Si l’esprit de corps est, comme je crois, un sentiment digne d’éloges,
quelles louanges réservera-t-on à un ancien cavalier de ma connaissance,
qui ne cesse de proclamer la préexcellence de l’arme de la cavalerie
après avoir servi une année comme dragon d’active, deux fois vingt-huit
jours comme dragon de réserve, sans avoir jamais su monter à cheval?
... Ce cavalier «d’affectation» a, à son tableau, une quarantaine de
chutes, toutes, bien entendu, en service commandé, car, depuis sa
rentrée dans la vie civile, il s’est abstenu du moindre contact avec le
noble solipède, dont Buffon a eu tort, selon certains, de considérer la
conquête comme définitive.
J’aurais voulu le voir, M. de Buffon, avec ses jolies manchettes, en
selle sur la jument _Bretagne_, afin de constater simplement comment il
s’y serait pris, rien que pour l’empêcher de trottiner.
* * * * *
Pourquoi Paul avait-il choisi l’arme de la cavalerie?
Est-ce parce qu’il avait cru que l’uniforme de dragon lui irait bien?
Illusion, charmant mirage,
Qui jouez les pauvres humains...
N’est-ce pas plutôt parce qu’il s’était imaginé qu’il aimait les
chevaux?
Comment avait-il pu croire qu’il aimait les chevaux!
Voilà une question qu’il se posa bien souvent au cours d’interminables
séances de trot assis, «les étriers relevés et croisés sur l’encolure».
Un jour, en remontant sur son dos jusqu’à la chambrée une selle fort
lourde et une couverture toute chaude de transpiration chevaline, il
pensa tout à coup à un fatal épisode de son enfance.
Il avait neuf ans. Il déjeunait chez un grand-oncle à lui, qui était
marchand de chevaux dans une petite ville de l’Est. Cet oncle, sous
prétexte qu’on était en Bourgogne, obligeait son neveu à boire du vin
sans eau, ce qui lui coupait l’appétit.
Par distraction, ou parce qu’il trouvait le temps long à table, l’enfant
s’était levé pour aller à la fenêtre, soi-disant pour regarder des
chevaux dont le pas heurtait le pavé de la cour.
--Ce qu’il aime les chevaux, ce petit! s’écria le grand-oncle avec
satisfaction.
Voilà pourquoi, gonflé soudain d’une fierté juvénile, le petit se crut
obligé d’aimer les chevaux tout le reste de sa vie.
... Son service militaire s’accomplit à E..., au ..e dragons.
Au fait, je puis bien dire qu’il s’agissait d’Évreux et du 21e de
l’arme, car je n’imagine pas qu’après trente années ce renseignement
puisse aider dans ses plans stratégiques l’état-major allemand.
... Ils étaient une soixantaine de volontaires, et l’on jugea bon de les
parquer dans un coin du quartier, dans deux vastes salles éloignées des
autres chambrées. Et comme on leur avait défendu les ordonnances, il
leur fallait procéder eux-mêmes à des travaux dont ils n’avaient guère
l’habitude.
On leur fit la grâce de leur distribuer des effets neufs. Paul «toucha»,
pour sa part, un pantalon à basanes, plié depuis dix ans, dont les
basanes étaient toutes ternies d’humidité. A cette époque,
malheureusement, on ne cherchait pas l’invisibilité des uniformes et on
demandait aux recrues de donner à ce cuir le plus de luisant possible.
Tâche pénible pour un jeune homme sans expérience et sans persévérance,
qui étalait toujours trop de cirage sur le cuir, et qui se décourageait
à compter par avance les milliers et les milliers de coups de brosse
nécessaires pour venir à bout de cette brume opaque, qui empêchait cette
basane modeste de briller de tout son éclat.
La mise au point d’une bride exigeait des aptitudes multiples, pour
l’acier des mors et des gourmettes, le cuir des courroies, le cuivre des
boucles. Paul était loin d’exceller dans aucune de ces spécialités.
Quand on les installa plus tard dans les chambrées, il eut une
ordonnance, un campagnard nommé Burel, employé aux cuisines, un colosse
effrayant... Il n’était tranquille avec lui que lorsqu’ils étaient
fâchés. Le reste du temps, Burel jouait à lui donner des coups
formidables sur les épaules et dans les reins. La bride du jeune Paul
était au râtelier de brides, soigneusement entourée d’une serviette.
L’acier était bleu, les courroies à s’y mirer, les boucles de cuivre
semblaient de l’or vert. Cette bride, d’ailleurs, ne servait jamais.
Pour les classes à cheval et les manœuvres, c’était la bride de Burel
qui marchait. Il la nettoyait sommairement au retour et l’accrochait à
son nom au râtelier. L’officier ne la trouvait pas très propre, mais ne
disait rien à Burel, qui était un «homme ed’ la classe».
* * * * *
Un homme «ed’ la classe», en ce temps-là, était entré dans sa quatrième
et dernière année de service. C’était donc un garçon de vingt-cinq ans,
mais pour les bleus, il semblait plus vieux que le plus vénérable R. A.
T.
Son autorité était immense, bien qu’il n’occupât aucune place dans la
hiérarchie des grades. Mais un sous-officier hésitait à punir un homme
«ed’ la classe».
Le bleu de Burel n’était qu’un bleu. Il en avait surtout l’impression
quand il chevauchait sa jument Bretagne, qui, elle, avait déjà plusieurs
années de classes à cheval.
Quand on commandait: «Demi-volte», et qu’il appuyait avec application
une des rênes sur l’encolure, Bretagne faisait comme un petit signe de
tête impatienté, avec l’air de dire: «Je sais, voyons, je sais...»
Quand on disait: «Changement de main dans la largeur» et qu’il prenait
ses dispositions de combat pour exécuter le mouvement indiqué, Bretagne,
sur un nouvel appui des rênes, s’arrêtait court... «Espèce de bleu!
semblait-elle dire, qui est-ce qui marche, toi ou moi?»
Il prit le bon parti, qui était de s’en remettre à l’initiative
exclusive de Bretagne pour obéir aux commandements de l’instructeur. Il
laissa agir cette jument d’expérience. Il adopta simplement l’air très
digne d’un écuyer consommé, qui dirigeait comme il voulait une docile
monture.
Bretagne était une jument gris pommelé. Cette couleur a son charme, mais
pas spécialement pour le cavalier qui a reçu le cheval en consigne et se
trouve chargé de lui faire le pansage. Sans égard pour sa robe claire,
Bretagne se vautrait sur sa litière, dans le box qui lui servait de
chambre à coucher, de salle à manger, et de commodités.
Un jour sur deux, il fallait frotter, frotter, pour essayer de faire
disparaître de la large cuisse gris pommelé une trace indélébile.
C’était, de la part de cette bête, négligence héréditaire plutôt que
mauvaise volonté.
D’ailleurs, au bout de très peu de temps, Paul se rendit compte qu’il
n’y avait jamais aucune mauvaise intention à son égard dans l’esprit de
Bretagne. Elle l’ignorait, voilà tout. Il n’avait qu’à ne pas se mêler
de ce qui ne le regardait pas: à ce prix elle consentait à tolérer sur
son dos cette présence injustifiée.
Les chevaux de bon sens admettent qu’on se serve d’eux comme moyens de
transport. Mais, vraiment, aucune considération d’affaires ni de plaisir
n’expliquait ces allées et venues interminables, ces voltes et
demi-voltes oiseuses, entre les quatre murs d’un manège.
* * * * *
Au pansage, Bretagne supportait patiemment les frottements, du reste peu
obstinés, de la brosse en chiendent, de l’étrille, de la brosse de crin.
Le moment venu d’aller à l’abreuvoir, elle acceptait que l’on cheminât à
ses côtés en tenant son bridon. Elle ne marchait sur vos pieds que dans
les moments de presse. A cinq ou six mètres de l’abreuvoir, elle vous
faussait compagnie pour se tremper la figure dans l’eau jusqu’aux yeux,
tandis que tel ou tel de ses compagnons buvait du bout des lèvres en
sifflant; mais à chacun sa manière.
Au retour à l’écurie, quand on la décidait à tourner très au large de la
porte, on évitait d’être serré contre le mur. A ce moment, il se
produisait une petite bousculade. Les chevaux gagnaient leur box, où
l’avoine les attendait dans les auges. Quelquefois l’un d’eux se
trompait, ce qui arrive à tout le monde, et venait dans un box à côté,
où il était rejoint par le légitime occupant. Bretagne heureusement ne
se trompait jamais. Son box était tout au bout de la travée. On évitait
ainsi un conflit, qui, étant donné son caractère pointilleux, se fût
terminé par un coup de chausson sur la jambe d’un de ses camarades, et
par huit jours de boîte pour le cavalier responsable.
Le régiment possédait parmi ses chefs d’escadrons l’auteur d’un traité
de pansage. On le faisait apprendre aux bleus par cœur. Notre jeune
cavalier piquait des notes excellentes, parce qu’il étudiait
sérieusement ce traité pendant les heures mêmes du pansage, assis sur le
bat-flanc.
Il y avait toujours quelqu’un pour crier: «Pet!» à l’approche du gradé.
On raconte une boutade ingénue d’un éleveur du Midi, qui faisait courir,
et qui amenait toujours au pesage des chevaux poussiéreux.
--Pourquoi, lui disait-on, ne pas leur faire de pansage?
--Et _la lièvre_, répondait-il, est-ce qu’on l’étrille, est-ce que ça
_l’empêche_ de courir?
Les entraîneurs américains ne sont pas partisans des chevaux lustrés, et
laissent à leurs animaux un poil un peu rustique, estimant que c’est
meilleur pour la santé...
Mais, au temps où notre dragon faisait son année de service au 2e de
l’arme, cette théorie n’était malheureusement pas en faveur. Et quand
l’officier de semaine avait eu l’imprudence de passer son gant clair sur
le poil de Bretagne, il en résultait toujours quelque chose de fâcheux
pour le cavalier servant.
* * * * *
Il n’y a pas d’impression plus réconfortante que de se sentir, à un
moment de sa vie, tout riche d’une expérience qui s’est faite jour à
jour et amassée en nous à votre insu.
Au bout de six mois de classes à cheval dans le manège ou sur le terrain
de manœuvres, et de service en campagne sur les routes, Paul était en
état d’écrire un traité complet sur les différents sols, et sur leur
dureté comparée.
Le sol pavé des rues est certainement assez désagréable à rencontrer.
Mais ces rencontres ne se font jamais aux allures vives, attendu que,
dans les villes, on va au pas ou au petit trot.
Le sable des manèges est parfois assez tassé et mêlé de petits cailloux.
Mais ces petits cailloux ne traversent ni la basane, ni la toile des
bourgerons.
Le terrain du champ de manœuvres n’est pas aussi herbu que pourraient le
croire les promeneurs distraits du bord de la route. Quand on le
traverse, il vous paraît très dénudé, et quand on se trouve en contact
avec lui, on déplore que l’enlèvement des pierres ne soit pas fait avec
toute la conscience désirable.
La boue, légèrement humide, sert de tampon, mais elle a l’inconvénient
de laisser des traces sur les vêtements... Quand on revient au quartier,
en traversant la ville... A la longue, on en prend son parti.
* * * * *
Il est de bon ton dans la cavalerie de considérer les classes à pied
comme un exercice fastidieux. Paul faisait chorus avec les camarades.
Mais, au fond de lui-même, il préférait les classes à pied aux classes à
cheval. Il se sentait très solide quand les larges semelles de ses
bottes d’ordonnance reposaient sur le sol, et non sur de fugaces
étriers. Le maniement d’armes se passait sans encombre, une fois que
l’on était au courant de certains procédés. Par exemple, au
commandement: «Reposez arme!» on amenait la crosse à quelques
millimètres du sol, de façon à ne pas nuire à la parfaite coïncidence
des bruits.
* * * * *
Paul ne détestait pas non plus la salle d’escrime, ensoleillée, d’aspect
champêtre.
En l’absence de l’adjudant maître d’armes, la leçon leur était donnée
par deux prévôts, dont l’un, d’une maigreur extrême, ressemblait à un
squelette en sursis d’appel. On se mettait en face de lui sur la
planche, après s’être coiffé d’un masque à forte odeur acide, et s’être
armé d’un fleuret, à qui trois ou quatre réparations successives avaient
donné la forme d’un demi-cercle. Le squelette, dont les orbites avaient
conservé deux yeux rêveurs, battait votre fer d’une lame distraite et
vous répétait sans relâche: «Assis, assis sur les jambes!» si bien qu’au
bout de très peu de temps, à force d’obéir à ses injonctions, on aurait
fini par s’asseoir par terre.
Mais on s’apercevait bien vite que c’étaient des paroles rituelles,
qu’il ne vérifiait jamais si ses prescriptions étaient observées, et que
ses regards,--à la suite de quel idéal?--se perdaient dans la
campagne...