Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables di

L'ESPRIT

DANS L'HISTOIRE

LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR

PALAIS-ROYAL

DU MÊME AUTEUR:

L'ESPRIT DES AUTRES RECUEILLI ET RACONTÉ, 6e édition,

1 vol. in-18 5 fr. »

LA COMÉDIE DE JEAN DE LA BRUYÈRE. 2 vol. in-18 6 fr. »

HISTOIRE DU PONT-NEUF. 2 vol. in-18 6 fr.

LE VIEUX-NEUF. Histoire ancienne des inventions et découvertes

modernes. 3 vol. in-18 15 fr. »

PARIS-CAPITALE, 1 vol. in-18 3 fr. 50

Paris.--Typ Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac.

L'ESPRIT

DANS L'HISTOIRE

RECHERCHES ET CURIOSITÉS

SUR LES MOTS HISTORIQUES

PAR

ÉDOUARD FOURNIER

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS

1883

Tous droits réservés.

L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE

I

Je veux tenter de faire aujourd'hui, pour les _mots_ soi-disant

_historiques_ qui courent par le monde et dans la plupart des ouvrages

sur l'histoire de France, ce que j'ai entrepris pour les _citations_

dans le petit livre _l'Esprit des autres_. Je veux encore ici, mais

dans une matière plus sérieuse, tâcher de rendre à chacun ce qui lui

appartient, et surtout de lui enlever ce qui ne lui appartient pas;

car, je le prévois d'avance, j'aurai plutôt à dépouiller le mensonge

qu'à enrichir la vérité. Heureusement celle-ci trouve surtout son

compte dans chaque erreur que l'on détruit. Elle gagne tout ce que

l'autre perd.

II

Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire; cependant,

tant est vif mon désir de démolir le faux et d'arriver au vrai, tant

est grande ma haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes

non prouvés, pour les scandales et pour les crimes sans authenticité,

je voulais étendre ce petit travail bien au-delà des limites que je me

suis définitivement assignées, et qui sont celles de l'_histoire de

France_.

C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord me prendre,

principalement pour les époques anciennes, les beaux temps des

mensonges; mais j'ai reculé devant ce grand effort, après l'avoir un

peu mesuré.

J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et de circonscrire ma

tâche. Il eût été si bon de dauber d'importance sur ces immortelles

erreurs! Refaisant en grand le livre ébauché au XVIIe siècle par l'abbé

Lancelotti, _Farfalloni de gli antichi historici_[1], j'aurais trouvé

tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à émietter l'un après

l'autre tous ces menus mensonges de l'antiquité, toutes ces fables

légendaires du moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens des

temps modernes: je me serais si bien complu à repasser, flambeau en

main, à travers ces ombres menteuses, qui ne se sont faites si épaisses

et si impénétrables que pour mieux cacher des erreurs, que pour voiler

plus sûrement de faux héros!

[Note 1: _Venezia_, 1636.--Il en parut chez Costard, en 1770, sous

ce titre: _Les Impostures de l'histoire ancienne et profane_, 2 vol.

in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, et revue par le président

Rolland et Charpentier sur le manuscrit cédé à Costard par Luneau

de Boisjermain (Barbier, _Dict. des Anonymes_, 2e édit., t. II, p.

166).--Baudelot, dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (_V. Mém._

de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti pour son

livre, mais l'abbé le défendit bien (_Réponse à M. Baudelot_, 1705,

in-12, p. 57): «Les _Farfalloni_ de Lancelotti, dit-il, sont un livre

des plus agréables, et ils renferment une critique fine, judicieuse et

savante. Rien n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que

les plus exacts et les plus sages des anciens historiens contiennent

des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang des contes les plus

fabuleux.»]

J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire grecque. J'aurais

dit à l'égyptien Cécrops: Vous en avez menti quand vous avez prétendu

que vous veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est point vrai

que vous soyez arrivé de Phénicie[2]. J'aurais cherché ce qu'il faut

croire de la grande affaire des Thermopyles[3]. M'aventurant dans

une autre série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout au

moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, et cela de par

l'autorité tout académique de M. de Méziriac[4]. Pour le procès que les

fils de Sophocle firent à leur père[5], j'en aurais appelé devant la

Vérité. Je me serais encore curieusement enquis de ce qu'était Sapho,

et peut-être aurais-je ramené son fameux suicide du saut de Leucade à

la réalité toute prosaïque d'une mort très naturelle[6]. J'aurais voulu

chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Denys le Tyran

devenu maître d'école à Corinthe[7], et aussi dans la fameuse lettre

que Philippe aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation

de son fils Alexandre[8]; serrer de près, en compagnie de MM. Littré,

Rossignol et Paul de Rémusat, l'histoire d'Hippocrate refusant les

présents d'Artaxerces[9]; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau[10] de

Diogène et sa fameuse lanterne[11], enfin mille autres choses encore;

car je ne détaille ici, bien entendu, que le très maigre sommaire de

mon programme.

[Note 2: Pour ces deux faits, _V. De la Colonisation de l'ancienne

Grèce_, par Henri Schnitzler, dans le tome Ier de la _Littérature

grecque_, par Schœll.]

[Note 3: _V._, à ce sujet, l'introduction au _Voyage du Jeune

Anacharsis_, 1re édit., p. 134 et p. 252, note VIIe. L'abbé Barthélemy

prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est sept mille au moins

que Léonidas commandait, selon Diodore; et même douze mille, s'il

fallait en croire Pausanias. Voyez aussi un curieux article du _Magasin

pittoresque_, juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents Spartiates y

est mis au rang des préjugés et des erreurs historiques, ainsi que le

fameux _colosse de Rhodes_.]

[Note 4: _Vie d'Ésope_, dans les _Mémoires_ de Sallengre, t. I, p.

91.--_Dict._ de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.--Bentley, _Dissertation

sur les Fables d'Ésope_.--Un autre _bossu_ d'esprit, le jongleur

Adam de la Halle, se trouve avoir été non moins gratuitement paré de

l'éminence ésopique. Dans une de ses pièces, _C'est du roi de Sézile_

(mss. de La Vallière), il dit de lui-même:

On m'appelle _bossu_, mais je ne le suis mie.

Simple erreur de _forme_. Ce qui est plus grave, c'est celle de M.

Beuchot, qui, dans sa _Biographie universelle_, confond le trouvère

Adam de la Halle avec le chanoine Adam de Saint-Victor, mort cent ans

auparavant.]

[Note 5: _Mélanges_ de Malte-Brun, t. III, p. 55.]

[Note 6: _Les Saisons du Parnasse_, t. VI, p. 164.--_Sapphonis

Mytilenææ Fragmenta_, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.--M. J. Mongin,

dans son remarquable art. _Sapho_ de l'_Encyclopédie nouvelle_, a

dit: «L'histoire merveilleuse du jeune Phaon, telle que la rapporte

Polyphatus, et la _tradition du saut de Leucade_ sont des récits

populaires qui ne manquent pas, je crois, d'une certaine antiquité;

mais c'est après coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été

rattachés au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut de Leucade,

la chose m'est évidemment prouvée.»]

[Note 7: _V._ le curieux travail de M. Boissonade, _Notice des

Manuscrits_, t. X, p. 157 et suiv.]

[Note 8: M. Egger, dans un article du _Journal des Savants_ de

1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart des faits

sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier pour écrire près de

250 pages avec ce titre: _Alexandre et Aristote dans leurs rapports

réciproques, d'après les documents originaux_.]

[Note 9: «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la fausseté

de toute cette histoire, concernant Hippocrate et le roi des Perses.»

(_Œuvres_ d'Hippocrate, t. I, p. 429.)--«Le seul fondement de ce récit

est la prétendue correspondance d'Hippocrate et du roi de Perse, par

l'intermédiaire du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un

faussaire.» (P. de Rémusat, _Les Sciences naturelles_, in-18, p. 140.)

Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut vraiment le médecin

des pauvres; ce que l'on connaissait «de l'exclusion absolue des

riches et des grands de sa clientèle hippocratique», ainsi que l'a

dit M. Rossignol, a donné lieu à ce conte. (_Journal de l'Instruction

publique_, 7 juillet 1858, p. 427.)]

[Note 10: Spon, _Miscellanea_, p. 125.--_Notices et Extraits des

manuscrits_, t. X, p. 133-137.--Spon a donné, d'après un monument

ancien, la figure de l'amphore fêlée dans laquelle Diogène s'était fait

un gîte. Elle a été reproduite à la p. 50 du t. I de notre _Histoire

des hôtelleries et cabarets_.]

[Note 11: Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans

l'_Agamemnon_ d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane,

cité par Pollux (_Onomasticon_, l. IX, 2, 26); mais cela ne suffit pas

pour la vérité de l'anecdote. Diogène Laërce n'en a pas parlé, et par

conséquent je n'y crois guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (_Essai

sur l'Éclairage des anciens_, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)]

Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage, sans même avoir

besoin de recommencer les destructions historiques de Niebühr, ni ces

profanations dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par exemple ce

qu'on aurait voulu faire, en Allemagne, de l'histoire de Lucrèce: «Il

y a, dit-il[12], des savants allemands qui ont supposé que Lucrèce,

vraiment coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement de ses

proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime de Sextus, comme

Voltaire, en souillant le nom de Jeanne d'Arc, a imité les soldats

qui voulurent la déshonorer dans sa prison. La pureté de la Pucelle

d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor moral de

l'humanité.»

[Note 12: _L'Histoire romaine à Rome_, 1855, in-8º, t. II, p. 242.]

C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce n'aurait donc

certainement eu à craindre de ma part aucun attentat.

Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification dont

j'esquisse le sommaire, ma discrétion n'eût pas été si grande.

J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la _légende_ des

Horaces et des Curiaces[13], ainsi que la fausseté de l'invention

intéressée à laquelle l'imaginaire Mucius Scævola dut une immortalité

dont les réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis cent

trente ans déjà[14].

[Note 13: _Magasin pittoresque_, juin 1844, p. 190.--Du temps

même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité du fait, que

l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux peuples appartenaient,

soit les Horaces, soit les Curiaces.» (_Décades_, liv. I, ch. XXIV.)

M. H. Taine constate cette incertitude de Tite-Live, et peu s'en faut

qu'il ne l'en félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre

la vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il avoue

librement ses incertitudes et ses ignorances, ne voulant point paraître

plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait.»

(_Essai sur Tite-Live_, 1856, in-18, p. 46.)]

[Note 14: Beaufort, _Dissertation sur l'Incertitude des cinq

premiers siècles de Rome_, 1738, in-8º, p. 330.--«A chaque page, écrit

d'après lui M. H. Taine (_Essai sur Tite-Live_, p. 93-94), on reconnaît

d'anciennes légendes, inventées ou embellies par amour-propre: celle

de Mucius Scævola, par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode

de se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom de

Scævola.»--Bien avant Beaufort, Catherinot avait eu raison de ce

mensonge. (_V._ ses _Opuscules_, in-4, t. II.)]

Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la mort par leur père,

j'aurais montré sans peine le crime et la férocité où l'on a cherché

la vertu et la force d'âme[15]; dans celle de Virginie et d'Appius

Claudius, qui est une question de droit[16] autant qu'une question

d'histoire, je me serais mis en peine de savoir qui a dit vrai de Denis

d'Halicarnasse ou de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci

peut-être qui se serait le plus rapproché de la vérité[17], en

s'éloignant le moins de la vraie question juridique, si utile à bien

connaître dans cette affaire, comme dans celle des Gracques[18].

[Note 15: _Bibliotek für Denker..._ 1786.--_Esprit des journaux_,

juin 1786, p. 414.]

[Note 16: M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la faculté

de Rennes, a donné _l'explication juridique du récit de Tite-Live_

dans le _Journ. génér. de l'Instruction publique_ du 30 avril 1862, p.

301-303.]

[Note 17: On peut consulter à ce sujet une excellente brochure de

96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce titre: _Der Prozess

der Virginia_. L'auteur, M. V. Puntschard, prouve que le récit de

Tite-Live est le seul authentique, le seul croyable.]

[Note 18: On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en sachant

bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur _loi agraire_? une

simple et très juste revendication. L'_ager publicus_, propriété

commune de la plèbe latine, avait été peu à peu usurpé par quelques

grandes familles pour créer les _latifundia_, dont la culture, livrée

aux esclaves, excluait les travailleurs libres. Au nom de la plèbe

spoliée, les Gracques réclamèrent l'_ager publicus_ usurpé. Voilà leur

crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et l'_ager

publicus_ périt avec eux, au profit des grands propriétaires qui furent

la plaie de l'Italie. Pline avait bien raison de dire: _Latifundia

perdidere Italiam_. _V._ sur tout cela un très bon article de M.

Rapetti, _Moniteur_, 9 juillet 1862.]

J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge probable la fable

héroïque de Régulus[19]. Je me serais ingénié, avec Montesquieu, de

découvrir ce qu'il y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans

l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une lourde faute en

n'attaquant pas Rome après la bataille de Cannes, et en s'allant perdre

dans les délices de Capoue[20]. J'aurais voulu voir, en compagnie de

Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois de fondre des rochers

avec du vinaigre[21], et si le même dissolvant fut assez énergique

pour réduire en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles

de Cléopâtre[22]. Je me serais fait un devoir d'élucider, après le

savant Mongez[23], ce qu'il y a de fausseté romanesque dans le récit

de Claudius Donatus, qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur

en écoutant Virgile lui lisant le _Tu Marcellus eris_. Je vous aurais

aussi fait prouver, par un très curieux passage de Bulwer, comment

Archimède ne dut pas dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec

un levier je remuerai le monde:» il était trop grand mathématicien

pour cela[24]. M. Alfred Maury, invoqué à propos, serait venu

vous démontrer que César ne dit pas et ne put pas dire au pilote

qu'effrayait la tempête: _Quid times_? _Cæsarem vehis_ (Pourquoi

craindre? tu portes César)[25], et Lebeau[26], tout classique qu'il

est, m'eût aidé à prouver très facilement que la disgrâce de Bélisaire

et son aveuglement, sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont, en

dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans l'histoire. J'aurais

enfin passé au crible les vertus de Scipion l'Africain: sa fameuse

continence, examinée ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de

grands risques[27].

[Note 19: _V._ une _Dissertation_ de M. Rey dans les _Mém. de la

Société des antiquaires_, t. XII, p. 154-162.--«Tite-Live atteste le

fait», lit-on dans Moréri (art. RÉGULUS): or, la _décade_ où Tite-Live

en aurait pu parler est perdue! L'erreur vient de Cicéron et de Florus.

Polybe, «si voisin des faits, si exact», et qui, ayant ainsi plus

d'autorité, aurait dû obtenir plus de créance, proteste, sur ce point,

par son silence.--«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le vrai

à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que ce supplice de

Régulus fut supposé pour excuser celui que ses fils firent subir aux

prisonniers carthaginois.» (_Dissertat. sur l'Incertitude des cinq

premiers siècles de Rome_, p. 436.) Beaufort n'est guère connu chez

nous. Les Allemands en ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils

lui prenaient venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que

Niebühr est sorti. _V._ à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la

_Revue des Deux-Mondes_, 1er oct. 1840, p. 135.]

[Note 20: Montesquieu, _Grandeur et décadence des Romains_, ch. IV.]

[Note 21: _Dutensiana_, p. 35.--_V._ aussi: Eus. Salverte, _Les

Sciences occultes_, édit. Littré, p. 448, et l'_Intermédiaire_, année

1864, p. 143, 175.--M. Rey a publié, dans le _Recueil industriel

de Moléon_ (1828), une _Dissertation sur l'emploi du vinaigre à la

guerre_.]

[Note 22: _V._ la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut,

p. 3.--La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi mise en question.

M. Georges, de Château-Renard, la prit, en 1846, pour sujet d'une étude

présentée à la _Société des Belles-Lettres d'Orléans_, et analysée dans

le 7e volume, p. 64-79, des _Mémoires_ de cette Société, par M. L. de

Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme M. Georges, nous pensons

que la reine et ses femmes eurent recours au poison dans un breuvage.»]

[Note 23: _Moniteur_ du 10 août 1819, et _Mém. de l'Acad. des

Inscript._, nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même Académie

un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.]

[Note 24: _Revue de Paris_, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer

n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson,

_Astronomy explained_, London, 1803, in-8º, ch. VII, p. 83.--On va

répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut trouvé la fameuse vis qui porte

son nom, courut dans Syracuse en criant: _Euréka_. C'est lorsqu'il

eut découvert _la gravité spécifique_, à l'occasion de la couronne de

Hiéron, qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent

été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié la flotte romaine

avec des miroirs? Un article du _Magasin Encyclop._ (1802, t. II, p.

534) a traité ce point avec esprit et savoir.]

[Note 25: _Revue de Philologie_, vol. I, nº 3, et _Revue de

Bibliographie_, avril 1845, p. 331.--M. Maury se demande pourquoi César

n'en a pas parlé dans ses _Commentaires_; puis il prouve qu'en effet,

vu le peu de vérité de l'aventure, il lui eût été assez difficile d'en

faire mention. Napoléon n'y croyait pas non plus et s'en moquait.

(_Souvenirs diplom._ de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)]

[Note 26: _Hist. du Bas-Empire_, l. XLIX, ch. LXVII.--_V._ aussi

le P. Griffet, _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à

établir la vérité de l'histoire_, 1770, in-8º, p. 194.]

[Note 27: _V._ un fragment des _Annales_ de Valerius, dans les

_Noctes Atticæ_ d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. VIII.--Napoléon rangeait

encore ce conte parmi «les niaiseries historiques, ridiculement

exaltées par les traducteurs et les commentateurs.» (_Mémorial de

Sainte-Hélène_, sous la date du 21 mars 1816.)]

Quant à quelques autres contes, comme celui de Porcia qui

se tue en avalant des charbons, il m'eût suffi d'en prouver

l'invraisemblance[28]. Le possible est l'important. Si l'on prouve

par exemple que Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser

quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de disserter

longuement pour savoir laquelle des deux phrases: «Tu as vaincu,

Galiléen!» ou celle-ci: «Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en

mourant. On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir qu'il ne put

rien dire[29]. Or, pour Julien, comme pour Desaix, quinze siècles plus

tard, c'est ce qu'il y a de plus probable.

[Note 28: C'est ce qui a déjà été fait dans le _Carpenteriana_,

1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa en avalant

les cendres du foyer; cela du moins est possible. La vérité n'est pas

toujours aussi heureuse avec ce poète. Elle est plus souvent altérée

que rétablie dans les _épigrammes_ qu'il a faites sur des événements

ou sur des mots historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot

qu'Arria dit à Pœtus. (_V._ une note du _Tacite_ de l'édit. Nisard, p.

514.)]

[Note 29: M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent

travail sur Julien (_Correspondant_, 25 fév. 1859, p. 299-300).--Il

existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de Christ.-Aug. Heumann:

_Dissertatio in quâ fabula de Juliani voce extremâ_: VICISTI,

GALILÆE, _certis argumentis confutatur, ejusque origo in apricum

profertur_. Gœtting., 1740, in-4º. «_In apricum_» doit se traduire par

_lumineusement_.]

Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse quelque vertu peu

authentique, quelque belle parole devenue célèbre sans contrôle; en

revanche, il serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la

scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée, se seraient souvent

bien trouvés de mon examen, et en seraient sortis déchargés de quelques

crimes. Il y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme a dit

Lessing, «il faut rendre justice même au diable.»

Je ne réponds point, par exemple, que Néron, bien que je n'eusse pas

refait, en sa faveur, le plaidoyer de Cardan[30], n'eût pas été quelque

peu innocenté; mais ce qui est tout à fait certain, c'est que, par

la haute autorité de Heyne[31], _le farouche_ Omar--l'épithète est

consacrée--serait sorti absous du grand crime qui l'a rendu fameux:

l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux

impossibilités pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie; et s'il y fût

venu, il n'eût plus trouvé de livres à brûler. La bibliothèque avait

cessé d'exister depuis deux siècles et demi[32]!

[Note 30: Je veux parler de son curieux traité: _Neronis Encomium_.

Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.]

[Note 31: _Opuscula Academica_, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.]

[Note 32: Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié Omar de

cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la peine de les écouter,

pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas plus qu'on ne m'écouta moi-même

pour ce que j'avais dit à ce sujet dans la première édition de ce

livre. Six mois après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch.

Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des Mémoires de

MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur le canal maritime de Suez,

écrivit: «Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du

Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de

Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant ignare, qui

brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet esprit borné n'était pas

fait pour comprendre une si grande idée.» Or, Omar ne conquit pas la

vallée du Nil; Amrou ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque

ce canal existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer,

ce qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit, ne

brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, c'est la plus

grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit M. Tamizey de Larroque,

il n'est pas pardonnable à un académicien de l'avoir répétée. (_La

Correspondance littéraire_, 5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi

des Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur passage, était

encore magnifique et peuplée de monuments. (_V._ le _Mémoire_ de l'abbé

Barthélemy _sur les anciens monuments de Rome_, et surtout un très

curieux article de M. Ampère, _Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1857, p.

228-229.)--Les Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire romain; il

est vrai que cette ruine entraîna peu à peu toutes les autres.]

Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables dignes des

temps anciens j'aurais trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, _e

pur' si muove_, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire[33];

l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se réduit à quelques

jours d'une assez bénigne captivité dans le palais d'un ambassadeur

ami[34], puis dans les plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi

encore toute l'histoire des _Vêpres siciliennes_, notamment l'épisode

du médecin Procida, qui, bien loin d'être le chef du massacre, ne

put même pas y prendre part[35]; quelques aventures de Christophe

Colomb aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire tenir

debout[36]; l'anecdote de ses trois jours d'attente et d'angoisses au

milieu de l'équipage menaçant auquel il a promis la terre, petit drame

très émouvant dans le récit qu'en a donné Robertson[37], mais qui s'est

trouvé n'être qu'un gros mensonge après l'examen qu'en a fait M. de

Humboldt[38].

[Note 33: Aucun des personnages contemporains les mieux informés

ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses aveux et de ses

renonciations éloigne toute idée qu'il eût osé même dire ces quatre

mots. (Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 44.)]

[Note 34: Barbier, _Examen critique des Biographies_, t. I, p.

365. _V._ aussi Libri, _Hist. des sciences en Italie_, t. IV, p. 259

et suiv.; Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 18, 19, 24, 28,

32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, _Galileo Galilei, sa vie, son

procès et ses contemporains_, liv. III. Ce livre a soulevé de vives

critiques, mais aucune, même la plus nette, celle de M. Trouessard dans

la _Revue de l'Instruction publique_ (6 mars 1862, p. 778-782), n'a

suffisamment prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a

nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume du docteur

Parchappe, continuée par son ami M. Fréd. Baudry, _Galilée, sa vie, ses

découvertes et ses travaux_, n'a pu davantage arriver à une conclusion

contraire, ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans les

_Débats_.--Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est pas plus prouvé.

Il suffit de lire les _Lettres_ du poète pour voir que ce n'est qu'un

mensonge attendrissant. Le Tasse était fou: on l'enferma, mais avec

tous les égards possibles. Il eut de beaux appartements pour prison.

(Valery, _Voyages en Italie_, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du

même, _Curios. et Anecd. italiennes_, 1842, in-8º, p. 271. _V._ aussi

un article de M. P. Deltuf, _Rev. franç._, 20 déc. 1858, p. 357-367.)]

[Note 35: _Revue des Deux-Mondes_, 1er nov. 1843, p. 480-483. _V._

aussi un article d'Hoffmann dans le _Journal des Débats_, 1er déc,

1815.]

[Note 36: Navarette, _Les Quatre Voyages de Colomb_, in-8, t. I, p.

116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la _Revue de Paris_, 25

nov. 1838, p. 269.]

[Note 37: _Hist. d'Amérique_, t. I, p. 117.]

[Note 38: _Examen critique de l'histoire de la géographie du

nouveau continent_, t. I, p. 245.]

J'aurais encore cherché querelle au même Robertson pour tout ce qu'il

a dit touchant le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste, son

amour des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille autres

fables dont il m'eût été d'autant plus facile d'avoir raison que les

excellents livres de MM. Mignet et Amédée Pichot semblent publiés tout

exprès pour m'aider dans cette réfutation[39]. Que vous dirais-je de

plus? Me prenant aussi corps à corps avec la légende de Guillaume-Tell,

je l'aurais renvoyée parmi les contes du Danemark, comme on s'en avisa

justement dès l'année 1760[40]; et, ne croyant en cela faire tort

qu'à un trop éternel mensonge et point du tout à une nation qui, pour

perdre son héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque,

je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont publiées pour le

revendiquer le baron de Zurlauben[41] et MM. X. Zuraggen[42] et J.-J.

Hisely[43], non plus que de je ne sais quelle charte imaginée tout

exprès par les jésuites de Fribourg[44].

[Note 39: _V._ aussi dans le _Bull. de l'Alliance des Arts_ (10

oct. 1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec grand soin

la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire de l'Institut national

de Washington, touchant ces erreurs de l'historien de Charles-Quint.

M. Wheaton, dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas

Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de Molina,

secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le plus excellent à

consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling, _Last days of Charles

V_.]

[Note 40: C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit

intitulé _Fables Danisch_, essaya de prouver ainsi la fausseté du fait.

Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui très rare.]

[Note 41: Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre in-12

intitulée _Guillaume Tell_, à propos de la tragédie de Lemierre, où

il fit l'historique complet de ce qui aurait précédé et suivi la

conspiration. _V._ le _Journal encyclopédique_ du 15 av. 1767, p. 140.]

[Note 42: _Vertheidigung der Wilhelm Tell_, Fluelen, 1824, in-8.]

[Note 43: _Guillaume Tell et la Révolution de 1307_, etc., Delft,

1828, in-8.]

[Note 44: _Bull. de l'Alliance des Arts_, t. III, p. 155.--La

légende dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait

à 965. On la trouve parmi les traditions populaires du Danemark

recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig, 1771, p. 286). Haller,

dans sa réfutation, _Fables Danisch_, s'appuyait surtout de cette

similitude. (_V. l'Artiste_, juillet 1843.)--J'ajouterai que là-dessus

les Suisses n'entendent pas raillerie. Il y a quelques années, dans

une réunion de savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie

pour élever des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste

M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence, il y eut

soulèvement de tous les savants du canton d'Uri, et presque émeute

dans la ville, ce qui força M. Schnelles à décamper avec ses doutes.

(_V._ le _Moniteur_ du 20 sept. 1864.)--Selon M. Just Olivier, dans un

article de la _Revue des Deux-Mondes_ (15 mai 1844, p. 595), _Nouvelles

Recherches sur Guillaume Tell_: «La légende, la poésie sont partout

dans l'histoire de Tell: dans le premier mot qu'on dit de lui, dans

le premier mot qu'il prononce, dans l'orage sur le lac, comme dans la

terrible épreuve proposée à son adresse.»]

L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une très ample matière:

par exemple, l'examen approfondi de la mort des enfants d'Édouard qui,

selon Buck et Walpole[45], ne furent peut-être point assassinés par

les ordres de Richard III; la mort aussi du duc de Clarence, qui, bien

qu'on le répète depuis quatre siècles sur la foi de Commines et d'un

quatrain menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de malvoisie[46]; le

conte pittoresque de Cromwell se faisant ouvrir le cercueil de Charles

Ier[47]; la question si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du

sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses restes par l'ordre de

Charles II[48]. Quoi donc encore? L'anecdote funèbre de Young «dérobant

une sépulture pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,»

mensonge mélancolique, dont la découverte de l'extrait de mort

d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans les archives de Lyon, où elle mourut

réellement, démontra l'évidence[49]; enfin l'histoire si intéressante

et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie, de Milton

dictant à ses filles son _Paradis perdu_. Pour celle-ci, elle n'est pas

même possible, puisqu'en effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait

jamais voulu que ses filles apprissent à écrire[50]!

[Note 45: _V._ son livre, _Essai hist. et crit. sur la vie de

Richard III_, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; _Lettres inédites

de madame du Deffand_, 1859, in-8, t. I, p. 63, et une lettre de

Voltaire à Walpole, à la suite du _Voltaire à Ferney_ de M. Evar.

Bavoux, 1860, in-8, p. 410.]

[Note 46: John Bayley, _the Historie and Antiquities of the

Tower of London_.--Paulmy, _Mél. d'une grande Bibliot._ (Lecture

des poètes françois), t. IV, p. 319.--Michelet, _Hist. de France_,

t. VI, p. 453.--Rabelais, liv. IV, ch. XXXIII, _ad fin._, note de

Le Duchat.--L'erreur, sur ce point, semble être venue de l'anecdote

racontée par l'Anglais Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1,

ch. VII), comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en 1857,

reprit ce passage de Fabyan pour le commenter, c'est ainsi qu'il

faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut mis à mort secrètement, et

son corps, enfermé dans une tonne qui avait contenu du malvoisie, a été

jeté dans la Tamise près de la Tour de Londres.» _V._ pour les preuves

de cette opinion très plausible, le _Mag. pitt._ de 1867, p. 95.]

[Note 47: Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de

Charles Ier, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il paraît évident

qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant. (_Rev. britann._, mars

1838, p. 179-181.)]

[Note 48: _Gentlemen's Magazine_, mai 1825, p. 350.--Henry Halford,

_Essays and Orations_.]

[Note 49: M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un

intéressant article inséré dans la _Revue de Paris_ (15 avril 1832,

p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec les mêmes

conclusions négatives, une note de M. L. Benoît dans le _Bulletin de

la Société de l'Histoire du protestantisme français_, nov.-déc. 1862,

p. 463.--Lemontey, d'ordinaire si exact, avait autorisé et popularisé

l'erreur. _Hist. de la Régence_, t. II, p. 150, note.]

[Note 50: _Vie de Milton_, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I,

p. 95.]

Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer dans la pleine

lumière des preuves curieuses et imprévues! Il faut pourtant, de toute

nécessité, que je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne

toucher ni à l'_histoire ancienne_, ni à l'_histoire étrangère_.

L'histoire de France est aujourd'hui mon seul domaine; encore

dois-je surtout m'en tenir à la réfutation des _mots_ et n'aborder

qu'incidemment celle des faits. C'est le mensonge _parlé_, et faisant

pour ainsi dire axiome historique, que je prends à partie, plutôt

encore que le mensonge en épisode et en action.

Le premier est le plus vivace des deux, et celui qui tient le plus

profondément. Ailleurs les paroles volent; ici c'est tout le contraire,

elles restent et s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le

mensonge qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est celui qui y

rentre et qui s'y fixe[51].»

[Note 51: _Politique_, 2e partie, édit. de 1742, p. 18.]

Les noms illustres sous le couvert desquels se faufile l'erreur

augmentent son danger en ajoutant à sa fortune. On dirait qu'ainsi

patronnée elle est à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui

tirer respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par exemple, que

Cromwell ne mourut pas de la pierre, après cette admirable phrase des

_Pensées_ de Pascal[52]: «Rome même alloit trembler sous lui, mais ce

petit gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà

mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.» Il fallait à M. Havet

toute sa conscience de commentateur pour oser signaler une erreur sous

cette éloquence[53]: il nous faut tout notre courage pour dire qu'il a

bien fait.

[Note 52: 2e partie, art. 6, § 7.]

[Note 53: P. 39 de son édit. des _Pensées_ de Pascal.]

Nous devons dire aussi que, bien que la vérité soit une, il y a

mensonge et mensonge. Tous ne tirent pas également à conséquence. Il

est même telles inventions qui, une fois reconnues pour ce qu'elles

sont, me semblent devoir rester dans la circulation à cause des beaux

exemples qu'elles propagent et de l'honneur qui en ressort pour

l'humanité. En ce point la poésie, qui les transmet et les colore, est,

je ne dirai pas, comme Aristote, «plus vraie que l'histoire,» mais

aussi utile.

Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses, ait de l'homme

la meilleure opinion possible; il faut donc, pour lui, recourir aux

fables, et même lui laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au

temps où le spectacle des réalités humaines lui fera penser ou que

l'homme est bien déchu, ou que ces belles choses ne furent jamais

vraisemblables: «Les anciens historiens, dit Rousseau,[54] sont

remplis de vues dont on pourroit faire usage quand même les faits qui

les présentent seroient faux... Les hommes sensés doivent regarder

l'histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée

au cœur humain.» Puisque pour la morale et la règle du devoir, l'idéal

n'est ainsi qu'en des mensonges sublimes, laissons passer ceux qui sont

créés, et tirons-en des leçons que la vérité, telle que les hommes

l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir. Tant pis pour l'humanité

si rien n'est vrai de ce que l'on croit beau dans les actions humaines!

La meilleure preuve de notre infériorité, et du besoin que nous

ressentons d'une nature supérieure, où le vrai sera enfin dans le beau

et dans le grand, se trouve là.

[Note 54: _Émile_, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.]

Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il convient d'être

indulgent: ce sont ceux qui naissent d'eux-mêmes, comme les fleurs

héroïques d'une époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils

n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination de celui dont

il sert les intérêts; ils surgissent naturellement dans l'ardent esprit

du peuple, et les légendes y trouvent une matière extensible et souple,

tandis que l'histoire cherche où se prendre dans ce que lui apporte

l'insaisissable et rigide vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir

fidèle, mais pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, c'est

à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre la lumière et les

couleurs sur les aridités du réel. Il leur suffit d'être conformes au

génie du peuple dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du

temps où ils naissent. M. Michelet[55] a dit d'un récit légendaire qui

satisfaisait à toutes ces conditions: «Il peut bien n'être pas réel,

mais il est éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère

du peuple qui l'a donné pour historique.» Selon le même historien,

inventer ainsi, dans le sens de la réalité, ce n'est pas commettre un

mensonge.

[Note 55: _Hist. romaine_, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.--«Ces

mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit ou les mœurs d'une

époque, et servent ainsi à la vérité.» (_Études morales, polit. et

litt._, 1823, in-8, p. 79.)]

Napoléon était du même avis, lorsque trouvant dans les tragédies de

Corneille des héros supérieurs à ce qu'il leur était possible d'être,

mais toujours grandis d'après la mesure logique de leur caractère,

et devenus par là, comme exemples, d'une vérité plus utile et plus

rayonnante que la sèche vérité des historiens, il disait: «Moi, j'aime

surtout la tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les

grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire[56].»

[Note 56: Villemain, _Souvenirs contemporains_, 1re partie, p.

226.]

Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, ainsi que le

fit Tite-Live pour embellir la nudité barbare des premiers temps

de Rome[57], ou pour rendre plus illustre l'origine des familles

patriciennes[58]; faire de sa tâche d'historien un exercice oratoire,

comme ce même Tite-Live, qui, la tribune aux harangues étant

interdite, la transporta dans les _Décades_, «et fut historien pour

rester orateur[59];» imaginer un fait pour se donner le plaisir

d'une déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours prêté à

Périclès[60]: voilà les véritables mensonges historiques. Aussi ne

ferons-nous aucune grâce à ceux de ce genre que nous rencontrerons.

[Note 57: L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à la

gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (_Histoires_, liv. III, ch.

72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à ce roi des Étrusques;

l'aventure d'Horatius Coclès, qui, suivant Polybe, eut pour dénouement

la mort du valeureux borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus,

qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas parlé; la

prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel fut en réalité maître

de Rome et ne partit qu'après l'avoir mise à rançon, tout cela rentre

dans la catégorie des mensonges officieux dont je parle ici, de ces

inventions fabriquées tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.]

[Note 58: Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de Scævola.

_V._ pour une foule d'autres, Michelet, _Hist. romaine_, édit. belge,

t. I, p. 283-287.]

[Note 59: H. Taine, _Essai sur Tite-Live_, p. 9.--Montesquieu

(_Grandeur et Décadence des Romains_, ch. v) disait à propos des bons

mots prêtés à Annibal dans les _Décades_: «J'ai du regret de voir

Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité;

je voudrais qu'il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer, et

qui sait si bien les faire mouvoir.»--Les harangues abondent moins

dans Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une preuve

de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, tendant à faire

accorder aux Gaulois le droit d'admission parmi les sénateurs, a été

retrouvé sur les tables de bronze découvertes à Lyon en 1528. Les

paroles du prince y sont presque en tout point identiques à celles que

Tacite lui a prêtées. (_Annal._, I. XI, ch. XXIV.)]

[Note 60: Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour se

défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait. Elle n'a rien

d'historique; ce n'est autre chose qu'un de ces exercices oratoires

qu'on faisait faire dans les écoles. Celui-ci nous vient de Pachymère.

(Boissonade, _Anecdota græca_, t. V, p. 350.)]

III

Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire ancienne; mais

je vois tout d'abord qu'il faudra bien, malgré moi, que j'y revienne,

car une bonne partie des _mots_ qui font l'_esprit_ de l'histoire de

France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a donné de la phrase

une version tant soit peu rajeunie, on a déplacé la scène, changé les

personnages, et le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt

fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu le mérite d'inventer

l'esprit qu'ils prêtaient à leur héros; ils l'ont pris tout fait

dans quelque livre de langue morte, pour le faire courir à travers

l'histoire vivante de leur temps.

L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans le bagage littéraire

importé de Grèce à Rome, se trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut

qu'arranger à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et les

autres s'en chargèrent. De cette manière, telle tradition qui figure

dans les origines helléniques se retrouve plaquée sur les origines

romaines.

L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout à l'heure, est un

plagiat fait à je ne sais quel héros grec célébré par l'historien

Agatharcide[61]. Les trois Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs

déguisés en Romains et en Albins. Le combat dont on leur fait honneur

eut pour véritables champions trois soldats de Tégée et trois de

Phénée, dans une guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes

d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long dans un fragment

des _Arcadiques_ de Démarate, conservé par Stobée[62]. «Il n'y manque

aucune circonstance, dit M. Villemain[63], on y trouve jusqu'à l'amour

de la sœur du vainqueur pour l'un des vaincus, et jusqu'au meurtre de

cette sœur infortunée.»

[Note 61: _V._ la _Dissertation_ de M. de Pouilly, _sur l'histoire

des quatre premiers siècles de Rome_, dans les _Mémoires de l'Acad. des

Inscript._, ancienne série, t. VI, p. 26.]

[Note 62: _Id._, _ibid._, p. 27.]

[Note 63: _La République de Cicéron_, Paris, Didier, 1858, in-8, p.

147.]

L'histoire de Romulus n'est qu'une version à peine modifiée de celle

de Cyrus: «L'Astyage d'Hérodote, dit M. Michelet[64], craignait que sa

fille Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live craint que

sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. Tous deux sont également

trompés. Romulus est nourri par une louve, Cyrus par une chienne. Comme

lui, Romulus se met à la tête des bergers; comme lui, il les exerce

tour à tour dans les combats et dans les fêtes. Il est de même le

libérateur des siens. Seulement les proportions de l'Asie à l'Europe

sont observées. Cyrus est le chef d'un peuple, Romulus d'une bande; le

premier fonda un empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius se

retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à fait semblable, ainsi

qu'on en peut juger par le récit qu'en a fait Callisthène, qui vivait

sous Alexandre, c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome[65].

[Note 64: _Hist. romaine_, édit. belge, t. I, p. 63.]

[Note 65: _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. VI, p. 27.]

Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée à la guise de

tel peuple comme à celle de tel autre; s'arranger pour celui-ci après

avoir servi pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir, à

la condition de n'être vraie pour aucun des deux; il est, à plus forte

raison, tout naturel que les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à

conséquence, aient toujours pu se faire, d'un peuple à l'autre, avec la

plus grande facilité. Le prêt d'une anecdote ou d'un mot devait moins

coûter que celui d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition.

Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'_Ana_ nous ont fait

contracter envers le passé, sont-elles sans nombre. Je ne parle pas

seulement des facéties ordinaires, menues monnaies des conversations

qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à la marque qui

souvent est grecque ou romaine[66]; mais aussi et surtout des paroles

dont on a gratifié l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui,

en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs, ont obtenu,

sans contrôle et à perpétuité, droit de circulation dans l'histoire.

[Note 66: Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés des

Grecs, nous renverrons au curieux _Ana_ grec, le _Philogelos_, publié

par M. Boissonade, à la suite des _Déclamations_ de Pachymère, 1848,

in-8. _V._ notamment les notes des pages 272, 280, 281, 284, 302.]

Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers, qui, acceptés par

les historiens, ont jeté tant de fausse monnaie dans l'histoire. Il

les en railla fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une

conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du moins presque toujours

la peine de créer de toutes pièces les belles paroles dont il fit

honneur à ses personnages:

«Pour la plupart des contes dont on a farci les _Ana_, écrit-il à M.

du M...[67], pour toutes ces réponses plaisantes qu'on attribue à

Charles-Quint, à Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez

dans Athénée et dans nos vieux auteurs. C'est en ce sens seulement

qu'on peut dire: _Nil sub sole novum._»

[Note 67: _A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur

plusieurs anecdotes_ (1774).]

A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais, sans beaucoup de peine,

nous allons pouvoir en donner pour lui.

IV

«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en crainte. La

peur ne doit pas entrer dans une âme royale. Qui craindra la mort

n'entreprendra rien sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître

de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent empêcher.»

Telles sont, entre autres belles paroles, celles que le bon Hardouin

de Péréfixe, et après lui tous les griffonneurs du _Henriana_, de

l'_Esprit de Henri IV_, etc., mettent bravement dans la bouche du chef

de la dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire beaucoup

d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à transformer ainsi le grand

roi en une sorte de perroquet à paraphrases. La longue période qu'ils

lui font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole de Sénèque:

_Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ_, «Qui fait bon marché de sa

vie est maître de celle des autres.»

Ce n'est pas seulement pour des propos graves comme celui-ci que

ces anecdotiers sont allés _gueuser_, au nom du Béarnais, dans les

livres anciens; ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui,

assaisonnées, épicées à la française, ont pu être mises avec plus de

vraisemblance encore que le reste sur le compte de ce _diable à quatre_.

Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous raconteront, par

exemple, que Baudesson, maire de Saint-Dizier, ressemblait si fort au

roi, qu'un jour qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant

passer et le prenant pour Henri IV, battit aux champs. «Qu'est-ce à

dire, sommes-nous deux Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la

tête à la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec Baudesson,

qui venait d'arriver, était cause de l'erreur et de l'aubade. Il le

fit entrer aussitôt, et fut surpris tout le premier de se trouver un

ménechme si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec son accent le plus

gascon et le plus narquois, votre mère est-elle donc allée dans le

Béarn?--Non, Sire, c'est mon père qui y demeura.--Ventre-saint-gris!

dit le roi gasconnant un peu moins, je suis payé.»

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 1 / 23 段