapeurs sont prises à partie dans la PHILOSOPHIE DES

VAPEURS, 1774, qui se raille agréablement de la sensibilité vaporeuse,

née dans ce siècle de philosophie et de santé délabrée, où la Faculté

vient de mettre un fort de la Halle au bouillon de poulet et à l'eau

de tilleul. L'anglomanie de nos pères est moquée dans le PRÉSERVATIF

CONTRE L'ANGLOMANIE, 1757, où l'auteur, après avoir plaisanté un

moment, déclare que nos draps sont de meilleur user et plus maniables

que les draps anglais, et établit la supériorité de nos teintures,

de nos glaces, de notre argenterie, auprès de laquelle l'argenterie

anglaise n'offre que des morceaux vilainement et archaïquement

filigranés.

Y a-t-il un jubilé? Voici: les EMBARRAS _du jubilé à Paris_, 1751,

brochure qui nous fait assister au rétablissement dans tous les

intérieurs des grands lits de ménage, et au relèguement des romans

dans les cabinets, et au travail du convertisseur Doucin, rédigeant un

agenda alphabétique des femmes de condition séparées de leurs maris et

de celles qui ont des intrigues réglées sous leurs yeux.

Une comète montre-t-elle un rien de sa queue dans le ciel? Aussitôt

la brochure LA COMÈTE qui entre en matière en ces termes: Aradmé,

jolie femme, tenait cercle, et déjà l'on avait épuisé la chronique du

jour, tout le persiflage du temps, tous les _si_ et les _mais_ de la

calomnie, la liste entière des nouveautés du _Petit Dunkerque_, etc.,

lorsqu'on vit arriver subitement certain lettré, pâle, essoufflé,

oppressé, haletant, et ayant l'air de vouloir dire bien des choses,

sans pouvoir en dire une. Ah! Madame, s'écria-t-il enfin; avez-vous

ouï parler de la comète?—Monsieur, j'y ai joué quelquefois.—Ceci

n'est point un jeu, Madame, vous ne savez donc pas qu'il nous arrive

une comète?—Elle ne m'a point fait part de son arrivée.—Trêve de

raillerie, Madame! Apprenez que cette comète est environ dix fois plus

grande que notre terre...

Un jeu, le pauvre quadrille a contre lui le DÉPIT _du jeu de

quadrille_.

Et sur le jour de l'an, il n'y a pas moins de quatre brochures: LES

INCOMMODITÉS DU JOUR DE L'AN, 1743; LE JOUR DE L'AN, en vers; LES

VISITES DU JOUR DE L'AN, petite comédie; et LES VISITES DU JOUR DE L'AN

ou Étrennes de 1788, toutes brochures tournant en ridicule les visites,

et dont la dernière fait ce joli tableau de la visite au Directeur:

Laquais, vite; à la porte. On frappe. Alerte. Ouvrez.

Des sœurs du Sacré-Cœur ce sont les tourières.

Monsieur, permet-il? C'est... de la part de nos Mères

Toutes en général lui font des complimens.

Et toutes pour Monsieur forment des vœux ardens.

«A son petit papa», notre mère Saint-Ange

Adresse six gâteaux. Ils sont de fleurs d'orange.

Voici des macarons de sœur Saint-Augustin

Et voilà du sirop de Bonne Saint-Justin.

.................................................

Recevez de nos sœurs Barbe, Claire et Marton

Ces biscuits à la rose et ces cœurs au citron.

Et nous voilà aux livres sur les Femmes, l'Amour, le Mariage, dont je

vais donner quelques titres: «Réflexions nouvelles sur les femmes par

une dame de la cour de France, 1730»; «Lettre de M. l'abbé d'A*** à une

demoiselle de condition, au sujet de la politesse et des devoirs des

jeunes personnes de son sexe, 1737»; «Lettre sur l'Éducation des femmes

et leur caractère en général, par le chevalier de Rauto le Laborie,

Saint-Omer 1757»; «l'Ami des Filles, 1762»; «les Testes folles, 1753»;

«Tableau de la Bonne Compagnie, 1787»; «Tableau de la Vie, ou des

Mœurs du dix-huitième siècle», etc., etc., et encore «la Confession

d'une femme qui s'aime uniquement», une assez vraie confession de la

femme du temps.

Dans tout ce fatras qui est énorme, deux livres seuls sont dignes

d'attention. Le premier: «L'ESSAI SUR LE CARACTÈRE, LES MŒURS ET

L'ESPRIT DES FEMMES», par Thomas, est un traité, un peu académique

et pas assez spécial de la femme du dix-huitième siècle. Le second,

porteur du titre si méchant: «PETIT TRAITÉ DE L'AMOUR DES FEMMES POUR

LES SOTS; A Bagatelle, 1788», doit être accueilli comme une étude

sérieusement psychologique de la femme du siècle, étude entremêlée de

portraits, sous des noms supposés, de Mmes de la Suze, de Matignon, de

Castellane, de Staël, de la Châtre et de la duchesse de Brancas. Et,

avant d'arriver à «la Condition des femmes dans les Républiques, par

le citoyen Théremin», arrêtons-nous à la «PÉTITION DES FEMMES DU TIERS

ÉTAT», publiée en janvier 1789, qui résume en quelques lignes le triste

tableau de leurs destinées:

«Les femmes du tiers état naissent presque toutes sans fortune;

leur éducation est très négligée ou très vicieuse: elle consiste à

les envoyer à l'_école_ chez un maître, qui lui-même ne sait pas le

premier mot de la langue qu'il enseigne; elles continuent à y aller

jusqu'à ce qu'elles sachent lire l'office de la Messe en français et

les Vêpres en latin. Les premiers devoirs de la religion remplis, on

leur apprend à travailler; parvenues à l'âge de quinze à seize ans,

elles peuvent gagner cinq ou six sous par jour. Si la nature leur

a refusé la beauté, elles épousent sans dot de malheureux artisans,

végètent péniblement dans les provinces, et donnent la vie à des

enfants qu'elles sont hors d'état d'élever. Si, au contraire, elles

naissent jolies, sans culture, sans principes, sans idée de morale,

elles deviennent la proie du premier séducteur, font une première

faute, viennent à Paris ensevelir leur honte, finissent par s'y perdre

entièrement et meurent victimes du libertinage.

Aujourd'hui que la difficulté de subsister force des milliers d'entre

elles de se mettre à l'encan, que les hommes trouvent plus commode de

les acheter pour un temps que de les conquérir pour toujours, celles

qu'un heureux penchant porte à la vertu, que le désir de s'instruire

dévore, qui se sentent entraînées par un goût naturel, qui ont surmonté

les défauts de leur éducation, et savent un peu de tout sans avoir rien

appris, celles enfin qu'un âme haute, un cœur noble, une fierté de

sentiment fait appeler _bégueules_, sont obligées de se jeter dans les

cloîtres où l'on n'exige qu'une dot médiocre, ou forcées de se mettre

au service; quand elles n'ont pas assez de courage, assez d'héroïsme

pour partager le généreux dévouement des filles de saint Vincent de

Paul.»

Quant aux femmes de la société, parmi tous les documents qui peignent

le désordre de la vie de la plupart de ces femmes, le relâchement des

liens du mariage, la facilité des liaisons éphémères, je me bornerai à

donner les titres de ces trois pièces réunies dans un volume: L'ISLE

DE LA FÉLICITÉ, HISTOIRE DE LA FÉLICITÉ, FORMULAIRE ET CÉRÉMONIAL

_en usage dans l'ordre de la Félicité avec un dictionnaire des

termes de marine, usités dans les escadres et leur signification en

François, 1745_: trois pièces qui sont l'historique, les statuts et

le vocabulaire d'une _Société du moment_, dont les affiliés faisaient

brusquement l'amour, quand ils se rencontraient.

Et tant de maris trompés pendant tout le siècle, et tant d'enfants

adultérins, amenaient, aux premières années de la Révolution, ces

terribles et bien souvent calomnieux dénombrements, imprimés et criés

dans la rue, et qui s'appellent: ASSEMBLÉE _de tous les bâtards du

royaume_,—PROCÈS-VERBAL ET PROTESTATIONS _de l'assemblée de l'ordre

le plus nombreux du royaume_,—SECOND PROCÈS-VERBAL _de l'assemblée de

l'ordre le plus nombreux du royaume tenue à la plaine de Longs-Boyaux.

A Concornibus, de l'imprimerie Kornemanique, rue des Cornards,

1789_,—et enfin, NOUVELLE ASSEMBLÉE _des notables cocus du royaume,

en présence des favoris de leurs épouses. A Paris, l'an premier de la

Liberté_, brochure dans laquelle le rédacteur donne la liste de tous

les prétendus amants de la femme, et où, il lui faut rendre cette

justice, il ne ménage pas plus l'honneur du tiers état que celui de la

noblesse.

A la suite des livres sur la femme et l'amour, les livres sur la

prostitution, dont j'ai fait une collection assez difficile à réunir

aujourd'hui.

D'abord les traités du temps, contenant une historique de la

prostitution, comme le CODE DE CYTHÈRE _ou lit de justice d'amour,

1746_, comme le CODE OU NOUVEAU RÈGLEMENT _sur les lieux de

prostitution, 1775_, se terminant par une réglementation utopique que

reprendra Rétif de la Bretonne dans son «Pornographe». Dans cette

catégorie de livres, il n'y a que les «DOLÉANCES D'UN AMI DES MŒURS,

qui émettent des idées réalisables, pratiques, mais c'est un ensemble

de mesures draconiennes, dont ne pouvait et ne pourra jamais vouloir la

corruption d'une vieille civilisation.

Les ordonnances de police concernant les femmes de débauche, dont une

à la date du 6 novembre 1778, leur fait «très expresses inhibitions

et défenses de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et

promenades publiques, et sur les boulevards de cette ville de Paris,

même par les fenêtres: le tout sous peine d'être rasées et enfermées à

l'Hôpital, même en cas de récidive, de _punition corporelle_.»

Les livres documentaires sur la matière, dans des genres différents,

tels que: LES CAUSES DU DÉSORDRE PUBLIC, _par un vrai citoyen, 1784_,

qui comptent à Paris 60,000 filles de prostitution, auxquelles il faut

ajouter 10,000 privilégiées, et tels que: REPRÉSENTATIONS _à Monsieur

le Lieutenant-Général de Police de Paris, sur les courtisanes à la mode

et les demoiselles du bon ton à Paris. De l'Imprimerie d'une société

de gens ruinés par les femmes, 1762_, représentations qui disent

qu'au commencement de l'année 1760, il y avait, chez les notaires de

Paris, vingt-deux mille contrats de rentes constituées, tant petits

que grands, assurant un revenu annuel d'au moins dix millions aux

courtisanes de la capitale.

Les rapports de police, ces morceaux de biographie si exacts, dont

on trouve des fragments dans la «Police Dévoilée» de Manuel, dans la

«Chronique Scandaleuse», dans les «Souvenirs et Mélanges» de M. de

Rochefort, dans la «Revue Rétrospective», et dont une partie a été

publiée dans le volume ayant pour titre: «Journal des Inspecteurs de

M. de Sartine», et encore dans la «Revue Anecdotique»; ces rapports de

police ont pour complément les deux rares volumes in-octavo, publiés en

1790: LA CHASTETÉ DU CLERGÉ DÉVOILÉE, _ou Procès-verbaux des séances du

clergé chez les filles de Paris, trouvés à la Bastille_.

Il y a encore un peu de biographie vraie de ces femmes dans la

CHRONIQUE ARÉTINE, _Caprée 1789_, cette collection de scandaleuses

monographies galantes, qui devait comprendre toutes les femmes de la

grande et de la petite prostitution, mais dont seulement une livraison

a paru, contenant les vies de Dervieux, Sainte-Amaranthe, Chouchou,

Leblanc, etc.

Un recueil manuscrit de «Lettres secrètes, année 1783», que je possède,

et sur la première page duquel il y a écrit: «Monsieur Naigeon, ami

de Diderot, tenait ce manuscrit de Grimm», renferme nombre de détails

sur les filles des maisons de prostitution, et particulièrement de

la Liébaut. Et sous la rubrique «Histoire des passions», le gazetier

raconte les singulières amours du fermier général Mercier avec Agathe,

de l'architecte Bourgeois avec Euphrosine et Jeannette, et il indique

la maison, rue Maubuée, où Rousseau se faisait «fouetter pour son petit

écu», et il parle de la manie amoureuse du vieux Beaujon, qui prenait

son plaisir à être emmaillotté, et à prendre la bouillie des mains de

nymphes au jupon court.

Viennent ici les ouvrages _spirituels_, qu'il faut lire cependant:

les LETTRES DE LA FILLON, 1751, la CORRESPONDANCE DE MADAME GOURDAN,

1784, et les CANEVAS DE LA PARIS _ou Mémoires pour servir à l'histoire

de l'hôtel du Roulle_. Ce dernier in-douze mérite qu'on s'y arrête un

moment. Il nous montre la maison de prostitution de l'aristocratie

et de la finance, avec sa file de carrosses à la porte, sa cour

d'honneur, ses remises, ses écuries, son grand salon aux fenêtres

ouvertes sur un parterre de fleurs, ses boudoirs aux peintures

voluptueuses, ses dégagements, et là dedans la maigre et couperosée

Paris[1], ayant à ses côtés la Fatime et la Richemont. Il nous

donne aussi une liste curieuse, la liste authentique, «des filles

_roulantes_ au Palais-Royal» en plein dix-huitième siècle, et qui

étaient: la Boismilon, la Dalais, la Mortagne, la Petit, les deux

Raton, la Jacquet, la Boufreville, la Dupont, la Delécluse, la Vitry,

la Blanchard, la Delaunay, la Pichard, la Duvergier, la Deschamps,

la Langlois, la Beaumont, la Désiré, la Dupuis, la Carville, la

Rochebrune, la Valois.

[1] En 1802 a paru chez Hocquart, en trois volumes, l'ouvrage

intitulé: «LES SÉRAILS DE PARIS, ou Vies et portraits des dames

Paris, Gourdan et Montigni et autres appareilleuses.»

C'est maintenant le tour des petits poèmes spéciaux, des «Réclusières

de Vénus, 1750», des «Très Humbles Remontrances adressées à

Monseigneur le Contrôleur Général, par les Filles du monde», du

«Brevet d'apprentissage d'une fille de mode, 1769», du «Testament

d'une fille d'amour mourante, 1769», des «Sultanes nocturnes contre

les reverbères, 1788», des «Ambulantes à la brune contre la dureté des

temps, 1789»: méchants poèmes, détestables vers, qui fournissent une

touche de couleur locale, un détail, une expression: c'est ainsi que

les «Ambulantes» ont conservé la jolie phrase, avec laquelle les filles

attaquaient dans la rue le passant: _Petit cœur, petit roi_.

Et nous voici arrivés aux romans qui sont tous le même: le saut d'une

fille de _la bergame_ et de la coiffeuse _au damas_ et au coiffeur,

et dont les moins mauvais sont: «MADEMOISELLE JAVOTE, histoire morale

et véritable», «HISTOIRE NOUVELLE DE MARGOT DES PELOTONS, 1775,»,

l'exemplaire de Pixérécourt, «Margot la Ravaudeuse, 1777», et enfin

l'introuvable «HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY,

_honnête P..... Imprimée aux dépens de la Société des filles du bon

ton, 1783_»[2].

[2] A ces romans il faut ajouter les recueils de nouvelles très

peu historiques qui suivent: HISTOIRE DES FILLES CÉLÈBRES DU

DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1781, par Desboulmiers; LE PALAIS-ROYAL,

1790, par Rétif de la Bretonne; LA CONFESSION GALANTE DE SIX

FEMMES DU JOUR, 1797, par Rosny.

La Révolution favorise la publication d'une brochure vraiment

intéressante pour l'histoire du personnel du Palais-Royal, et de

la génération des filles qui succèdent aux filles citées dans «les

Canevas de la Paris». C'est la REQUÊTE _adressée à Monseigneur le duc

d'Orléans par les demoiselles de Launay, Latierce, Labacante et autres

pour obtenir l'entrée du Palais-Royal qui leur a été interdite_. Cette

brochure nous donne les noms des abbesses en renom, la Langlois, la

Masson, la Labady, le Destival, la Macarre, et, avec les matrones, les

signalements des prostituées populaires. La Latierce: figure fine,

lèvres rosées, taille svelte, pied pointu, cheveux bruns, front large,

main délicate. La Bacchante, baptisée ainsi à cause de sa ressemblance

avec une figure de bacchante, exposée au Salon: figure agaçante, jambe

leste, chute de taille admirable. La Saint-Maurice: ton badin, figure

vive, œil étincelant, voix charmante, démarche fière. Thévenin, dit

l'As de Pique: œil bleu, figure large, nez long, gorge plate; et à la

suite de ces coryphées de la prostitution, la Blondy, la Delorme à la

tête de Maure, la Delorme à la tête de mouton, la Duhamel, Victoire

Gobet, la du Have, la _Blonde Élancée_.

Et, en ces années révolutionnaires, avec l'accroissement de la

prostitution amené par la misère, par la ruine de beaucoup de travaux

de femmes, et même par la fermeture des couvents, Paris est inondé de

brochurettes et de feuilles volantes relatives aux filles. Ce sont les:

«Doléances des femmes publiques», les «Lettres de ces dames à monsieur

Necker», «l'Arrêté des demoiselles du Palais-Royal, confédérées pour le

bien de leur chose publique», la «Ressource qui reste aux demoiselles

du Palais-Royal», «l'Œuf de Pâques des demoiselles du Palais-Royal au

Clergé», les «Très sérieuses Remontrances des filles à Messieurs de la

Noblesse»; petits factums plaisants, où le monde du Camp des Tartares

pleure la diminution des revenus de la noblesse et du clergé. La

brochurette la plus rare est: LA G..... EN PLEURS, ornée d'une figure

libre, et classée comme un pamphlet contre Marie-Antoinette[3], et qui

n'est, dans une langue à la Grécourt, que la lamentation du chœur des

filles du Palais-Royal sur leur détresse.

[3] Cette attribution vient sans doute de cette phrase imprimée

au bas du titre: «_Et se trouve dans les petits appartements de

la Reine_.»

Le titre de cette dernière brochure vous dit le caractère des brochures

pornographiques du temps, elles n'ont plus le langage, rien que galant,

des livres du dix-huitième siècle, le Père Duchêne a fait son entrée

dans la langue de l'amour, et nous avons un terrible spécimen de ce

style, dans DOM B..... AUX ÉTATS GÉNÉRAUX où l'auteur, sous le voile

d'un beau zèle pour le bien public et l'accroissement de la population,

_bougrifie_ de la manière la plus ordurière. Et c'est la même langue

dans l'ORDONNANCE DE POLICE _de Messieurs les Officiers et Gouverneur

du Palais-Royal qui fixe le droit et honoraires attachés aux fonctions

de filles de joye de la ville_. Faut-il aussi parler, à propos des

imprimés de ce genre, de l'ALMANACH DES HONNÊTES FEMMES, qui, sous

l'invocation de la fête du Bidet, inscrit des noms de femmes de la

société à côté de noms de prostituées. Car, à l'heure des haines

politiques, la brochure pornographique devient, des deux côtés, une

arme de guerre contre les femmes du parti ennemi, et les six numéros

du PETIT JOURNAL DU PALAIS-ROYAL, _ou Affiches et Annonces et Avis

divers_, sont un épouvantable échantillon de cette meurtrière et lâche

diffamation. Et pendant la Révolution ce n'est pas seulement la passion

politique qui a inscrit dans les listes de prostituées des femmes qui

ne le méritaient nullement; ç'a été souvent le sale appétit d'un gain

facile, d'un gain meurtrier, ainsi qu'il est arrivé pour ces ÉTRENNES

AUX GRISETTES qui ont causé la mort d'une honnête jeune fille du

peuple, _encataloguée_ dans la brochure déshonorante[4].

[4] Il a paru aussi dans le même temps un TABLEAU _de toutes

les jolies marchandes des quarante-huit divisions de Paris,

leurs qualités physiques et morales, leurs costumes, le nom de

leurs rues et le n° de leur maison_. Mais l'adroit et prudent

rédacteur de la liste, s'élevant contre le dénombrement des

«jolies libertines», déclare qu'il remplit un devoir sacré

en rendant hommage aux vertus des marchandes de Paris...

républicaines.

Tout en ce temps fournit matière à listes, à catalogues de filles. La

Fédération, la grande fête nationale du 14 juillet 1790, fait paraître

le TARIF _des filles du Palais-Royal et lieux circonvoisins_, petit

journal qui travaille, en plusieurs numéros, à empêcher «le nombre

infini d'étrangers attirés par la fête patriotique», d'être victimes

de la vorace cupidité des filles. Et ce tarif est bientôt suivi de

l'immonde pamphlet intitulé: LES CONFÉDÉRÉS V..... _et Plaintes de

leurs femmes aux p..... de Paris_, où l'écrivain royaliste nomme, parmi

les femmes qui ont gâté les députés provinciaux, les épouses des plus

célèbres révolutionnaires.

L'année suivante est publié un petit agenda qui a pour titre: ALMANACH

DES ADRESSES _des demoiselles de Paris, ou Calendrier du Plaisir,

contenant leurs noms, demeures, âges, portraits, caractères, talent

et le prix de leurs charmes, 1791_. Ce sont presque tous les noms des

actrices des grands et petits théâtres de Paris, mêlés à des noms de

filles du monde et de prostituées du Palais-Royal, avec des indications

facétieuses semblables à celles-ci: «Buisson, dite Jeannette, rue de

Richelieu; cette nymphe a les plus jolis yeux du monde, la gorge un peu

basse, mais passablement ferme. Elle joint à tout cela un joli petit

tempérament qui a été fort exercé par son Jeannot (Volange): un souper

et 24 livres.»—«Langlade, Palais-Royal, n° 35, faisant la renchérie,

demandant beaucoup, et se réduisant quand on tient bon à 6 livres[5].»

[5] On retrouve, sous l'Empire, quelques-unes des femmes

nommées en ce calendrier du plaisir dans la NOUVELLE LISTE _des

plus jolies femmes publiques de Paris, 1801_, et la NOUVELLE

LISTE _des jolies femmes de Paris, ou le petit Lubrico, 1805_.

Le dernier document sur la prostitution est un rarissime journal, à

la date d'octobre et de novembre 1796, journal qui n'a eu que trois

numéros, et qui ne figure dans aucune collection de la Révolution.

Il est intitulé: JOURNAL DES FEMMES DU PALAIS _ou tableau de l'état

physique et moral des femmes publiques_, «rédigé par Cars, officier de

santé». Le rédacteur dit avoir pour but de tracer «une carte fidèle de

la sphère épicurienne», en prémunissant ses concitoyens des dangers

cachés, pour leur santé, sous les fleurs de la capitale[6]; et commence

une série de techniques paragraphes sur les charmes de Sainte-Foix,

de Boston, de la novice Émée, de l'adorable Rolando, de Julienne qui

sort pour la septième fois de l'hospice des Capucins, et de la femme la

mieux faite du Palais, de Fanfan, qui ferait bien de remplacer Julienne

là d'où elle vient.

[6] En 1769 avait paru une brochure intitulée: PROJET RAISONNÉ

_et moyens immanquables pour arrêter les progrès, empêcher la

circulation et détruire jusqu'au principe des maux vénériens

dans toute l'étendue du Royaume_. Elle est curieuse, cette

brochure, en ce qu'elle dit que la maladie vénérienne était,

quelques années avant, complètement inconnue en province.

Il y a chez moi un certain goût pour les livres des écrivains

à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, aux idées

singulières,—pour les livres un peu fous, ces livres où, selon

Montaigne, l'esprit, faisant le cheval échappé, enfante des

chimères,—et j'ai de ces livres, sur les planches de ma bibliothèque,

une petite collection, dont la préface de l'un d'eux vaut la peine

d'être citée:

«Un littérateur dont l'âme est brûlante et le cerveau exalté, doit,

dans la fougue de son délire, être incapable de mettre certaine suite

dans ses conceptions, certaine harmonie dans ses discours, comme il

n'écrit que par inspiration; quand il a versé sur le papier l'idée qui

l'obsédait, il ne doit plus se rappeler ce qu'il a pensé, il ne doit

plus savoir ce qu'il va écrire.

* * * * *

«Si, malgré tous mes aveux et mes protestations, on s'obstine encore

à me démontrer que mon ouvrage est extravagant, et que je n'aurais

jamais dû le mettre au jour, esprits froids, apathiques géomètres,

m'écrierai-je, en lançant un regard de colère sur mes persécuteurs

acharnés, qui n'avez jamais senti remuer votre être, tressaillir,

fermenter vos facultés, qui n'avez jamais éprouvé le bouleversement

d'une âme impétueuse, accablée du poids de ses idées, tourmentée par

une excessive énergie et par un besoin d'explosion... Ah! si vous

connaissiez les pénibles convulsions d'un enthousiasme retenu, plus

indulgents, vous me plaindriez et vous applaudiriez aux débordements

de mon imagination... cruels... vous blâmez la ponction salutaire qui

a dégagé mon hydropisie, et procuré l'écoulement des eaux putrides et

corrosives qui minaient et allaient dissoudre mon existence... Oui,

j'ai fait crever l'abcès... J'ai craché un amas prodigieux de glaire et

de bile qui m'aurait infailliblement suffoqué... Dieu, votre cœur se

soulève... eh bien, éloignez-vous de la _dégoûtante_ cuvette où j'ai

vomi, où sont en dépôt tant de _matières exécrables_... Ne pourrait-on

pas conserver, par une espèce de curiosité, ma superfétation étrange,

comme un médecin garde, dans un vase d'eau-de-vie, ces môles

prodigieuses dont accouchent certaines femmes.» Et le livre qui a cette

préface en tête, s'appelle: CATARACTES DE L'IMAGINATION, _Déluge de la

scribomanie, Vomissement littéraire, Hémorragie encyclopédique, Monstre

des Monstres, par Épiménide l'Inspiré. Dans l'antre de Trophonius,

au pays des Visions, 1779_. Les Cataractes de l'imagination ont

pour voisin: ICOSAMERON, _ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth, qui

passèrent quatre-vingt-un ans chez les Mégamières, habitans aborigènes

du protocosme dans l'intérieur de notre globe, traduite de l'anglais,

par_ JACQUES CASANOVA DE SEINGALT VÉNITIEN. _A Prague, à l'Imprimerie

de l'École normale_, rêve en cinq volumes in-octavo, dans lequel

Édouard et Élisabeth, pendant un séjour de quarante ans, en une station

de ce monde sublunaire, laissaient quatre millions de descendants

produits par l'heureuse propagation des quarante filles dont Élisabeth

était accouchée depuis douze ans jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans.

Et de l'autre côté de l'Icosameron, voici: MORALI-PHILOSO-PHYSICO-LOGIE

_des Buveurs d'eaux minérales aux nouvelles sources de Passy, en mai

1787, Divisée par matinées, par M. Tho. Mineau de la Mistringue, l'un

des buveurs et leur secrétaire perpétuel, à la Fontaine Cocquerelle,

1787_; macédoine bizarre, où il est tour à tour question de la fée

Bellie, du développement de la mémoire, grâce au sens interne de la

substance _cendrée_, du jeu de _corbillon_, des avantages du célibat,

du passage d'un convoi de galériens chantant les litanies de la Vierge,

de la répartition de l'impôt territorial.

Mais le plus fou et le plus rare de tous ces livres, un ouvrage que

je n'ai pas vu repasser une seule fois en vente depuis trente ans,

c'est le: «MÉMORIAL POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CATINOMANIE... par

l'auteur de _Deux Plaintes_ (M. Buleau) rendues à la fin de 1784, l'une

à M. le Procureur Général, l'autre à M. le baron de Breteuil, et d'une

brochure qui fait la troisième partie de ces _Mélanges_, 1787.»

Dans ce volume in-quarto, qui n'est rien moins qu'érotique, l'auteur

débute ainsi:

_Chant premier._

Il y eut une fois chez des Ostrogots, peuple catinomane ou

catinomaniaque, un particulier qui n'était rien, mais qui ne faisait

de mal à personne... ... Et à la suite de ce début, M. Buleau fait

entrer en scène la baronne de Gringole, madame Fétiche, madame Pagode,

mesdemoiselles Bébé et Catin Bibi, le baron de l'Allure, le vicomte

des Gilets, le commandeur des Ruines, monsieur des Cheveux-Gras, et

Frétillard et Corniflet, qui se livrent aux digressions les plus

entortillées et les plus abracadabrantes, sur toutes les choses

discutables de ce monde.

L'histoire commence, chez moi, avec les vingt volumes en grand papier

vélin de Saint-Simon, et, continuant dans les journaux et mémoriaux des

ducs de Luynes, de Mathieu Marais, de Barbier, d'Argenson, de Grimm, de

Bachaumont, finit avec la collection des Mémoires sur la Révolution,

également en papier vélin.

A la suite des mémoires historiques généraux, s'allonge sans fin la

rangée des mémoires et des documents biographiques. Ç'a été pour

moi un amusement de faire, aussi complète que possible, la série

des «Femmes»[7] en groupant autour de noms connus et même inconnus,

d'abord les livres se rattachant à quelque partie de l'existence de

la femme, puis les actes et les lettres émanant de sa main, puis les

pièces véritablement historiques, puis enfin les biographies suivies

des pamphlets: le tout terminé par les mémoires et correspondances

apocryphes du temps. Du reste, je ne suis pas fâché de donner un modèle

de ce classement, et je choisis Mme du Barry.

[7] Dans ma bibliothèque, la série des hommes est encore plus

nombreuse et plus riche en documents rares.

MADAME DU BARRY, _Constitutions des religieuses de Sainte-Aure

à Paris_. De l'imprimerie de C. Simon, 1786. (Mme du Barry a été

élevée dans cette communauté.)

—_Étrennes de la Cour-Neuve._ A la Cour-Neuve, 1774. (Mme du

Barry a passé quelques années de sa jeunesse dans cette maison de

campagne.)

—_Procès de M. le comte du Barry avec madame la comtesse de Tournon._

A Amsterdam, 1781. (Procès de la nièce de Mme du Barry contenant des

détails sur la tante.)

—Lettre autographe de Mme du Barry, lettre d'amour adressée à lord

Seymour, ambassadeur d'Angleterre en France.

—_Mémoires de Pajou et Drouais_, pour Mme du Barry. (Extrait des

Mélanges des bibliophiles.)

—_L'Égalité controuvée, ou Petite Histoire de la Protection._

Contenant les pièces relatives à l'arrestation de la Du Barry, ancienne

maîtresse de Louis XV... Ce 31 juillet 1793, l'an deuxième de la

République une et indivisible. A Paris, chez Galetti... in-8.

—_Acte d'accusation contre Jeanne Vaubernier, femme Dubarry_... De

l'imprimerie du Tribunal révolutionnaire, in-4°.

—_Mémoires historiques de Jeanne Gomart Vaubernier, comtesse Dubarry_,

par de Favrolles (Mme Guénard). Lerouge, 1803, 4 vol. in-18.

—_Madame du Barry_, par J.-A. Le Roy. Versailles, 1858, in-18.

—_Madame la comtesse du Barry_, par Capefigue, Paris, Amyot, 1862,

in-18.

—_La du Barry_, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878,

in-18.

—_Mémoires authentiques de la comtesse de Barré_ (sic), maîtresse

de Louis XV, roi de France. Extraits d'un manuscrit que possède Mme

la duchesse de Villeroy, par le chevalier Fr. N. Londres, 1772 (roman),

in-12.

—_Anecdotes sur madame la comtesse du Barri._ Londres, 1775, in-12.

—_Remarques sur les anecdotes de la comtesse Dubarri_, par madame Sara

G. (Goudar). Londres, 1777, in-12.

—_Précis historique de la vie de madame la comtesse du Barry avec son

portrait._ Paris, 1774, in-8°.

—_Gazette de Cythère, ou Histoire secrète de madame du Barry._

Londres, 1775, in-12.

—_Les Plaisirs de la ville et de la cour, ou Réfutation des anecdotes

et précis de la vie de madame la comtesse du Barry_, écrits par

elle-même. Londres, 1778 (roman), in-12.

—_Vie de madame la comtesse du Barry_, suivie de ses correspondances

épistolaires et de ses intrigues galantes et politiques. De

l'imprimerie de la Cour, 1790, in-8°, avec portrait.

—_Lettres de madame la comtesse du Barry_, avec celles des princes.

Londres, 1779, in-12 (correspondance apocryphe).

Dans cette série, Marie-Antoinette est représentée par une centaine de

brochures, de feuilles volantes, de volumes petits ou grands, parmi

lesquels se trouve un exemplaire des «Pièces du Collier», qui compte

26 factums; Mme de Pompadour y figure avec sa biographie de Mlle

Fauque, imprimée, manuscrite et augmentée de fragments ajoutés,

traduite en anglais, traduite en allemand; Mme d'Épinay et Mme

Roland y sont sur papier vélin; Mme du Deffand y a toutes ses

éditions, et dans l'une sont encartées quelques lettres inédites de

sa charmante correspondante, la duchesse de Choiseul, dont je détache

celle-ci, relative aux étrennes de porcelaine, qu'elle avait l'habitude

de donner à «la chère enfant»:

_Je n'ai pas pu aller souper aujourd'hui chez vous, ma chère

enfant, et j'en suis bien fâchée, mais ce qui me fâche bien plus,

c'est que je serai peut-être encore quinze jours sans vous voir.

On dit que nous ne sortirons de Versailles qu'après les Rois.

Je vous envoye d'assez vilaines choses pour vous occuper de moi

en attendant. Je voudrais d'ailleurs que vous le fussiez plus

agréablement. Je ne mets aucune tournure à mon vilain présent, il

n'en vaut pas la peine, puis je suis si bête pour les tournures.

Je vous ai demandé, l'autre jour, bien grossièrement ce que vous

vouliés pour vos étrennes, vous n'avés jamais eu l'esprit de me

le dire. Je vois que tout le monde vous donne, tous les ans, des

porcelaines: c'est à cause de cela que je ne devrois pas vous

en donner et je vous en donne toujours. Cette année, elles sont

affreuses, et je vous en donne plus que jamais, afin que vous

ayés des échantillons de tout, et que vous jugiés que, si ce

que je vous envoie est affreux, c'est qu'il n'y a rien de joli.

Vous avez une tasse de marbre, une de choux et une écuelle. M.

de Beauveau ne manquerait pas de dire là-dessus que quand on est

bête comme choux, on a beau jeter tout par écuelle, cela n'en est

pas moins froid comme un marbre. Je ne suis pourtant pas froide

pour vous, ma chère enfant: ainsi, vous ne me trouverés pas si

bête, car c'est la chaleur qui fait tout, et sans elle il n'est

rien._

Mme Geoffrin, elle! la placide et apaisée bourgeoise, laisse

déborder sa colère, trois pages durant, contre le duc de Montmorency

qui _n'a ni honneur ni bon sens_, à propos de ses intérêts dans la

Compagnie des Glaces, où était placée une partie de sa fortune.

Ainsi défilent toutes les femmes, et toutes sortes de femmes, et

le procès de Louise-Antoine Fontaine, condamnée à être attachée au

carcan, _ayant deux chapeaux comme bigame_, voisine avec l'histoire des

«Mesdemoiselles de Saint-Janvier, les deux seules blanches sauvées du

massacre de Saint-Domingue».

On trouve, en parcourant ces deux longues planches, où les femmes du

passé semblent se tenir, un livre ou un petit bout de papier inédit à

la main, on trouve de bien curieux rogatons d'histoire. On trouve le

procès-verbal manuscrit de l'ouverture du corps de la Dauphine, mère

de Louis XVI, par Tronchin; on trouve le précis en séparation de la

comtesse d'Esparbès, la maîtresse aux jolis doigts qui épluchait les

cerises de Louis XV; on trouve le fameux pamphlet, imprimé à la brosse,

dans une imprimerie secrète: «LES DEUX CONVERSATIONS DE MADAME

NECKER, _femme du Directeur-Général des Finances de France_.

A Genève, chez Cruchaut, 1781», dont l'édition publiée pendant la

Révolution n'est qu'une réédition; on trouve le testament olographe

de Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon; on

trouve l'extrait imprimé par l'ordre du département de Paris après

l'assassinat de Marat, qui peint Charlotte Corday comme une _virago_

malpropre, à la figure _érésipélateuse_; on trouve la rarissime

affiche sur papier bleu de Théroigne de Méricourt aux 48 sections,

demandant la formation d'un tribunal de conciliation entre citoyens,

composé de femmes. On y trouve,—que n'y trouve-t-on pas?—à côté du

billet, où Mme Tallien sollicite l'acteur Mayeur de jouer Dorothée

et Bagnolet, on y trouve: LA LETTRE DU DIABLE _à la plus

grande P..... de Paris. La reconnaissez-vous?_

Là je m'arrête, et ne veux pas revenir sur la masse des volumes du

dix-huitième siècle et de la Révolution, dans tous les ordres et dans

tous les genres, employés par moi, dans l'histoire que j'ai essayée de

ces deux époques.

Un petit panneau, au retour du mur, est presque entièrement consacré

aux livres de théâtre.

Les almanachs ouvrent la série théâtrale. C'est le rare «ALMANACH DES

THÉATRES pour l'année bissextile 1744»; c'est le «CALENDRIER HISTORIQUE

des théâtres de l'Opéra et de la Comédie Françoise et Italienne,

1751», devenu en 1752 «l'ALMANACH HISTORIQUE ET CHRONOLOGIQUE de

tous les théâtres», et qui, sous le titre nouveau: LES SPECTACLES DE

PARIS, va de 1752 à 1815, sauf la lacune de 1794 à 1801; c'est le peu

commun «TABLEAU DES THÉATRES, almanach nouveau pour l'année 1748»;

c'est «l'ÉTAT ACTUEL de la musique de la Chambre du Roi et des trois

spectacles de Paris», qui, sous un titre un peu modifié, paraît pendant

quatorze années»; ce sont «LES SPECTACLES DES FOIRES ET DES BOULEVARDS

DE PARIS, ou calendrier historique et chronologique des théâtres

forains», renseignants petits volumes sur les théâtres méprisés par les

autres almanachs, une suite, dit-on, de huit calendriers qui ne s'est

jamais rencontrée complète, et dont je ne possède que les années 1776

et 1777. C'est enfin «l'ALMANACH GÉNÉRAL de tous les spectacles de

Paris et des provinces», publié en 1791, et où se trouve seulement la

nomenclature des nombreux cafés-concerts de la Révolution.

A ces almanachs il faut joindre la «LETTRE _à madame la duchesse

de ***_, contenant des Observations sur les talens du Théâtre...

1745» et «LES ÉTRENNES des Acteurs des Théâtres de Paris... 1747» et

les «ÉTRENNES LOGOGRIPHES du théâtre... Sipra, 1746» et encore les

«NOUVEAUX LOGOGRIPHES... où l'on trouvera les... danseurs, acteurs et

symphonistes fameux de la France, 1744»: mauvaises brochurettes en

vers, qui, en ce temps si pauvre de renseignements sur le théâtre,

contiennent au moins des noms.

Dans cette série d'almanachs rentre également une réunion de petits

livres, almanachs ou autres, où à la nomenclature des noms s'ajoute

un peu de critique ou de méchanceté. La Révolution y est représentée

par LES MINIATURES, OU RECHERCHES SUR LES TROIS GRANDS SPECTACLES,

1790, et par l'ALMANACH DES GRANDS SPECTACLES DE PARIS, 1792, qui

n'est que «la Chronique scandaleuse des théâtres, Thalicopolis», parue

l'année dernière et dont le titre a été changé. Le Directoire grossit

cette série par ses «Critique des Acteurs et Actrices des différents

théâtres de Paris», ses «Melpomène et Thalie vengées», ses «Revue des

Comédiens», ses «Lorgnette de spectacle», ses «Espion des coulisses».

A ces almanachs et critiques succèdent des journaux, parmi lesquels je

ne mentionnerai que le JOURNAL DES SPECTACLES, 1793-1794 (194 numéros),

si curieux pour les représentations de la période révolutionnaire, et

encore le JOURNAL DES THÉATRES (95 numéros), qui date de la _première

sans-culottide_, an troisième.

Suit une intéressante réunion sur les costumes de théâtre: «RECHERCHES

SUR LES COSTUMES et sur les théâtres, tant anciens que modernes, par Le

Vacher de Charnois, 1802», ouvrage orné de planches en couleur; «LES

COSTUMES ET ANNALES des grands théâtres de Paris, 1786», quatre volumes

qui contiennent de si charmants portraits d'actrices, en les légers

aquarellages gravés par Janinet; «LES MÉTAMORPHOSES DE MELPOMÈNE ET DE

THALIE, ou caractères dramatiques des Comédies Françoise et Italienne.

Dessiné par Wirsker»; «COLLECTION DE FIGURES THÉATRALES, inventées et

gravées par Martin, cy-devant dessinateur des habillements de l'Opéra.

Chez l'auteur...», un recueil de 20 grandes planches, qui ont reparu

plus tard, en mauvaises épreuves, dans l'immense suite des costumes

d'Esnauts et Rapilly.

Au milieu de ces ouvrages à figures, se trouve un manuscrit d'ALCESTE,

_ou Mémoire détaillé sur les décorations et habits envoyés à M. de

Zibel, pour servir à mettre sur le théâtre de S. M. le Roy de Suède,

l'Opéra du Ch. Gluck, au 15 may 1781_.» Ce manuscrit est du plus haut

intérêt, en ce qu'il donne la description minutieuse des costumes de

tous les acteurs, actrices, figurants et figurantes de la pièce. De ce

mémoire, qui commence par un grave cours sur le _chiton_, l'_exomide_,

le _xistis_, donnons les bons costumes historiques d'Alceste, d'Admète,

d'Hercule, d'une Divinité infernale: «_Alceste._ La tunique de dessus

de satin blanc, avec des bordures de satin pourpre, broché d'or, et

des émeraudes, ainsi qu'aux bracelets d'or des manches. La tunique de

dessous de satin bleu anglais, avec une bande de pourpre, lisérée de

deux filets d'or, garnie d'une frange de soye pourpre, d'une forme

singulière; et dessous, une dernière tunique de gaze d'Italie avec une

petite frange unie de soie blanche. Le voile de gaze très claire, gorge

de pigeon. Le manteau de velours bleu, brodé d'or, avec deux glands

d'or au devant, doublé de taffetas blanc. Le diadème de pourpre avec

franges d'or aux deux bouts. La ceinture de soye verte et or avec des

glands. La chaussure formée par des bandes de pourpre. _Admète._ La

tunique de dessus de satin blanc, avec bordures pourpre, brochées d'or.

Le manteau de velours pourpre avec broderie d'or et d'émeraudes. Le

diadème de velours pourpre brodé et frangé d'or. La ceinture aurore,

à filets pourpre, houppe assortie. La culotte taffetas gorge de

pigeon. La chaussure, des bandes de pourpre. _Hercule._ La tunique, la

chaussure, la culotte de satin couleur de feu... _Divinité Infernale._

Un manteau de satin couleur de chair tannée, exprimée au dessin, à

préférer à la couleur rouge employée à Paris.»

Du reste, le pauvre diable de costumier fait tous ses efforts pour

arriver à la couleur locale, il supplie M. de Zibel de supprimer les

bas de soie blanche pour les soldats de la suite d'Hercule, et il lui

prêche une révolution, l'engageant à remplacer sur les bras, supposés

nus, les manches de taffetas couleur de chair et attachées avec des

boutons, par un tricot.

Et, à côté de ce manuscrit, voici le «Catalogue de vente des

costumes, tableaux, dessins, gravures, composant le cabinet de feu

François-Joseph Talma», où nous trouvons son costume de Néron dans

«Britannicus»: Deux manteaux, l'un pourpre et l'autre bleu de ciel avec

brocarts d'or; deux tuniques bourre de soie blanche brodées en or:

deux mouchoirs blancs et une ceinture bleue rehaussée d'or. Le costume

d'Othello était: «un habit de casimir écarlate orné de broderies et

velours noir avec dessous en reps blanc enrichi d'or; autre gilet

en drap de castor jaune, une ceinture et sa cordelière en soie avec

brocarts d'or.»

Les pièces de théâtre du dix-huitième siècle ne sont pas nombreuses

chez moi. On y trouve un frais exemplaire du Mariage de Figaro décoré

des figures de Saint-Quentin, un Théâtre de Diderot, dont les pièces

originales ont été réunies, lors de leur apparition, dans un beau

vieux maroquin rouge, un Théâtre de Mme de Montesson, également

en maroquin rouge; deux volumes imprimés dans une imprimerie

particulière, et que Quérard croit tirés à douze exemplaires;

enfin, le recueil en 16 volumes des opéras, imprimés par Ballard,

l'exemplaire de Sophie Arnould avec son _ex libris_ et quelques notes

jetées en marge;—et c'est tout[8]. Cependant j'ai recherché des

pièces dans lesquelles étaient mis en scène des vivants, et sur les

planches de la bibliothèque sont rangés: l'Actrice nouvelle, pièce

allusive à la Lecouvreur, qui en fit défendre la représentation et la

publication;—la Faculté vengée, dont la scène se passe aux Écoles

de médecine, rue de la Bucherie, et où la Tulipe est Falconet; Don

Quichotte, Dionis; Sot-en-Ville, Bouillac; Grésillon, Helvétius;

Savantasse, Astruc; Muscadin, Sidobre;—le BUREAU D'ESPRIT, qui

représente Mme Geoffrin sous le nom de Mme de Folincourt; Diderot, de

Cocus; le baron d'Holbach, de Cucurbitin; d'Alembert, de Rectiligne;

Condorcet, du marquis d'Orsimont; Thomas, de Thomassin; Marmontel, de

Féaribole; La Harpe, de M. du Luth; etc.

[8] Je possède un Saint-Évremont avec le nom de Mlle Clairon

imprimé sur les plats des volumes.

Maintenant passons aux livres, dans tous les genres, consacrés

spécialement à l'Opéra, à la Comédie-Française, à la Comédie-Italienne.

Je laisse, pour l'Opéra, les ordonnances, les règlements, les traités

sérieusement historiques, les innombrables brochures sur la querelle de

la musique italienne et française, et, dans le tas de papier imprimé et

cartonné, je choisis quatre ou cinq plaquettes, qui nous donnent

la vie vivante du tripot lyrique.

Voici les RÉFLEXIONS D'UN PEINTRE SUR L'OPÉRA, 1743: une

spirituelle photographie de ce qui se voit, en même temps qu'une

sténographie de ce qui s'entend à une représentation. C'est un baron

étranger qui dit, en prenant place au balcon: «Je viens voir ce fâcheux

Opéra.» Au parterre, on n'entend que: «Ah! bonjour, vous voilà! que

venez-vous faire ici? Le tambourin est manqué, les paroles sont

horribles, et j'ai compté plus de cinq rimes qui ne seroient pas reçues

à l'Opéra-Comique.» Dans un coin, un prôneur du passé, un admirateur de

Perrin, s'écrie: «Oui, messieurs, je le soutiens, oui, je trouve plus

de conduite, plus de décence, plus de gentillesse dans la pastorale de

Pomone, que dans tous vos poèmes alambiqués.» Dans une première loge,

une femme de la cour, nonchalamment couchée, dit, en allongeant ses

mots, négligeant les r, grasseyant par intervalles: «Mais, mon Dieu, il

y a ici un monde effroyable. En vérité, il faut avoir perdu l'esprit

pour venir s'ennuyer de ce charivari: c'est de la musique pour les

étrangers.» Une grosse brune qui remplit la moitié d'une seconde loge,

jette à ses voisins: «Cet Opéra, il n'a pas quatre représentations dans

le ventre: aussi, il le mérite bien, il n'y a pas le moindre chariot

volant!» Et, sur le pas de la porte d'un corridor, on entend un jeune

et sémillant magistrat lancer à un ami: «Adieu, ton opéra m'ennuie,

je le sais à présent par cœur, il y a trop de monde, je m'en

vais à la foire.» Cela, pendant que le foyer retentit de cette phrase

adressée à toutes les danseuses et les chanteuses: _Bonjour, la reine:

vous êtes adorable, vous avez joué comme mille anges!_

La LETTRE FAMILIÈRE _de M. le comte d'Albar... à madame la

duchesse de L*** sur l'Opéra_, nous montre le comte d'Albaret tenant

sa chaire de musique, au n° 12 des premières loges, avec un tel

enthousiasme lyrique, qu'il fait dire à celui-ci: «Où donc a dîné

d'Albaret? Il est sorti trop tard de table, il est venu trop tôt à

l'Opéra»; qu'il fait dire à celui-là: «Comment, mon Dieu, d'Albaret

n'est pas mort! Ah! si je l'eusse cru en vie, je ne serais pas venu à

l'amphithéâtre.»

Et la jolie et raillarde mise en scène d'une assemblée générale des

premiers sujets de l'Opéra et de leur plaisante levée de boucliers

contre Devisme, dans la «LETTRE _des premiers sujets de

l'Académie royale de Musique et de Danse à M. Duval, premier commis

au café du Caveau, département des Glaces_», où Vestris prend ainsi

la parole: «Messioux, vous voyez devant vous oun soujet, qui sert

depouis trente-oun ans l'Académie royale de Mousique et de Danse, en

qualité de premier dansour; il ne s'est jamais vou, et ne se verra

peut-être jamais oun homme conserver si long-temps le bonhour de

plaire au poublic, dans oun premier genre, mais ce qui sera non moins

rare, c'est de voir oun petit souffisant tomber des noues comme oune

masse sur notre tête, vouloir nous traiter comme des poulissons. Par

la chacoune de M. le Brethon, je ne souffrirai pas oune telle

infamie, et j'aimerois mieux que moi et mon fils oussions les gambes

cassées, que de danser pour faire oun tel homme riche...» Noverre lui

succède et dit: «Ce que z'avance est connu de tout le monde; c'est

moi qui menai M. de V*** (de Visme) zès mademoiselle Guimard. Dans ce

temps-là il n'avoit pas les mêmes fasons qu'auzourd'hui; il n'avoit

pas ze beau diamant qu'il porte au doigt; il ne parloit pas de mettre

tout le monde au Fort-l'Évêque ou dans la rue... En revanze, il avoit

d'essellentes qualités; il étoit doux poli, révérenzieux, il faisoit le

punch zès zette aimable demoiselle avec un zèle, une perfection à faire

tourner la tête...» Et tour à tour parlent Mlle Levasseur, Mlle

Guimard, parodiées dans l'emphase de leurs prétentions et le comique

de leur majesté. A ces petits livres d'observation ironique, viennent

naturellement se joindre les ironies toutes pures qui ont pour titre:

LE CODE LYRIQUE, _ou Règlement pour l'Opéra de Paris, 1743_,

et LA CONSTITUTION DU PATRIARCHE de 1744. Le Code lyrique,

plein de notules instructives, demande qu'on bâtisse un hôtel sur le

modèle de l'hôtel des Invalides, à l'effet de servir de retraite aux

pauvres chanteuses et danseuses, aux _nécessiteuses_, que leurs longs

services et l'altération de leur santé ou de leurs talents obligeront

de quitter l'Opéra.

Sur la Comédie-Française, des livres et des brochures de toutes sortes

et de tout format, des traités _ex professo_ de l'excommunication,

des règlements, des remontrances, des extraits du registre des

délibérations, des coups d'œil sur la salle, des mémoires contre

l'entrepreneur du spectacle du faubourg Saint-Antoine et autres, des

observations, des doléances, un procès contre la dame Vestris, la

demoiselle Desgarcins, le sieur Dugazon, le sieur Talma qui ont déserté

la Comédie de la rue Richelieu, etc.

Sur la Comédie-Italienne, des annales du Théâtre-Italien, quatre ou

cinq brochures spirituelles parlant des _Bouffons_, et au milieu

d'elles un RÈGLEMENT POUR LES COMÉDIENS-ITALIENS ORDINAIRES DU

ROI, 1781, dans une magnifique reliure en maroquin rouge, et

portant dans son écusson autour des trois fleurs de lys: _Menus Plésirs

du Roy_ (sic).

Un théâtre, de date plus récente, a son foyer et son monde peints dans

deux petits livres. C'est le théâtre Montansier, sur lequel ont paru:

_l'Optique du jour, ou_ LE FOYER DE MONTANSIER, par Joseph R***

(Rosny), Paris, an VII, et LE TABLEAU COMIQUE, _ou l'Intérieur

d'une troupe de Comédiens, faisant suite à l'Optique du jour. Paris, an

VII_.

Nous voici enfin arrivés à la partie théâtrale collectionnée avec

amour, à la biographie des acteurs et actrices, qui se divise en

biographies générales des trois grands théâtres, biographies générales

d'un des trois grands théâtres, biographies particulières.

Parmi les trois grands théâtres, il n'y aura à nommer que la

GALERIE DRAMATIQUE de Saint-Sauveur, petit ouvrage bien mal

fait et dont les figures coloriées sont du dernier mauvais.

Parmi les biographies générales comprenant un théâtre, rappelons

pour l'Opéra: LE VOL PLUS HAUT, OU L'ESPION DES PRINCIPAUX

THÉATRES DE LA CAPITALE. _A Memphis, chez Sincère, libraire,

réfugié au puits de la Vérité, 1784._ Ce volume, malgré son titre,

ne concerne que l'Opéra, et donne des biographies satiriques et

libertines de Mlles Arnould, Guimard, Duplant, Levasseur, Laguerre,

Saint-Huberty, Théodore, Peslin, Allard, la Prairie, Dervieux, Aurore.

La Comédie-Française, elle, a la vie de ses acteurs et des actrices

contée bien succinctement dans la «Galerie Historique» de Lemazurier et

les «Lettres sur l'ancien théâtre par un vieil amateur». Il n'existe

pas de biographie générale pour les acteurs et les actrices de la

Comédie-Italienne.

Quant aux spectacles des boulevards, c'est une biographie, une

biographie légèrement scandaleuse des acteurs et actrices du théâtre

des Variétés Amusantes, de l'Ambigu-Comique, du spectacle des Grands

Danseurs, sauteurs, voltigeurs du spectacle des Associés, dans deux

volumes pas assez connus: LE CHRONIQUEUR DÉSŒUVRÉ, OU L'ESPION

DU BOULEVARD DU TEMPLE, _contenant les annales scandaleuses et

véridiques des directeurs, acteurs et saltimbanques du boulevard,

avec un résumé de leur vie et mœurs par ordre chronologique,

Londres, 1782_, et LE DÉSŒUVRÉ MIS EN ŒUVRE, OU LE REVERS

DE LA MÉDAILLE 1782, _pour servir d'opposition à l'Espion du

boulevard du Temple et de préservatif à la prévention, Paris, 1782_.

Sur les théâtres des boulevards, il existe encore deux petits volumes

nés pendant la Révolution, et presque introuvables aujourd'hui,

deux petits in-12 à la langue obscène comme les estampes qui les

décorent, mais contenant au fond de leurs ordures quelques éléments

de biographie. Ce sont: les PANTINS DES BOULEVARDS OU B... DE

THALIE, _Confessions paillardes des tribades et catins des

tréteaux du boulevard, recueillies par le compère Mathieu. A Paris,

de l'imprimerie de Nicodème dans la Lune, 1791._ Cette première

série comprend le Théâtre Français et Lyrique, l'Ambigu-Comique,

les Délassements-Comiques. Cette première série a pour suite, la

même année, une seconde série, consacrée au théâtre de Nicolet, aux

Associés, aux Beaujolais, sous les aimables sous-titres de: _Obscénités

triviales des Danseurs de cordes_, _Tréteaux gaillards et crapuleux des

Associés_, _Passe-Temps orduriers des Comédiens de Baujollois_.

C'est en dernier lieu le tour des biographies particulières[9], telles

que l'accumulis, pendant des années, des lettres autographes, des

manuscrits, des brochurettes peu communes, des procès rares, les ont

faites sur les planches de la bibliothèque.

[9] Je parlerai seulement des femmes, les biographies d'hommes

me conduiraient trop loin. Et cependant, les curieuses feuilles

volantes émanant d'auteurs mêlés à la Révolution! Je ne citerai

qu'une seule curiosité: le récit manuscrit d'un voyage dans

l'intérieur de l'Ile-de-France, en 1779, par Mayeur.

La maison d'un artiste, Tome 2 · 第 19 / 53 题