LES DERNIÈRES SEMAINES

Paul rapporta maintes fois à des amis cette histoire de Maxime achetant

un château pour avoir une botte de paille. Jusqu’à ce moment, il

n’ajoutait rien à ses souvenirs. Mais, entraîné par son auditoire, il

raconta ensuite que Maxime s’était promené dans les salles du château,

où habitaient les officiers, que le capitaine l’avait surpris

déménageant des chaises anciennes, et qu’il avait répondu

respectueusement:

--Excusez-moi, mon capitaine. Ce sont mes meubles...

La vérité toute nue est que Maxime n’entra pas ce soir-là dans le corps

de logis principal, et qu’il se contenta de faire à la nuit tombante le

tour de son nouveau domaine. Ils ne passaient que quelques heures dans

ce village... Hélas! quand le romanesque a des occasions de se

manifester, une vie trop bien réglée ne lui en laisse pas le loisir.

Il eût été agréable au narrateur de de vous faire assister à la

confusion de l’intendant obligé de se promener chapeau bas à côté de son

nouveau maître, après lui avoir refusé une botte de paille.

Mais cet employé zélé, une fois averti par le notaire, accepta la

situation de la façon la plus simple du monde. Il ne fit pas la moindre

allusion à l’incident de la botte de paille, salua Maxime sans trop

d’obséquiosité, et commença immédiatement un rapport oral sur diverses

dépenses urgentes à faire dans la propriété. C’était, malheureusement,

une de ces petites âmes étroites, complètement dénuées d’imagination, et

de qui il n’est pas amusant de triompher.

Maxime avait demandé qu’on ne mît pas les officiers au courant de son

opération. Tout en se promenant avec Paul dans ses terres, il lui

expliqua comment il en était devenu acquéreur.

En passant devant la maison du notaire, il avait vu une affiche qui

annonçait la mise en vente, aux enchères ou à l’amiable, de ce

magnifique château et de ses dépendances, le tout d’une centaine

d’hectares. Justement il cherchait à employer des fonds.

--Autant les mettre là qu’ailleurs. Le notaire avait pleins pouvoirs

pour traiter... J’ai commencé par lui offrir les deux tiers du prix

qu’il me demandait. J’ai vu que ça ne bichait pas du tout. J’ai fini par

traiter avec un rabais de quinze pour cent sur ses premières

prétentions. Et je crois bien que j’ai eu là son tout dernier prix.

--Vous n’avez consulté personne?

--Pas besoin. J’aurais demandé conseil à des gens du pays, j’aurais

obtenu des estimations plus ou moins sincères. Et c’étaient des

histoires à n’en plus finir. J’ai préféré me renseigner sur la figure du

notaire. C’est ainsi qu’en jouant aux cartes on découvre parfois le jeu

de ses adversaires, d’après leur attitude.

--Et l’affaire a pu se faire séance tenante?

--Je lui ai montré des pièces d’identité. J’ai signé un bout de

sous-seing en attendant l’acte définitif. J’ai donné un chèque pour les

arrhes. J’ai senti que je pouvais signer de confiance l’inventaire du

mobilier. Je tenais à entrer en jouissance le soir même, car il me

fallait ma botte de paille pour me coucher.

Maxime semblait à Paul étonnamment précoce. Il faut dire que le camarade

s’était trouvé tout seul de très bonne heure au milieu d’affaires

importantes et compliquées.

Tout en lui présageait un brasseur d’affaires extraordinaire... Paul

apprit, par la suite, qu’il n’avait pas justifié ces espérances. Et il

n’en comprit que plus tard la raison. Maxime s’était dessalé trop vite.

Il avait voulu être trop malin, et n’avait pas laissé assez de marge au

hasard.

Du reste, il s’était mis à jouer un baccara formidable, avec une

certaine nonchalance d’abord, et l’idée qu’il n’y tenait pas. Il n’y a

rien d’aussi dangereux que les passions qui commencent ainsi,

sournoisement et en douceur. On s’y engage sans méfiance, et l’on est

pris sans s’en apercevoir.

Paul, d’ailleurs, ne le revit que rarement après leur service. Les

joueurs se séparent vite de ceux qui ne jouent pas. On dirait deux autos

qui ne roulent pas à la même allure. Le joueur a mis l’accélérateur.

L’autre semble tourner au ralenti.

* * * * *

Les semaines qui suivirent les manœuvres marquaient la fin de leur année

de volontariat. Vers la fin de septembre, on vit d’abord partir les

hommes de la classe. Ils attendaient ce jour depuis tant de jours que

leur enthousiasme avait besoin de se forcer un peu pour être à la

hauteur de l’événement. Ils faisaient de grands gestes de bras et

chantaient exagérément. Les plus délicats, pour adoucir l’amertume de la

séparation, promettaient à leurs poteaux que l’on se reverrait. Et

peut-être le croyaient-ils.

Ceux qui restaient se faisaient une raison. Les volontaires n’en avaient

plus que pour un mois. La petite classe devenait «la classe» et laissait

son titre à la classe suivante. Les bleus attendaient la bleusaille

nouvelle pour passer à la dignité modeste de pierrots.

Seul, Brottain avait le cœur ulcéré.

Brottain faisait du rabiot. Quelques menues histoires de cuites, de

fausses permissions, de nuits passées en ville et qui coïncidaient avec

de fâcheux contre-appels... Chaque fois quatre jours, qui ne manquaient

pas de faire des petits, sous l’action successive et de plus en plus

fécondante du régiment et de la brigade.

Brottain avait espéré jusqu’au dernier moment qu’on le laisserait partir

avec les autres. Mais le colo, qui pourtant n’était pas dur, jugea

convenable de le garder quelque temps. Brottain noya son chagrin dans un

océan de chopines, qui le fit tanguer et rouler d’une façon un peu

ostensible sur le trottoir de la grand’rue. Il gêna trop manifestement

la circulation, et l’on estima que la rue étant à tout le monde, il

était mauvais qu’un seul individu en accaparât à lui tout seul toute la

largeur. Quand il arriva dans les parages du quartier, la porte s’ouvrit

devant lui toute grande. Entre deux digues d’hommes de garde, on dirigea

son cours sinueux vers une cellule, où il stagna lourdement jusqu’au

crépuscule du jour suivant.

Mais le soir, avant l’appel, le maréchal des logis de garde, en faisant

sa tournée, trouva la porte de la cellule ouverte. Brottain s’était

dissipé dans l’éther. Il ne restait de lui qu’une paire de galoches en

mauvais état.

Des émissaires furent envoyés à la gare. Mais les recherches furent

molles. Le lendemain, le colo examina le cas, présuma que Brottain avait

dû franchir la frontière. On savait qu’il trouverait de quoi vivre à

l’étranger. Il n’y avait pas à se faire d’inquiétudes sur son compte.

Quant au régiment, il se passerait sans douleur de cet homme

embarrassant.

L’évasion miraculeuse de Brottain devient plus facile à expliquer,

lorsque l’on ajoute qu’il était serrurier de son métier, que c’était lui

qui avait réparé en dernier lieu la serrure de cette prison, où, avec

beaucoup de prévoyance, il avait enterré dans un coin tout un lot

d’outils indispensables.

Souvenirs épars d'un ancien cavalier · 第 23 / 26 题