EN PERMISSION

Paul avait un peu plus de dix-neuf ans, quand il avait quitté Paris à

l’automne précédent. Il lui semblait que c’était un tout autre

personnage qui y revenait quatre mois après.

Ce dragon au coffre élargi par une vie de fatigues athlétiques (et aussi

par les épaulettes et le manteau), ce cavalier émancipé ne devait plus

se contenter des voluptés faciles et peu glorieuses qu’avaient procurées

au frêle adolescent de jadis les dames de certains promenoirs.

Il allait certainement trouver à Paris une maîtresse magnifique. Mais

qui cela et où cela? Le moment, dans le train, n’était pas encore venu

de se le demander. A peine aurait-il mis le pied sur le quai de la gare

Saint-Lazare que sa vie de garçon allait se transformer d’une façon

miraculeuse.

Le miracle lui était toujours dû. Il savait obscurément qu’il y a deux

sortes de conquêtes: les faciles, qui ne parent pas assez la vie d’un

jeune homme; les difficiles, qui exigent de la patience et un délai

supérieur à une permission de dix jours. Celles-là non plus ne sont pas

suffisamment brillantes, car elles ne résultent pas d’un coup de foudre.

Or, il arrivait à Paris avec un casque et un sabre. A ses deux petites

permissions précédentes, il était en képi et non armé. Pour le

changement de garnison, les permissionnaires avaient versé, comme tout

le monde, leurs effets neufs au magasin. Pouvait-il partir en permission

avec son casque et ses effets nº 3? La question avait été longuement

discutée par les chefs et les fourriers... Comme il était le seul

permissionnaire de l’escadron, il sut persuader au chef qu’il fallait le

laisser partir avec le casque, car il avait des vêtements à lui, que lui

avait faits le maître-tailleur. (C’était une tenue de sous-officier sans

galons, d’une fantaisie un peu timide, avec des basanes qui ne voulaient

pas être larges et ne s’étaient pas décidées à être collantes.)

Il était déjà sorti le dimanche en casque et sabre dans les rues de sa

ville de garnison. Son sabre était désormais apprivoisé et maté, et ne

venait plus se fourrer entre ses jambes.

A la gare, deux jeunes civils de son âge, prévenus par dépêche,

l’attendaient. C’étaient ses deux plus intimes amis, qui ne l’avaient

jamais vu sous son casque. Ils poussèrent en le voyant des cris

d’admiration, qu’il aurait voulus moins violents et plus sérieux.

Ces deux civils le conduisirent jusqu’à sa porte, et il fut convenu

qu’ils viendraient le reprendre chez ses parents. Avant son départ au

service, ils venaient souvent le chercher le soir, mais, comme ils

étaient mal vus par la famille de Paul, qui leur reprochait de

l’entraîner dans la fête, ils ne montaient jamais jusqu’à l’appartement

et se bornaient à l’attendre dans la rue. Désormais, comme c’est le

droit et même le devoir du militaire en permission de faire la bombe et

comme c’est la mission du civil de l’y aider, les camarades purent se

présenter fièrement au domicile familial et emmener Paul avec eux sous

les regards indulgents de son père et un peu craintifs de sa maman.

Ils étaient venus à 8 heures et demie, avec trois coupons de fauteuils

pour le Théâtre-Français, où l’on jouait un drame bourgeois très

sérieux. Mais ils n’allaient pas là pour la pièce. Et ils furent

contents de trouver dans les entr’actes de larges couloirs, où trois

hommes peuvent s’avancer de front, les deux civils flanquant le cavalier

et prenant chacun une part égale de son rayonnement. En quittant leur

place, ils avaient longé les baignoires, raflant quelques cœurs au

passage. Ou bien, ils s’avançaient en reconnaissance aux fauteuils de

balcon, jetant un regard circulaire sur les loges pour y faire une

nouvelle moisson.

Après deux actes, Paul avait fait secrètement son inventaire et reconnu

la présence de deux femmes blondes, l’une en mauve, l’autre en soie

noire, dignes l’une et l’autre des hommages d’un jeune cavalier. Mais,

soit dédain simulé, soit distraction, soit myopie, aucune d’elles ne

semblait l’avoir remarqué. En attendant une de ces conquêtes

triomphales, qui pouvaient peut-être à la rigueur ne pas être

enregistrées dès le premier soir, il fallait songer à quelque intérim

moins reluisant. Des questions détournées, posées aux camarades lui

avaient déjà appris que deux personnes, que fréquentait le groupe,

avaient disparu de la circulation pour des raisons diverses. Il songea

alors, pendant le dernier acte, à une relation personnelle sans grande

apparence, une petite boulotte qui venait jadis le soir dans une

brasserie du faubourg Montmartre, au fond d’une cour. Il régnait dans

cet établissement une odeur chaude de bière et de jambon, si persistante

que ces dames la gardaient toute la nuit dans leurs cheveux.

Mais il ne voulait pas faire part de ses projets à ses camarades, de

peur de diminuer son prestige. Il n’avait pas assez d’aplomb pour leur

raconter des aventures imaginaires... A deux ou trois reprises, il avait

eu l’occasion de prendre un air de mystère ou de réticence; ce qui

faisait bien.

Après le spectacle, il ne put leur refuser d’aller souper avec eux. Il

pensait qu’il leur devait le plus longtemps possible la satisfaction

d’être avec un dragon. Mais ils finissaient, semblait-il, par se blaser.

L’heure s’avançait, et la conversation languissait. Le café où ils

étaient se vidait peu à peu. Paul leur proposa de les reconduire chez

eux en voiture. Ils acceptèrent en bâillant. Il avait lui-même encore

plus sommeil, car il avait dépassé de loin son heure habituelle. Mais il

tenait à ses projets.

Quand il se fut débarrassé de ses deux camarades, il donna au cocher

l’adresse de la brasserie. Arrivé là, il fit le tour de la vaste salle.

La personne en question ne s’y trouvait pas. Il s’assit tout seul à une

table. Plusieurs dames se proposèrent gentiment pour lui tenir

compagnie. Mais il répondit qu’il attendait quelqu’un.

Il était si fatigué qu’il n’avait pas la force de se lever pour aller se

coucher. La dame qu’il attendait ne venait toujours pas, et il ne savait

plus s’il craignait ou s’il souhaitait sa venue. Un certain nombre de

ronds de feutre s’amoncelaient devant lui, car il buvait des bocks pour

ne pas s’endormir. Il n’y avait plus que quelques tables d’occupées et

les garçons édifiaient de petites constructions en plaçant des chaises

sur les tables libres.

Cependant, le cercle desdits garçons se resserrait de plus en plus

autour de Paul. S’ils ne récriminaient pas, c’était sans doute par

crainte du gérant...

Il se leva avec énergie, paya avec générosité, puis rentra chez lui.

Il entendit du bruit dans la chambre de ses parents, et vit une raie

lumineuse au-dessus de leur porte. Ils l’avaient certainement entendu.

Ils avaient regardé l’heure. Il se dit avec satisfaction qu’ils avaient

pu constater qu’il rentrait très tard.

Souvenirs épars d'un ancien cavalier · 第 13 / 26 题