CHEVAUX EN LIBERTÉ.--LES LAVABOS.--UN ARTISTE

Le nouveau quartier de cavalerie avait un bon petit aspect: il était

resserré, et l’on avait l’impression qu’on y serait tout à fait chez

soi, au bout de quelques jours, quand la poussière du régiment auquel

ils succédaient serait remplacée par de la poussière à eux.

Le pansage, à moins que le temps ne fût très mauvais, se faisait dans la

cour. Le matin, à l’heure du rapport, on y voyait beaucoup d’officiers,

mais les volontaires n’étaient plus tout à fait des bleus, et ils

savaient donner au bon moment un vigilant coup d’étrille, quand la

songerie d’un chef d’escadrons ou d’un capitaine amenait son regard dans

leur direction.

Le pansage, qu’il fût actif ou négligent, était toujours aussi monotone,

à ce point que l’on voyait des cavaliers, pour se désennuyer et tuer le

temps, faire une toilette soignée à leur bête.

On ne prenait même plus de plaisir à lâcher des chevaux, dans cette cour

étroite, où il était trop facile de les rattraper. Et, si parfois l’un

d’eux se détachait, c’était parce qu’il l’avait bien voulu. D’ailleurs,

il ne profitait de sa liberté que pour aller tout seul à l’abreuvoir,

avant tout le monde, ce qui semble être pour un cheval d’armes le comble

du bonheur et de l’indépendance. Après cela, il revenait dans l’écurie,

où il s’apercevait que le foin et l’avoine n’étaient pas encore

distribués. Alors, profondément dégoûté, il se laissait reprendre par

son toupet, remettre le bridon sans résistance et rattacher à l’anneau

de fer.

Bretagne était plus sévèrement surveillée, à cause de sa mauvaise

habitude de distribuer des coups de chausson à ses camarades. En passant

le long des rangées de chevaux qui s’alignaient le nez au mur, elle

n’eût pas manqué d’envoyer quelques ruades, qui auraient eu leur

répercussion sur le cahier de punitions.

Paul avait retrouvé sa jument grise un peu éprouvée par la route,

qu’elle avait faite tout entière sous le brigadier-trompette. On

rapporta certaines de ses incartades commises dans les cantonnements:

elle avait brisé le canon de _Barcarolle_, et défoncé, un jour de belle

humeur, le ventre d’_Hespérus_, le cheval du capitaine en second. Mais

il n’en était rien résulté de fâcheux pour le brigadier-trompette, en

raison de l’autorité musicale que revêtait sa personnalité.

Bretagne était plus osseuse que jamais. Elle perdait, sans arrêter, ses

poils; il lui en restait cependant des quantités. Aussi Paul passait-il

la plus grande partie du pansage auprès de chevaux moins salissants.

Depuis qu’ils avaient quitté Évreux, les volontaires ne formaient plus

un peloton à part. Ils étaient répartis dans les escadrons. Ils avaient

donc à soigner, à faire manger et boire chacun une bonne demi-douzaine

de chevaux. Ils étaient les ordonnances des selliers, des maréchaux, des

bottiers, des tailleurs, des cuisiniers et des ordonnances d’officiers.

Il s’ensuivait qu’aucun des chevaux n’était propre, et que leurs

nettoyeurs étaient tous «sales, dégoûtants».

Il est vrai qu’ils avaient des lavabos.

A Évreux, au moment de leur dressage, les heures étaient trop occupées

pour leur permettre de se livrer à des ablutions régulières. Mais, dans

leur garnison nouvelle, ils étaient à peu près tranquilles du réveil à

sept heures du matin, et n’avaient plus aucun prétexte pour manquer aux

préceptes salutaires de l’hygiène et de la bonne éducation.

Le lavabo était une salle très sombre, dallée, où, dans une sorte d’auge

basse, le long du mur, de tout petits robinets de cuivre, ouverts à leur

maximum, pleuraient continuellement un tout petit filet d’eau. Après

avoir enduit de savon la partie du visage ou du corps qu’on avait le

dessein de rendre propre, il fallait l’exposer pendant de longues

minutes à ce jet menu. Le lavage des pieds constituait un joli travail

d’équilibre. Debout sur un pied, on retirait de l’autre pied sabot et

chausson. On faisait de sa chaussette un petit paquet que l’on essayait

de faire tenir sur le haut du robinet. On ne se lavait qu’un pied par

jour, et l’on citait même un garçon distrait qui, par suite d’une

comptabilité mal tenue, se lava uniquement le pied gauche pendant un

mois.

Ils avaient encore la ressource, quand ils n’avaient pas le temps

d’aller en ville, d’organiser une installation dans la chambrée, mais on

risquait de renverser de l’eau sur le plancher et de s’attirer les

reproches d’un personnage à qui ses talents spéciaux avaient créé une

situation particulière: l’_arroseur_.

L’arroseur se servait d’une sorte de petit entonnoir en fer-blanc. Il

réglait le jet avec le doigt et dessinait tout autour de la chambre des

huit et des rosaces. Tout le monde n’était pas capable d’exécuter ce

travail artistique. Pour les grandes solennités, revues passées par un

officier supérieur, Lebœuf était chargé d’une œuvre extraordinaire. Il

dessinait des emblèmes guerriers. Parfois, après qu’eut retenti le: «A

vos rangs, fixe!» annonciateur des hautes huiles, le commandant ou le

colonel passait rapidement, sans abaisser sur le plancher le regard

admiratif que toute la chambrée attendait avec fièvre... Quelle

déception! On était humilié pour la journée... Mais quand le visiteur,

après s’être arrêté en contemplation devant la panoplie dessinée sur le

sol, demandait: «Qui a fait cela?», les corps restaient au garde à vous,

mais tous les visages se tendaient vers Lebœuf, qui demeurait immobile,

les yeux fermés d’émotion et d’orgueil.

Lebœuf, vous pensez bien, était tacitement dispensé de toute corvée, de

manœuvres, de service en campagne. Il passait sa journée en bourgeron,

jusqu’au moment où il se trottait en ville, et ne montait à cheval qu’en

cas de mobilisation générale. Il n’était jamais de chambre, car un homme

qui maniait ainsi le pinceau à eau, ne devait plus, de sa vie, toucher à

un balai. Mais il était toujours là pour l’astiquage d’une bride, et

quand il s’agissait de polir au bleu un fourreau de sabre. La carabine

«du Bœuf» était dans le râtelier d’armes à la disposition du cavalier

qui voulait une arme propre, soit pour une revue, soit pour prendre la

garde et le défilé de la parade. C’était un fait admis. Et quand un

dragon demandait en termes violents qui avait «posé cinq» sur sa

carabine, il se trouvait toujours quelqu’un pour répondre paisiblement:

--Prends celle-là qu’est là: c’est la sienne au Bœuf.

Souvenirs épars d'un ancien cavalier · 第 18 / 26 题