Les heures, un peu vides, de cette permission, lui parurent lentes...
Mais les jours mal remplis passèrent vite. Il aurait dû être attiré par
une certaine curiosité vers sa garnison nouvelle. Mais il était ainsi
fait que, tout en se lassant promptement de ce qu’il connaissait et tout
en souhaitant juvénilement du nouveau, il craignait ce nouveau quand il
était tout proche.
Il regrettait, au fond, ce grand quartier de cavalerie d’Évreux, où il
avait passé des heures pénibles, mais qui était devenu pour lui une
source d’ennuis familiers.
Son père lui conseilla de repartir une demi-journée d’avance afin
d’arriver dans la soirée, plutôt que de passer la nuit en chemin de fer.
De la sorte, après avoir bien dormi à l’hôtel, il arriverait
tranquillement au quartier le matin à 9 heures. C’était vers ce moment
que le régiment y ferait probablement son entrée. En s’y trouvant au
besoin une demi-heure plus tôt, il aurait la satisfaction de connaître
avant ses camarades leur installation nouvelle.
Dans le compartiment de seconde classe où il était monté, se trouvait
précisément un brigadier en congé de convalescence, qui «comptait» au
régiment qu’ils allaient remplacer. Ce brigadier, qui portait sur sa
manche l’insigne des maréchaux, et sur son visage tanné la forte
moustache celtique des travailleurs du fer, était originaire de l’Artois
et retournait quelques jours dans son ancienne garnison pour y régler
des affaires de famille.
C’était, il faut le dire, un terrible bourreur de crânes; mais, n’ayant
pas discerné dès l’abord ce trait de son caractère, Paul fut assez
fâcheusement impressionné par ses tuyaux.
Il représenta le quartier de cavalerie comme une réunion de taudis
datant du moyen âge, et si étroit qu’on ne pouvait faire un pas dans la
cour sans se cogner contre un officier. Cette assertion frappa d’autant
plus le jeune Paul que les maréchaux ont une situation assez
indépendante pour ne pas être terrifiés par les «huiles».
Les chambres se trouvaient au-dessus des écuries; ce qui entretenait,
dès la belle saison, un effectif très complet de mouches sur les lits et
les planches à pains.
--Et puis, la nuit, tu seras à ton aise pour roupiller avec le bruit des
chevaux qui tapent, des chaînes qui grincent, des bat-flancs qui
remuent...
(Tant de sensibilité chez un forgeron, habitué pourtant à l’enfer des
enclumes et des marteaux!)
--Et le manège? hasarda Paul.
--Oh! tout petit, mon vieux...
... Tout petit... il n’aimait pas ça. Quand on commandait: Partez au
galop! il devait y avoir de l’encombrement.
--Et puis, le manège, continua le brigadier-maréchal, il est tout de
suite en entrant dans le quartier, à côté de la salle de rapport. Alors,
si les classes à cheval se passent le matin, le colo ne manque pas de
s’arrêter pour vous regarder tourner.
... Encore une perspective désagréable. Paul ne tenait pas à avoir des
spectateurs de marque pour ses exercices de haute école.
Il était assez déprimé par les révélations du brigadier, mais tout de
même un peu flatté qu’il le tutoyât. Il faut dire que le double galon
lui était toujours apparu comme un honneur inaccessible. Il était bien
persuadé qu’une fois cet échelon franchi, il parviendrait très vite à
des degrés plus hauts de la hiérarchie. Mais l’impossibilité de
conquérir ce grade entrava sérieusement sa carrière.
Quand il eut dit encore que le terrain de manœuvre était abominablement
pierreux, que le commandant d’armes était si rosse pour la tenue, qu’il
lui arrivait souvent d’interpeller un dragon qui se trottait en
permission et de lui faire faire demi-tour, le bon brigadier jugea qu’il
avait assez bourré le crâne de son compagnon.
Il changea de conversation et voulut bien lui indiquer, pour y passer la
nuit, un hôtel vraiment épatant et parfaitement tenu, disait-il, bien
qu’il ne figurât pas parmi les hôtels réputés qui ont un omnibus à la
gare et qui écorchent les voyageurs...
--D’ailleurs je passe devant pour aller chez mon oncle, où j’habite. Je
te l’indiquerai. Tout seul tu ne trouverais pas.
Paul renonça, pour suivre ce guide despotique, à prendre à la gare un de
ces omnibus si tentants pour le porteur d’une assez lourde valise. Ils
firent une quantité de tours et de détours pour atteindre, dans une
petite rue, une façade qui, avait annoncé le brigadier, ne payait pas de
mine. Il faut reconnaître que, sur ce point, il avait tout à fait
raison.
Le veilleur de nuit était un jeune somnambule qui suivait son rêve et ne
paraissait pas entendre les questions. Il enfonça une allumette dans le
fond d’un bougeoir pour y atteindre une bougie tout près de sa fin.
Puis, toujours sans mot dire, il entraîna le voyageur à sa suite dans
une complication redoutable de petits escaliers obscurs qui montaient,
redescendaient, tournaient, et n’arrêtaient pas de crier sous les pas.
Les portes ornées de numéros s’ornaient sur leur paillasson de souliers
boueux. On arriva dans une anfractuosité. Le somnambule fit entrer Paul
dans une chambre très fraîche. Puis, il le laissa seul.
Paul vit à côté de lui un fauteuil mal équilibré, d’un reps trop gras
pour qu’on y pût frotter des allumettes. Dans le lit, on avait mis à
sécher une paire de draps qui venaient de la lessive, et l’on comptait
sur la chaleur animale du voyageur pour mener cette opération à bonne
fin.
Le garçon l’avait laissé aux prises avec les rideaux de la fenêtre,
séparés de longue date, et bien décidés à ne se joindre jamais.
En remuant la table de nuit, il constata qu’elle renfermait un objet
sans doute très précieux, car il lui fut impossible d’ouvrir la serrure
qui devait être à secret comme celle d’un coffre-fort.
Heureusement le seau de toilette n’était pas absolument plein, et il put
voir, en soulevant le couvercle, que le précédent ou l’un des précédents
voyageurs s’était honorablement débarbouillé.
Cependant, l’autorité du brigadier-maréchal baissait peu à peu dans
l’esprit de Paul, et le fer à cheval, qu’il avait vu brodé sur sa
manche, ne lui semblait plus un signe d’universelle compétence.
Ajournant au lendemain, ou à jamais, la suite de l’inventaire, il se mit
rapidement au lit, plongeant jusqu’au cou dans les draps humides. Et il
tâcha de s’endormir, après avoir entrevu au plafond, avant de souffler
sa bougie, un certain nombre, aimable gage d’espérance, d’araignées du
soir.