VI

Les bureaux de _L'Espérance_, le journal catholique en détresse que, sur

l'offre de Jantrou, Saccard avait acheté, pour travailler au lancement

de l'Universelle, se trouvaient rue Saint-Joseph, dans un vieil hôtel

noir et humide, dont ils occupaient le premier étage, au fond de la

cour. Un couloir partait de l'antichambre, où le gaz brûlait

éternellement; et il y avait, à gauche, le cabinet de Jantrou, le

directeur, puis une pièce que Saccard s'était réservée, tandis que

s'alignaient, à droite, la salle commune de la rédaction, le cabinet du

secrétaire, des cabinets destinés aux différents services. De l'autre

côté du palier, étaient installées l'administration et la caisse, qu'un

couloir intérieur, tournant derrière l'escalier, reliait à la rédaction.

Ce jour-là, Jordan, en train d'achever une chronique, dans la salle

commune, où il s'était installé de bonne heure pour n'être pas dérangé,

en sortit comme quatre heures sonnaient, et vint trouver Dejoie, le

garçon de bureau, qui, à la flamme large du gaz, malgré la radieuse

journée de juin qu'il faisait dehors, lisait avidement le bulletin de la

Bourse, qu'on apportait et dont il prenait le premier connaissance.

«Dites donc, Dejoie, c'est M. Jantrou qui vient d'arriver?

--Oui, monsieur Jordan.»

Le jeune homme eut une hésitation, un court malaise qui l'arrêta pendant

quelques secondes. Dans les commencements difficiles de son heureux

ménage, des dettes anciennes étaient tombées; et, malgré sa chance

d'avoir trouvé ce journal où il plaçait des articles, il traversait une

atroce gêne, d'autant plus qu'une saisie-arrêt était mise sur ses

appointements et qu'il avait à payer, ce jour-là, un nouveau billet,

sous la menace de voir ses quatre meubles vendus. Déjà, deux fois, il

avait demandé vainement une avance au directeur, qui s'était retranché

derrière la saisie-arrêt faite entre ses mains.

Pourtant, il se décidait, s'approchait de la porte, lorsque le garçon de

bureau reprit:

«C'est que M. Jantrou n'est pas seul.

--Ah!... Avec qui est-il?

--Il est arrivé avec M. Saccard, et M. Saccard m'a bien dit de ne

laisser entrer que M. Huret, qu'il attend.»

Jordan respira, soulagé par ce délai, tant les demandes d'argent lui

étaient pénibles.

«C'est bon, je vais finir mon article. Avertissez-moi, quand le

directeur sera libre.»

Mais, comme il s'en allait, Dejoie le retint, avec un éclat de

jubilation extrême.

«Vous savez que l'Universelle a fait 750.»

D'un geste, le jeune homme dit qu'il s'en moquait bien, et il rentra

dans la salle de rédaction.

Presque chaque jour, Saccard montait ainsi au journal, après la Bourse,

et souvent même il donnait des rendez-vous dans la pièce qu'il s'était

réservée, traitant là des affaires spéciales et mystérieuses. Jantrou du

reste, bien qu'officiellement il ne fût que directeur de _L'Espérance_,

où il écrivait des articles politiques d'une littérature universitaire

soignée et fleurie, que ses adversaires eux-mêmes reconnaissaient «du

plus pur atticisme», était son agent secret, l'ouvrier complaisant des

besognes délicates. Et, entre autres choses, c'était lui qui venait

d'organiser toute une vaste publicité autour de l'Universelle. Parmi les

petites feuilles financières qui pullulaient, il en avait choisi et

acheté une dizaine. Les meilleures appartenaient à de louches maisons de

banque, dont la tactique, très simple, consistait à les publier et à les

donner pour deux ou trois francs par an, somme qui ne représentait même

pas le prix de l'affranchissement; et elles se rattrapaient d'autre

part, trafiquant sur l'argent et les titres des clients que leur amenait

le journal. Sous le prétexte de publier les cours de la Bourse, les

numéros sortis des valeurs à lots, tous les renseignements techniques,

utiles aux petits rentiers, peu à peu des réclames se glissaient, en

forme de recommandations et de conseils, d'abord modestes, raisonnables,

bientôt sans mesure, d'une impudence tranquille, soufflant la ruine

parmi les abonnés crédules. Dans le tas, au milieu des deux ou trois

cents publications qui ravageaient ainsi Paris et la France, son flair

venait d'être de choisir celles qui n'avaient pas trop menti encore; qui

n'étaient point trop déconsidérées. Mais la grosse affaire qu'il

méditait, c'était d'acheter une d'elles, _La Cote financière_, qui avait

déjà douze ans de probité absolue; seulement, ça menaçait d'être très

cher, une probité pareille; et il attendait que l'Universelle fût plus

riche et se trouvât dans une de ces situations où un dernier coup de

trompette détermine les sonneries assourdissantes du triomphe. Son

effort, d'ailleurs, ne s'était pas borné à grouper un bataillon docile

de ces feuilles spéciales, célébrant dans chaque numéro la beauté des

opérations de Saccard; il traitait aussi à forfait avec les grands

journaux politiques et littéraires, y entretenait un courant de notes

aimables, d'articles louangeurs, à tant la ligne, s'assurait de leur

concours par des cadeaux de titres, lors des émissions nouvelles. Sans

parler de la campagne quotidienne menée sous ses ordres, par

_L'Espérance_, non point une campagne brutale, violemment approbative,

mais des explications, de la discussion même, une façon lente de

s'emparer du public et de l'étrangler, correctement.

Ce jour-là, c'était pour causer du journal que Saccard s'enfermait avec

Jantrou. Il avait trouvé, dans le numéro du matin, un article d'Huret

d'un éloge si outré sur un discours de Rougon, prononcé la veille à la

Chambre, qu'il était entré dans une violente colère, et qu'il attendait

le député, pour s'en expliquer avec lui. Est-ce qu'on le croyait à la

solde de son frère? est-ce qu'on le payait pour qu'il laissât

compromettre la ligne du journal par une approbation sans réserve des

moindres actes du ministre? Lorsqu'il l'entendit parler de la ligne du

journal, Jantrou eut un muet sourire. D'ailleurs, il l'écoutait, très

calme, en s'examinant les ongles, du moment que l'orage ne menaçait pas

de crever sur ses épaules. Lui, avec son cynisme de lettré désabusé,

avait le plus parfait dédain pour la littérature, pour la une et la

deux, comme il disait en désignant les pages du journal où paraissaient

les articles, même les siens; et il ne commençait à s'émouvoir qu'aux

annonces. Maintenant, il était tout flambant neuf, serré dans une

élégante redingote, la boutonnière fleurie d'une rosette panachée de

couleurs vives, portant l'été, sur le bras, un mince pardessus de nuance

claire, enfoncé l'hiver dans une fourrure de cent louis, soignant

surtout sa coiffure, des chapeaux irréprochables, d'un luisant de glace.

Avec cela, il gardait des trous dans son élégance, la vague impression

d'une malpropreté persistant en dessous, l'ancienne crasse du professeur

déclassé, tombé du lycée de Bordeaux à la Bourse de Paris, la peau

pénétrée et teinte des saletés immondes qu'il y avait essuyées pendant

dix ans; de même que, dans l'arrogante assurance de sa nouvelle fortune,

il avait de basses humilités, s'effaçant, pris de la peur brusque de

quelque coup de pied au derrière, ainsi qu'autrefois. Il gagnait cent

mille francs par an, en mangeait le double, on ne savait à quoi, car il

n'affichait pas de maîtresse, tenaillé sans doute par quelque ignoble

vice, la cause secrète qui l'avait fait chasser de l'Université.

L'absinthe, du reste, le dévorait peu à peu, depuis ses jours de misère,

continuant son oeuvre, des infâmes cafés de jadis au cercle luxueux

d'aujourd'hui, fauchant ses derniers cheveux, plombant son crâne et sa

face, dont sa barbe noire en éventail demeurait l'unique gloire, une

barbe de bel homme qui faisait illusion encore. Et Saccard, ayant de

nouveau invoqué la ligne du journal, il l'avait arrêté d'un geste, de

l'air fatigué d'un homme qui, n'aimant point perdre son temps en passion

inutile, se décidait à lui parler d'affaires sérieuses, puisque Huret se

faisait attendre.

Depuis quelque temps, Jantrou nourrissait des idées neuves de publicité.

Il songeait d'abord à écrire une brochure, une vingtaine de pages sur

les grandes entreprises que lançait l'Universelle, mais en leur donnant

l'intérêt d'un petit roman, dramatisé en un style familier; et il

voulait inonder la province de cette brochure, qu'on distribuerait pour

rien, au fond des campagnes les plus reculées. Ensuite, il projetait de

créer une agence qui rédigerait et ferait autographier un bulletin de la

Bourse, pour l'envoyer à une centaine des meilleurs journaux des

départements: on leur ferait cadeau de ce bulletin, ou ils le paieraient

un prix dérisoire, et l'on aurait bientôt ainsi dans les mains une arme

puissante, une force avec laquelle toutes les maisons de banque rivales

seraient obligées de compter. Connaissant Saccard, il lui soufflait

ainsi ses idées, jusqu'à ce que ce dernier les adoptât, les fit siennes,

les élargît au point de les recréer réellement. Les minutes

s'écoulaient, tous deux en étaient venus à régler l'emploi des fonds de

la publicité pour le trimestre, les subventions à payer aux grands

journaux, le terrible bulletinier d'une maison adverse dont il fallait

acheter le silence, une part à prendre dans la mise aux enchères de la

quatrième page d'une très ancienne feuille, très respectée. Et, de leur

prodigalité, de tout cet argent qu'ils jetaient de la sorte en vacarme,

aux quatre coins du ciel, se dégageait surtout leur dédain immense du

public, le mépris de leur intelligence d'hommes d'affaires pour la noire

ignorance du troupeau, prêt à croire tous les contes, tellement fermé

aux opérations compliquées de la Bourse, que les raccrochages les plus

éhontés allumaient les passants et faisaient pleuvoir les millions.

Comme Jordan cherchait encore cinquante lignes pour arriver à ses deux

colonnes, il fut dérangé par Dejoie, qui l'appelait.

«Ah! dit-il, M. Jantrou est seul?

--Non, monsieur Jordan, pas encore.... C'est votre dame qui est là et qui

vous demande.»

Très inquiet, Jordan se précipita. Depuis quelques mois, depuis que la

Méchain avait enfin découvert qu'il écrivait sous son nom dans

_L'Espérance_, il était traqué par Busch, pour les six billets de

cinquante francs, signés autrefois à un tailleur. La somme de trois

cents francs que représentaient les billets, il l'aurait encore payée;

mais ce qui l'exaspérait, c'était l'énormité des frais, ce total de sept

cent trente francs quinze centimes, auquel était montée la dette.

Pourtant, il avait pris un arrangement, s'était engagé à donner cent

francs par mois; et, comme il ne le pouvait pas, son jeune ménage ayant

des besoins plus pressants, chaque mois les frais montaient davantage,

les ennuis recommençaient, intolérables. En ce moment, il en était de

nouveau à une crise aiguë.

«Quoi donc?» demanda-t-il à sa femme, qu'il trouva dans l'antichambre.

Mais elle n'eut pas le temps de répondre, la porte du cabinet du

directeur s'ouvrait violemment, et Saccard paraissait, criant:

«Ah! ça, à la fin! Dejoie, et M. Huret?»

Interloqué, le garçon de bureau bégaya.

«Dame! monsieur, il n'est pas là, je ne peux pas le faire venir plus

vite, moi.»

La porte fut refermée avec un juron, et Jordan, qui avait emmené sa

femme dans un des cabinets voisins, put l'interroger à l'aise.

«Quoi donc? chérie.»

Marcelle, si gaie et si brave d'habitude, dont la petite personne grasse

et brune, le clair visage aux yeux rieurs, à la bouche saine, exprimait

le bonheur, même dans les heures difficiles, semblait complètement

bouleversée.

«Oh! Paul, si tu savais, il est venu un homme, oh! un vilain homme

affreux, qui sentait mauvais et qui avait bu, je crois.... Alors, il m'a

dit que c'était fini, que la vente de nos meubles était pour demain...

Et il avait une affiche qu'il voulait absolument coller en bas, à la

porte...

--Mais c'est impossible! cria Jordan. Je n'ai rien reçu, il y a d'autres

formalités.

--Ah! oui, tu t'y connais encore moins que moi. Quand il vient des

papiers, tu ne les lis seulement pas.... Alors, pour qu'il ne collât pas

l'affiche, je lui ai donné deux francs, et j'ai couru, et j'ai voulu te

prévenir tout de suite.»

Ils se désespérèrent. Leur pauvre petit ménage de l'avenue de Clichy,

ces quatre meubles d'acajou et de reps bleu qu'ils avaient payés si

difficilement à tant par mois, dont ils étaient si fiers, bien qu'ils en

riaient parfois, le trouvant d'un goût bourgeois abominable! Ils

l'aimaient, parce qu'il avait fait partie de leur bonheur, dès la nuit

des noces, dans ces deux étroites pièces, si ensoleillées, si ouvertes à

l'espace, là-bas, jusqu'au mont Valérien; et lui qui avait planté tant

de clous, et elle qui s'était ingéniée à draper de l'andrinople, pour

donner au logement un air artiste! Était-ce possible qu'on allait leur

vendre tout ça, qu'on les chasserait de ce coin gentil, où même la

misère leur était délicieuse?

«Écoute, dit-il, je comptais demander une avance, je vais faire ce que

je pourrai, mais je n'ai pas beaucoup d'espoir.»

Alors, hésitante, elle lui confia son idée.

«Moi, voici à quoi j'avais songé... Oh! je ne l'aurais pas fait sans que

tu veuilles bien; et la preuve, c'est que je suis venue pour en causer

avec toi.... Oui, j'ai envie de m'adresser à mes parents.»

Vivement, il refusa.

«Non, non, jamais! Tu sais que je ne veux rien leur devoir.»

Certes, les Maugendre restaient très convenables. Mais il gardait sur le

coeur leur attitude refroidie, lorsque, après le suicide de son père,

dans l'écroulement de sa fortune, ils n'avaient consenti au mariage

depuis longtemps projeté de leur fille, que sur la volonté formelle de

cette dernière, et en prenant contre lui des précautions blessantes,

entre autres celle de ne pas donner un sou, convaincus qu'un garçon qui

écrivait dans les journaux devait tout manger. Plus tard, leur fille

hériterait. Et tous deux, elle autant que lui d'ailleurs, avaient mis

jusque-là une coquetterie à crever de faim, sans rien demander aux

parents, en dehors du repas qu'ils faisaient chez eux, une fois par

semaine, le dimanche soir.

«Je t'assure, reprit-elle, c'est ridicule, notre réserve. Puisqu'ils

n'ont que moi d'enfant, puisque tout doit me revenir un jour!... Mon

père répète à qui veut l'entendre qu'il a gagné quinze mille francs de

rentes, dans son commerce de bâches, à la Villette; et, en plus, il y a

leur petit hôtel, avec ce beau jardin, où ils se sont retirés.... C'est

stupide de nous faire tant de peine, lorsqu'ils regorgent de tout. Ils

n'ont jamais été méchants, au fond. Je te dis que je vais aller les

voir!»

Elle avait une bravoure souriante, l'air décidé, très pratique dans son

désir de rendre heureux son cher mari, qui travaillait tant, sans avoir

trouvé encore, chez la critique et dans le public, autre chose que

beaucoup d'indifférence et quelques gifles. Ah! l'argent, elle aurait

voulu en avoir des baquets pour les lui apporter, et il aurait été bien

bête de faire le délicat, puisqu'elle l'aimait et qu'elle lui devait

tout. C'était son conte de fées, sa Cendrillon à elle: les trésors de sa

royale famille, qu'elle mettait, de ses petites mains, aux pieds de son

prince ruiné, pour l'aider dans sa marche vers la gloire, à la conquête

du monde.

«Voyons, dit-elle gaiement, en l'embrassant, il faut bien que je te

serve à quelque chose, tu ne peux pas avoir toute la peine.»

Il céda, il fut convenu qu'elle allait tout de suite remonter aux

Batignolles, rue Legendre, où ses parents demeuraient, et qu'elle

reviendrait apporter l'argent, afin qu'il pût encore essayer de payer,

le soir même. Et, comme il l'accompagnait jusqu'au palier, aussi ému que

si elle était partie pour un grand danger, ils durent s'effacer et

laisser passer Huret, qui arrivait enfin. Quand il retourna finir sa

chronique dans la salle de rédaction, il entendit un violent fracas de

voix sortir du cabinet de Jantrou.

Saccard, puissant à cette heure, redevenu le maître, voulait être obéi,

sachant qu'il les tenait tous par l'espoir du gain et la terreur de la

perte, dans la partie de colossale fortune qu'il jouait avec eux.

«Ah! vous voilà donc, cria-t-il en apercevant Huret Est-ce que c'est

pour offrir au grand homme votre article encadré, que vous vous êtes

attardé à la Chambre?... J'en ai assez, vous savez, des coups

d'encensoir dont vous lui cassez la figure, et je vous ai attendu pour

vous dire que c'est fini, qu'il faudra, à l'avenir, nous donner autre

chose.»

Interloqué, Huret regarda Jantrou. Mais celui-ci, bien décidé à ne pas

s'attirer des ennuis en le secourant, s'était mis à passer les doigts

dans sa belle barbe, les yeux perdus.

«Comment, autre chose? finit par répondre le député, mais je vous donne

ce que vous m'avez demandé!... Quand vous avez pris _L'Espérance_, cette

feuille avancée du catholicisme et de la royauté, qui menait une si rude

campagne contre Rougon, c'est vous qui m'avez prié d'écrire une série

d'articles élogieux, pour montrer à votre frère que vous n'entendiez pas

lui être hostile, et pour bien indiquer ainsi la nouvelle ligne du

journal.

--La ligne du journal, précisément, reprit Saccard avec plus de

violence, c'est la ligne du journal que je vous accuse de

compromettre.... Est-ce que vous croyez que je veux m'inféoder à mon

frère? Certes, je n'ai jamais marchandé mon admiration et mon affection

reconnaissantes à l'empereur, je n'oublie pas ce que nous lui devons

tous, ce que je lui dois, moi, en particulier. Seulement, ce n'est pas

attaquer l'empire, c'est faire au contraire son devoir de sujet fidèle,

que de signaler les fautes commises.... La voilà, la ligne du journal

dévouement à la dynastie, mais indépendance entière à l'égard des

ministres, des personnalités ambitieuses qui s'agitent et qui se

disputent la faveur des Tuileries!»

Et il se livra à un examen de la situation politique, pour prouver que

l'empereur était mal conseillé. Il accusait Rougon de n'avoir plus son

énergie autoritaire, sa foi de jadis au pouvoir absolu, de pactiser

enfin avec les idées libérales, dans l'unique but de garder son

portefeuille. Lui, se tapait du poing contre la poitrine, en se disant

immuable, bonapartiste de la première heure, croyant du coup d'État,

convaincu que le salut de la France était, aujourd'hui comme autrefois,

dans le génie et la force d'un seul. Oui, plutôt que d'aider à

l'évolution de son frère, plutôt que de laisser l'empereur se suicider

par de nouvelles concessions, il rallierait les intransigeants de la

dictature, il ferait cause commune avec les catholiques, pour enrayer la

chute rapide qu'il prévoyait. Et que Rougon prit garde, car

_L'Espérance_ pouvait reprendre sa campagne en faveur de Rome!

Huret et Jantrou l'écoutaient, stupéfaits de sa colère, n'ayant jamais

soupçonné en lui des convictions politiques si ardentes. Le premier

s'avisa de vouloir défendre les derniers actes du gouvernement.

«Dame! mon cher, si l'empire va à la liberté, c'est que toute la France

est là qui pousse ferme.... L'empereur est entraîné, Rougon se trouve

bien obligé de le suivre.»

Mais Saccard, déjà, sautait à d'autres griefs, sans se soucier de mettre

quelque logique dans ses attaques.

«Et, tenez! c'est comme notre situation extérieure, eh bien, elle est

déplorable.... Depuis le traité de Villafranca, après Solferino, l'Italie

nous garde rancune de ne pas être allés jusqu'au bout de la campagne et

de ne pas lui avoir donné la Vénétie; si bien que la voici alliée avec

la Prusse, dans la certitude que celle-ci l'aidera à battre

l'Autriche.... Lorsque la guerre éclatera, vous allez voir la bagarre, et

quel ennui sera le nôtre; d'autant plus que nous avons eu grand tort de

laisser Bismarck et le roi Guillaume s'emparer des duchés, dans

l'affaire du Danemark, au mépris d'un traité que la France avait signé

c'est un soufflet, il n'y a pas à dire, nous n'avons plus qu'à tendre

l'autre joue.... Ah! la guerre, elle est certaine, vous vous rappelez la

baisse du mois dernier sur les fonds français et italiens, quand on a

cru à une intervention possible de notre part dans les affaires

d'Allemagne. Avant quinze jours peut-être, l'Europe sera en feu.»

De plus en plus surpris, Huret se passionna, contre son habitude.

«Vous parlez comme les journaux de l'opposition, vous ne voulez pourtant

pas que _L'Espérance_ emboîte le pas derrière _Le Siècle_ et les

autres.... Il ne vous reste plus qu'à insinuer, à l'exemple de ces

feuilles, que, si l'empereur s'est laissé humilier, dans l'affaire des

duchés, et s'il permet à la Prusse de grandir impunément, c'est qu'il a

immobilisé tout un corps d'armée, pendant de longs mois, au Mexique.

Voyons, soyez de bonne foi, c'est fini, le Mexique, nos troupes

reviennent.... Et puis, je ne vous comprends pas, mon cher, si vous

voulez garder Rome au pape, pourquoi avez-vous l'air de blâmer la paix

hâtive de Villafranca? La Vénétie à l'Italie, mais c'est les Italiens à

Rome avant deux ans, vous le savez comme moi; et Rougon le sait aussi,

bien qu'il jure le contraire, à la tribune...

--Ah! vous voyez que c'est un fourbe! cria superbement Saccard. Jamais

on ne touchera au pape, entendez-vous! sans que la France catholique

entière se lève pour le défendre.... Nous lui porterions notre argent,

oui! tout l'argent de l'Universelle! J'ai mon projet, notre affaire est

là, et vraiment, à force de m'exaspérer, vous me feriez dire des choses

que je ne veux pas dire encore!»

Jantrou, très intéressé, avait brusquement dressé l'oreille, commençant

à comprendre, tâchant de faire son profit d'une parole surprise au

passage.

«Enfin, reprit Huret, je désire savoir à quoi m'en tenir, moi, à cause

de mes articles, et il s'agit de nous entendre.... Voulez-vous qu'on

intervienne, voulez-vous qu'on n'intervienne pas? si nous sommes pour le

principe des nationalités, de quel droit irions-nous nous mêler des

affaires de l'Italie et de l'Allemagne?... Voulez-vous que nous fassions

une campagne contre Bismarck? oui! au nom de nos frontières menacées...»

Mais Saccard, hors de lui, debout, éclata.

«Ce que je veux, c'est que Rougon ne se fiche pas moi davantage!...

Comment! après tout ce que j'ai fait! J'achète un journal, le pire de

ses ennemis, j'en fais un organe dévoué à sa politique, je vous laisse

pendant des mois y chanter ses louanges. Et jamais ce bougre-là ne nous

donnerait un coup d'épaule, j'en suis encore à attendre un service de sa

part!»

Timidement, le député fit remarquer que, là-bas, en Orient, l'appui du

ministre avait singulièrement aidé l'ingénieur Hamelin, en lui ouvrant

toutes les portes, en exerçant une pression sur certains personnages.

«Laissez-moi donc tranquille! Il n'a pas pu faire autrement.... Mais

est-ce qu'il m'a jamais averti, la veille d'une hausse ou d'une baisse,

lui qui est si bien placé pour tout savoir? Souvenez-vous! vingt fois je

vous ai chargé de le sonder, vous qui le voyez tous les jours, et vous

en êtes encore à m'apporter un vrai renseignement utile.... Ce ne serait

pourtant pas si grave, un simple mot que vous me répéteriez.

--Sans doute, mais il n'aime pas ça, il dit que ce sont des tripotages

dont on se repent toujours.

--Allons donc! est-ce qu'il a de ces scrupules avec Gundermann! Il fait

de l'honnêteté avec moi, et il renseigne Gundermann.

--Oh! Gundermann, sans doute! Ils ont tous besoin de Gundermann, ils ne

pourraient pas faire un emprunt sans lui.»

Du coup, Saccard triompha violemment, tapant dans ses mains.

«Nous y voilà donc, vous avouez! L'empire est vendu aux juifs, aux sales

juifs. Tout notre argent est condamné à tomber entre leurs pattes

crochues. L'Universelle n'a plus qu'à crouler devant leur

toute-puissance.»

Et il exhala sa haine héréditaire, il reprit ses accusations contre

cette race de trafiquants et d'usuriers, en marche depuis des siècles à

travers les peuples, dont ils sucent le sang, comme les parasites de la

teigne et de la gale, allant quand même, sous les crachats et les coups,

à la conquête certaine du monde, qu'ils posséderont un jour par la force

invincible de l'or. Et il s'acharnait surtout contre Gundermann, cédant

à sa rancune ancienne, au désir irréalisable et enragé de l'abattre,

malgré le pressentiment que celui-là était la borne où il s'écraserait,

s'il entrait jamais en lutte. Ah! ce Gundermann! un Prussien à

l'intérieur, bien qu'il fût né en France! car il faisait évidemment des

voeux pour la Prusse, il l'aurait volontiers soutenue de son argent,

peut-être même la soutenait-il en secret! N'avait-il pas osé dire, un

soir, dans un salon, que, si jamais une guerre éclatait entre la Prusse

et la France, cette dernière serait vaincue!

«J'en ai assez, comprenez-vous, Huret! et mettez-vous bien ça dans la

tête c'est que, si mon frère ne me sert à rien, j'entends ne lui servir

à rien non plus.... Quand vous m'aurez apporté de sa part une bonne

parole, je veux dire un renseignement que nous puissions utiliser, je

vous laisserai reprendre vos dithyrambes en sa faveur. Est-ce clair?»

C'était trop clair. Jantrou, qui retrouvait son Saccard, sous le

théoricien politique, s'était remis à peigner sa barbe du bout de ses

doigts. Mais Huret, bousculé dans sa finasserie prudente de paysan

normand, paraissait fort ennuyé, car il avait placé sa fortune sur les

deux frères, et il aurait bien voulu ne se fâcher ni avec l'un ni avec

l'autre.

«Vous avez raison, murmura-t-il, mettons une sourdine, d'autant plus

qu'il faut voir venir l'événement. Et je vous promets de tout faire pour

obtenir les confidences du grand homme. A la première nouvelle qu'il

m'apprend, je saute dans un fiacre et je vous l'apporte.»

Déjà, ayant joué son rôle, Saccard plaisantait.

«C'est pour vous tous que je travaille, mes bons amis.... Moi, j'ai

toujours été ruiné et j'ai toujours mangé un million par an.»

Et, revenant à la publicité:

«Ah! dites donc, Jantrou, vous devriez bien égayer un peu votre bulletin

de la Bourse.... Oui, vous savez des mots pour rire, des calembours. Le

public aime ça, rien ne l'aide comme l'esprit à avaler les choses...

N'est-ce pas? des calembours!»

Ce fut le tour du directeur d'être contrarié. Il se piquait de

distinction littéraire. Mais il dut promettre. Et, comme il inventa une

histoire, des femmes très bien qui lui avaient offert de se faire

tatouer des annonces aux endroits les plus délicats de leur personne,

les trois hommes, riant très fort, redevinrent les meilleurs amis du

monde.

Cependant, Jordan avait enfin terminé sa chronique, et l'impatience le

prenait de voir revenir sa femme. Des rédacteurs arrivaient, il causa,

puis retourna dans l'antichambre. Et, là, il était resté un peu

scandalisé, de surprendre Dejoie, l'oreille collée contre la porte du

directeur, en train d'écouter, tandis que sa fille Nathalie faisait le

guet.

«N'entrez pas, balbutia le garçon de bureau, M. Saccard est toujours

là... Je croyais qu'on m'avait appelé...»

La vérité était que, mordu d'un âpre désir de gain, depuis qu'il avait

acheté huit actions entièrement libérées de l'Universelle, avec les

quatre mille francs d'économies laissées par sa femme, il ne vivait plus

que pour l'émotion joyeuse de voir monter ces actions; et, à genoux

devant Saccard, recueillant ses moindres mots, comme des paroles

d'oracle, il ne pouvait résister, quand il le savait là, au besoin de

connaître le fond de ses pensées, ce que disait le dieu dans le secret

du sanctuaire. D'ailleurs, cela était encore dégagé de tout égoïsme, il

ne songeait qu'à sa fille, il venait de s'exalter en calculant que ses

huit actions, au cours de sept cent cinquante francs, lui donnaient déjà

un gain de douze cents francs ce qui, joint au capital, lui faisait cinq

mille deux cents francs. Plus que cent francs de hausse, et il avait les

six mille francs rêvés, la dot que le cartonnier exigeait pour laisser

son fils épouser la petite. A cette idée, son coeur se fondait, il

regardait avec des larmes cette enfant qu'il avait élevée, dont il était

la vraie mère, dans le petit ménage si heureux qu'ils menaient ensemble,

depuis le retour de nourrice.

Mais il continua, très troublé, lâchant des paroles quelconques, pour

cacher son indiscrétion.

«Nathalie, qui est montée me dire un petit bonjour, vient de rencontrer

votre dame, monsieur Jordan.

--Oui, expliqua la jeune fille, elle tournait dans la rue Feydeau. Oh!

elle courait!»

Son père la laissait sortir à sa guise, certain d'elle, disait-il. Et il

avait raison de compter sur sa bonne conduite, car elle était trop

froide au fond, trop résolue à faire elle-même son bonheur, pour

compromettre par une sottise le mariage si longuement préparé. Avec sa

taille mince, ses grands yeux dans son joli visage pâle, elle s'aimait,

d'une égoïste obstination, l'air souriant.

Jordan, surpris, ne comprenant pas, s'écria:

«Comment, dans la rue Feydeau?»

Et il n'eut pas le temps de questionner davantage, car Marcelle entra,

essoufflée. Tout de suite, il l'emmena dans le cabinet voisin, y trouva

le rédacteur des tribunaux, dut se contenter de s'asseoir avec elle sur

une banquette, au fond du couloir.

«Eh bien?

--Eh bien, mon chéri, c'est fait, mais ça n'a pas été sans peine.»

Dans son contentement, il voyait qu'elle avait le coeur gros; et elle

lui dit tout, d'une voix basse et rapide, car elle avait beau se

promettre de lui cacher certaines choses; elle ne pouvait avoir de

secrets.

Depuis quelque temps, les Maugendre changeaient à l'égard de leur fille.

Elle les trouvait moins tendres, préoccupés, lentement envahis d'une

passion nouvelle, le jeu. C'était la commune histoire le père, un gros

homme calme et chauve, à favoris blancs, la mère, sèche, active, ayant

gagné sa part de la fortune, tous deux vivant trop grassement dans leur

maison, de leurs quinze mille francs de rentes, s'ennuyant à ne plus

rien faire. Lui, n'avait eu, dès lors, d'autre distraction que de

toucher son argent. A cette époque, il tonnait contre toute spéculation,

il haussait les épaules de colère et de pitié, en parlant des pauvres

imbéciles qui se font dépouiller, dans un tas de voleries aussi sottes

que malpropres. Mais, vers ce temps-là, une somme importante lui étant

rentrée, il avait eu l'idée de l'employer en reports: ça, ce n'était pas

de la spéculation, c'était un simple placement; seulement, à partir de

ce jour, il avait pris l'habitude, après son premier déjeuner, de lire

avec soin, dans son journal, la cote de la Bourse, pour suivre les

cours. Et le mal était parti de là, la fièvre l'avait brûlé peu à peu, à

voir la danse des valeurs, à vivre dans cet air empoisonné du jeu,

l'imagination hantée de millions conquis en une heure, lui qui avait mis

trente années à gagner quelques centaines de mille francs. Il ne pouvait

s'empêcher d'en entretenir sa femme, pendant chacun de leurs repas quels

coups il aurait faits, s'il n'avait pas juré de ne jamais jouer! et il

expliquait l'opération, il manoeuvrait ses fonds avec la savante

tactique d'un général en chambre, il finissait toujours par battre

triomphalement les parties adverses imaginaires, car il se piquait

d'être devenu de première force dans les questions de primes et de

reports. Sa femme, inquiète, lui déclarait qu'elle aimerait mieux se

noyer tout de suite, plutôt que de lui voir hasarder un sou; mais il la

rassurait, pour qui le prenait-elle? Jamais de la vie! Pourtant, une

occasion s'était présentée, tous deux, depuis longtemps, avaient la

folle envie de faire construire dans leur jardin, une petite serre de

cinq ou six mille francs; si bien qu'un soir, les mains tremblantes

d'une émotion délicieuse, il avait posé, sur la table à ouvrage de sa

femme, les six billets, en disant qu'il venait de gagner ça à la Bourse:

un coup dont il était sûr, une débauche qu'il promettait bien de ne pas

recommencer, qu'il avait risquée uniquement à cause de la serre. Elle,

partagée entre la colère et le saisissement de sa joie, n'avait point

osé le gronder. Le mois suivant, il se lançait dans une opération à

primes, en lui expliquant qu'il ne craignait rien, du moment où il

limitait sa perte. Puis, que diable! dans le tas, il y avait tout de

même de bonnes affaires, il aurait été bien sot de laisser le voisin en

profiter. Et, fatalement, il s'était mis à jouer à terme, petitement

d'abord, s'enhardissant peu à peu, tandis qu'elle, toujours agitée par

ses angoisses de bonne ménagère, les yeux en flammes pourtant au moindre

gain, continuait à lui prédire qu'il mourrait sur la paille.

Mais, surtout, le capitaine Chave, le frère de Mme Maugendre, blâmait

son beau-frère. Lui qui ne pouvait se suffire avec les dix-huit cents

francs de sa retraite, jouait bien à la Bourse; seulement, il était le

malin des malins. Il allait là comme un employé va à son bureau,

n'opérant que sur le comptant, ravi quand il emportait sa pièce de vingt

francs le soir: des opérations quotidiennes, faites à coup sûr, d'une

modestie telle, qu'elles échappaient aux catastrophes. Sa soeur lui

avait offert une chambre chez elle, dans la maison trop vaste, depuis

que Marcelle était mariée; mais il avait refusé, tenant à être libre,

ayant des vices, occupant une seule pièce, au fond d'un jardin de la rue

Nollet, où continuellement se glissaient des jupes. Ses gains devaient

passer en bonbons et en gâteaux pour ses petites amies. Toujours il

avait mis en garde Maugendre, lui répétant de ne pas jouer, de faire la

vie plutôt; et, quand ce dernier lui criait: «Mais vous?» il avait un

geste énergique: oh! lui, c'était différent, il n'avait pas quinze mille

francs de rente, sans ça! S'il jouait, la faute en était à cette saleté

de gouvernement qui marchandait aux vieux braves la joie de leur

vieillesse. Son grand argument contre le jeu était que,

mathématiquement, le joueur devait toujours perdre: s'il gagne, il a à

déduire le courtage et le droit de timbre; s'il perd, il a en plus à

payer les mêmes droits; de sorte que, même en admettant qu'il gagne

aussi souvent qu'il perd, il sort encore de sa poche le timbre et le

courtage. Annuellement, à la Bourse de Paris, ces droits produisent

l'énorme total de quatre-vingts millions. Et il brandissait ce chiffre,

quatre-vingts millions que ramassent l'État, les coulissiers et les

agents de change. Sur la banquette, au fond du corridor, Marcelle

confessait à son mari une partie de cette histoire.

«Mon chéri, il faut dire que je suis mal tombée. Maman faisait une

querelle à papa, à cause d'une perte qu'il a éprouvée à la Bourse...

Oui, il parait qu'il n'en sort plus. Ça m'a l'air si drôle, lui qui

autrefois n'admettait que le travail.... Enfin, ils se disputaient, et il

y avait là un journal, _La Cote financière_, que maman lui agitait sous

le nez, en lui criant qu'il n'y entendait rien, qu'elle avait bien prévu

la baisse, elle. Alors, il est allé chercher autre journal, justement

_L'Espérance_, et il a voulu lui montrer l'article où il avait pris son

renseignement.... Imagine-toi, c'est plein de journaux chez eux, ils sont

fourrés là-dedans du matin au soir, et je crois, Dieu me pardonne! que

maman commence à jouer, elle aussi malgré son air furieux.»

Jordan ne put s'empêcher de rire, tellement elle était amusante, dans

son chagrin à mimer la scène.

«Bref, je leur ai dit notre gêne, je les ai priés de nous prêter deux

cents francs, pour arrêter les poursuites. Et si tu les avais entendus

alors se récrier: deux cents francs, lorsqu'ils en perdaient deux mille

à la Bourse! Est-ce que je me moquais d'eux? est-ce que je voulais les

ruiner?... Jamais je ne les ai vus comme ça. Eux qui étaient si gentils

pour moi, qui auraient tout dépensé pour me faire des cadeaux! Il faut

vraiment qu'ils deviennent fous, car ça n'a pas de bon sens de se gâter

ainsi la vie, lorsqu'ils sont si heureux dans leur belle maison, sans un

tracas, n'ayant plus qu'à manger à l'aise la fortune si durement gagnée.

--J'espère bien que tu n'as pas insisté, dit Jordan.

--Mais si, j'ai insisté, et alors ils sont tombés sur toi.... Tu vois que

je te dis tout, je m'étais tant promis de garder ça pour moi, et puis ça

m'a échappé.. Ils m'ont répété qu'ils l'avaient bien prévu, que ce n'est

pas un métier d'écrire dans les journaux, que nous finirions à

l'hôpital.... Enfin, comme je me mettais en colère à mon tour, j'allais

partir, lorsque le capitaine est arrivé. Tu sais qu'il m'a toujours

adorée, l'onde Chave. Et, devant lui, ils sont devenus raisonnables,

d'autant plus qu'il triomphait, qu'il demandait à papa s'il allait

continuer à se faire voler.... Maman m'a prise à l'écart, m'a glissé

cinquante francs dans la main, en me disant qu'avec ça nous obtiendrions

quelques jours, le temps de nous retourner.

--Cinquante francs! une aumône! et tu les as acceptés?»

Marcelle lui avait tendrement saisi les mains, le calmant de toute sa

tranquille raison.

«Voyons, ne te fâche pas.... Oui, je les ai acceptés. Et j'ai si bien

compris que jamais tu n'oserais les porter à l'huissier, que j'y suis

allée tout de suite moi-même, chez cet huissier, tu sais, rue Cadet.

Mais figure-toi qu'il a refusé de les prendre, en m'expliquant qu'il

avait des ordres formels de M. Busch, et que M. Busch seul pouvait

arrêter les poursuites.... Oh! Ce Busch! Je ne hais personne, mais ce

qu'il m'exaspère et me dégoûte, celui-là! Ça ne fait rien, j'ai couru

chez lui, rue Feydeau, et il a bien fallu qu'il se contentât des

cinquante francs et voilà! nous en avons pour quinze jours à ne pas être

tourmentés.»

Une grosse émotion avait contracté le visage de Jordan, tandis que des

larmes qu'il retenait mouillaient le bord de ses yeux.

«Tu as fait cela, petite femme, tu as fait cela!

--Mais oui, je ne veux pas qu'on t'ennuie davantage, moi! Qu'est-ce que

ça me fait de recevoir des sottises, si on te laisse travailler

tranquille!»

Et elle riait maintenant, elle racontait son arrivée chez Busch, dans la

crasse de ses dossiers, la façon brutale dont il l'avait accueillie, ses

menaces de ne pas leur laisser une nippe, s'il n'était pas payé à

l'instant de toute la dette. Le drôle était qu'elle avait pris le régal

de le mettre hors de lui, en lui contestant la légitime propriété de

cette dette, ces trois cents francs de billets, montés avec les frais à

sept cent trente francs quinze centimes, et qui ne lui avaient peut-être

pas coûté cent sous, dans quelque lot de vieux chiffons. Il étranglait

de fureur: d'abord, il les avait justement achetés très cher, ceux-là;

puis, et son temps perdu, et la fatigue des courses qu'il avait faites

pendant deux ans pour retrouver le signataire, et l'intelligence qu'il

lui fallait déployer dans cette chasse à l'homme, est-ce qu'il ne devait

pas se rembourser, de tout ça? Tant pis pour ceux qui se laissaient

pincer! Enfin, il avait tout de même pris les cinquante francs, parce

que son système de prudence était de transiger toujours.

«Ah! petite femme, que tu es brave et que je t'aime!» dit Jordan, qui se

laissa aller à embrasser Marcelle, bien qu'à ce moment le secrétaire de

la rédaction passât.

Puis, baissant la voix:

«Combien te reste-t-il à la maison?

--Sept francs.

--Bon! reprit-il, très heureux, nous avons de quoi aller deux jours, et

je ne vais pas demander une avance, qu'on me refuserait d'ailleurs. Ça

me coûte trop.... Demain, j'irai voir si l'on veut me prendre un article

au Figaro.... Ah! si j'avais fini mon roman, si ça se vendait un petit

peu!»

Marcelle à son tour l'embrassait.

«Oui, va, ça marchera très bien!... Tu remontes avec moi n'est-ce pas?

Ce sera gentil et nous achèterons, pour demain matin, un hareng saur, au

coin de la rue de Clichy, où j'en ai vu de superbes. Ce soir, nous avons

des pommes de terre au lard.»

Jordan après avoir prié un camarade de revoir ses épreuves, partit avec

sa femme. D'ailleurs, Saccard et Huret s'en allaient, eux aussi. Dans la

rue, un coupé s'arrêtait justement devant la porte du journal; et ils en

virent descendre la baronne Sandorff, qui les salua d'un sourire, puis

qui monta lestement. Parfois, elle rendait ainsi visite à Jantrou.

Saccard, qu'elle excitait beaucoup, avec ses grands yeux meurtris, fut

sur le point de remonter.

En haut, dans le cabinet du directeur, la baronne ne voulut même pas

s'asseoir. Un petit bonjour en passant, uniquement l'idée de lui

demander s'il ne savait rien. Malgré sa brusque fortune, elle le

traitait toujours comme à l'époque où il venait chaque matin chez son

père, M. de Ladricourt, avec l'échine basse du remisier en quête d'un

ordre. Son père était d'une brutalité révoltante, elle ne pouvait

oublier le coup de pied dont il l'avait jeté à la porte, dans la colère

d'une grosse perte. Et, maintenant qu'elle le voyait à la source des

nouvelles, elle était redevenue familière, elle tâchait de le confesser.

«Eh bien, rien de nouveau?

--Ma foi, non, je ne sais rien.»

Mais elle continuait de le regarder en souriant persuadée qu'il ne

voulait rien dire. Alors, pour le forcer aux confidences, elle parla de

cette bête de guerre qui allait mettre aux prises l'Autriche, l'Italie

et la Prusse. La spéculation s'affolait, une terrible baisse se

déclarait sur les fonds italiens, ainsi que sur toutes les valeurs, du

reste. Et elle était fort ennuyée, car elle ignorait jusqu'à quel point

elle devait suivre ce mouvement, ayant d'assez grosses sommes engagées

pour la liquidation prochaine.

«Votre mari ne vous renseigne donc pas? demanda plaisamment Jantrou. Il

est pourtant bien placé, à l'ambassade.

--Oh! mon mari, murmura-t-elle avec un geste dédaigneux, mon mari, je

n'en tire plus rien.»

Il s'égaya davantage, il poussa les choses jusqu'à faire allusion au

procureur général Delcambre, l'amant qui, disait-on, payait ses

différences, quand elle se résignait à les payer.

«Et vos amis, ils ne savent donc rien, ni à la cour, palais?»

Elle affecta de ne pas comprendre, elle reprit, suppliante, sans le

quitter des yeux:

«Voyons, vous, soyez aimable.... Vous savez quelque chose.»

Déjà une fois, dans son enragement après toutes les jupes, malpropres ou

élégantes, qui l'effleuraient, il avait songé à se la payer, comme il

disait brutalement, cette joueuse, si familière avec lui. Mais, au

premier mot, au premier geste, elle s'était redressée, si répugnée, si

méprisante, qu'il avait bien juré de ne pas recommencer. Avec cet homme

que son père recevait à coups de pied, ah! jamais! Elle n'en était pas

encore là.

«Aimable, pourquoi le serais-je? dit-il en riant d'un air gêné. Vous ne

l'êtes guère avec moi.»

Tout de suite, elle redevint grave, les yeux durs. Et elle lui tournait

le dos pour s'en aller, lorsque, de dépit, cherchant à la blesser, il

ajouta:

«Vous venez de rencontrer Saccard à la porte, n'est-ce pas? Pourquoi ne

l'avez-vous pas interrogé lui, puisqu'il n'a rien à vous refuser?»

Elle revint brusquement.

«Que voulez-vous dire?

--Dame! ce qu'il vous plaira de comprendre.... Voyons, ne faites donc pas

la cachottière, je vous ai vue chez lui, je le connais!»

Une révolte la soulevait, tout l'orgueil de sa race, vivant encore,

remontait du fond trouble, de la boue où sa passion la noyait un peu

chaque jour. D'ailleurs, elle ne s'emporta pas, elle dit simplement

d'une voix nette et rude:

«Ah! ça, mon cher, pour qui me prenez-vous? Vous êtes fou.... Non, je ne

suis pas la maîtresse de votre Saccard, parce que je n'ai pas voulu.»

Et lui, alors, avec sa politesse fleurie de lettré, la salua d'une

révérence.

«Eh bien, madame, vous avez eu le plus grand tort.... Croyez-moi, si

c'est à recommencer, ne manquez pas l'affaire, parce que, vous qui êtes

toujours à la chasse des renseignements, vous les trouveriez, sans tant

de peine sous le traversin de ce monsieur-là... Oh! mon Dieu! oui, le

nid y sera bientôt, vous n'aurez qu'à y fourrer vos jolis doigts.»

Elle prit le parti de rire, comme résignée à faire la part de son

cynisme. Quand elle lui serra la main, il sentit la sienne toute froide.

Vraiment, s'en serait-elle tenue à sa corvée avec le glacial et osseux

Delcambre. Cette femme aux lèvres si rouges, que l'on disait insatiable?

Le mois de juin s'écoula, l'Italie avait déclaré, le 15, la guerre à

l'Autriche. D'autre part, la Prusse, en deux semaines à peine, par une

marche foudroyante, venait d'envahir le Hanovre, de conquérir les deux

Hesses, Bade, la Saxe, en surprenant en pleine paix des populations

désarmées. La France n'avait pas bougé, les gens bien informés

chuchotaient tout bas, à la Bourse, qu'une entente secrète la liait à la

Prusse, depuis que Bismarck s'était rendu près de l'empereur, à

Biarritz; et l'on parlait mystérieusement des compensations qui devaient

payer sa neutralité. Mais la baisse ne s'en accentuait pas moins, d'une

désastreuse façon. Lorsque, le 4 juillet, arriva la nouvelle de Sadowa,

ce coup de tonnerre si brusque, ce fut un effondrement de toutes les

valeurs. On croyait à une continuation acharnée de la guerre; car, si

l'Autriche était battue par la Prusse, elle avait vaincu l'Italie, à

Custozza; et l'on disait déjà qu'elle rassemblait les débris de son

armée, en abandonnant la Bohème Les ordres de vente pleuvaient à la

corbeille, on ne trouvait plus d'acheteurs.

Le 4 juillet, Saccard, qui était monté au journal très tard, vers six

heures, n'y trouva pas Jantrou, que ses passions, depuis quelque temps,

dérangeaient: des disparitions brusques, des bordées, d'où il revenait

anéanti, les yeux troubles, sans qu'on pût savoir qui, des filles ou de

l'alcool, le ravageait davantage. A ce moment-là, le journal se vidait,

il ne restait guère que Dejoie, dînant sur le coin de sa table, dans

l'antichambre. Et Saccard, après avoir écrit deux lettres, allait

partir, lorsque, le sang au visage, Huret entra en tempête, sans même

prendre le temps de refermer les portes.

«Mon bon ami, mon bon ami...»

Il étouffait, il mit les deux mains sur sa poitrine.

«Je sors de chez Rougon.... J'ai couru, parce que je n'avais pas de

fiacre. Enfin, j'en ai trouvé un.... Rougon a reçu une dépêche de là-bas.

Je l'ai vue.... Une nouvelle, une nouvelle...»

D'un geste violent, Saccard l'arrêta, et il se précipita pour fermer la

porte, ayant aperçu Dejoie qui rôdait déjà, l'oreille tendue.

«Enfin, quoi?

--Eh bien, l'empereur d'Autriche cède la Vénétie à l'empereur des

Français, en acceptant sa médiation, et ce dernier va s'adresser aux

rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice.»

Il y eut un silence.

«C'est la paix, alors?

--Évidemment.»

Saccard, saisi, sans idée encore, laissa échapper un juron.

«Tonnerre de Dieu! et toute la Bourse qui est à la baisse!»

Puis, machinalement:

«Et cette nouvelle, pas une âme ne la sait?

--Non, la dépêche est confidentielle, la note ne paraîtra pas même

demain matin au _Moniteur_. Paris ne saura sans doute rien avant

vingt-quatre heures.»

Alors, ce fut le coup de foudre, l'illumination brusque. Il courut de

nouveau à la porte, l'ouvrit pour voir si personne n'écoutait. Et il

était hors de lui, il revint se planter devant le député, le saisit par

les deux revers de sa redingote.

«Taisez-vous! pas si haut!... Nous sommes les maîtres, si Gundermann et

sa bande ne sont pas avertis.... Entendez-vous! pas un mot, à personne au

monde! ni à vos amis, ni à votre femme!... Justement, une chance!

Jantrou n'est pas là, nous serons seuls à savoir, nous aurons le temps

d'agir.... Oh! je ne veux pas travailler que pour moi. Vous en êtes, nos

collègues de l'Universelle en sont aussi. Seulement, un secret ne se

garde point à plusieurs. Tout est perdu, si la moindre indiscrétion se

commet demain, avant la Bourse.»

Huret, très ému, bouleversé de la grandeur du coup qu'ils allaient

tenter, promit d'être absolument muet. Et ils se distribuèrent la

besogne, ils décidèrent qu'il fallait tout de suite entrer en campagne.

Saccard avait déjà son chapeau, quand une question lui vint aux lèvres.

«Alors, c'est Rougon qui vous a chargé de m'apporter cette nouvelle?

--Sans doute.»

Il avait hésité, il mentait: la dépêche, simplement, traînait sur le

bureau du ministre, où il avait eu l'indiscrétion de la lire, étant

resté seul une minute. Mais, son intérêt se trouvant dans une entente

cordiale des deux frères, ce mensonge lui parut ensuite très adroit,

d'autant plus qu'il les savait peu désireux de se voir et de causer de

ces choses.

«Allons, déclara Saccard, il n'y a pas à dire, il a été gentil, cette

fois.... En route!»

Dans l'antichambre, il n'y avait toujours que Dejoie, qui s'était

efforcé d'entendre, sans rien saisir de distinct. Ils le sentirent

pourtant fiévreux, ayant flairé la proie énorme qui passait dans l'air,

si agité de cette odeur d'argent, qu'il se mit à la fenêtre du palier,

pour les voir traverser la cour.

La difficulté était d'agir vivement, avec la plus grande prudence. Aussi

se quittèrent-ils dans la rue: Huret se chargeait de la petite Bourse du

soir, tandis que Saccard, malgré l'heure tardive, se lançait à la

recherche des remisiers, des coulissiers, des agents de change, pour

donner des ordres d'achat. Seulement, ces ordres, il désirait les

diviser, les éparpiller le plus possible, par crainte d'éveiller un

soupçon; et, surtout, il voulut avoir l'air de rencontrer les gens, au

lieu d'aller les relancer chez eux, ce qui aurait paru singulier. Le

hasard le servit heureusement, il aperçut sur le boulevard l'agent de

change Jacoby, avec qui il plaisanta, et qui chargea d'une forte

opération, sans trop l'étonner. Cent pas plus loin, il tombait sur une

grande fille blonde, qu'il savait être la maîtresse d'un autre agent,

Delarocque, le beau-frère de Jacoby; et, comme elle disait justement

qu'elle l'attendait, cette nuit-là, il la chargea de lui remettre deux

mots écrits au crayon sur une carte. Puis, sachant que Mazaud se rendait

le soir à un banquet d'anciens condisciples, il s'arrangea pour se

trouver au restaurant, il changea les positions qu'il l'avait chargé de

prendre, le jour même. Mais sa plus grande chance, au moment où il

rentrait, vers minuit, ce fut d'être accosté par Massias, qui sortait

des Variétés. Ils remontèrent ensemble vers la rue Saint-Lazare, il eut

le temps de se poser en original qui croyait à la hausse, oh! pas tout

de suite; si bien qu'il finit par le charger d'ordres d'achat multiples

pour Nathansohn et d'autres coulissiers, en disant qu'il agissait au nom

d'un groupe d'amis, ce qui était vrai en somme. Quand il se coucha, il

avait pris position à la hausse, pour plus de cinq millions de valeurs.

Le lendemain matin, dès sept heures, Huret était chez Saccard, lui

racontant comment il avait opéré, à la petite Bourse, devant le passage

de l'Opéra, sur le trottoir, où il avait fait acheter le plus possible,

avec mesure cependant, pour ne pas trop relever les cours. Ses ordres

montaient à un million, et tous deux, jugeant le coup beaucoup trop

modeste encore, résolurent de rentrer en campagne. Ils avaient la

matinée. Mais, auparavant, ils se jetèrent sur les journaux, tremblant

d'y trouver la nouvelle, une note, une simple ligne qui ferait crouler

leur combinaison. Non! la presse ne savait rien, elle était toute à la

guerre, encombrée par des dépêches, par de longs détails sur la bataille

de Sadowa. Si aucun bruit ne transpirait avant deux heures de

l'après-midi, s'ils avaient à eux une heure de Bourse, une demi-heure

seulement, le coup était fait, ils opéraient la grande rafle sur la

juiverie, comme disait Saccard. Et ils se séparèrent de nouveau, chacun

courut de son côté engager d'autres millions dans la bataille.

Cette matinée-là, Saccard la passa à battre le pavé, flairant l'air,

ayant un tel besoin de marcher, qu'il avait renvoyé sa voiture, après sa

première course faite, il entra chez Kolb, où le tintement de l'or lui

fut délicieux à l'oreille, ainsi qu'une promesse de victoire; et il eut

la force de ne rien dire au banquier, qui ne savait rien. Il monta

ensuite chez Mazaud, non pour donner un nouvel ordre, simplement pour

feindre d'être inquiet au sujet de celui qu'il avait donné la veille. Là

aussi, on ignorait tout encore. Le petit Flory seul lui causa quelque

inquiétude, par la persistance avec laquelle il tournait autour de lui

la cause unique en était la profonde admiration du jeune employé pour

l'intelligence financière du directeur de l'Universelle; et, comme Mlle

Chuchu commençait à lui coûter gros il risquait quelques petites

opérations, il rêvait de connaître les ordres de son grand homme et de

se mettre dans son jeu.

Enfin, après un déjeuner rapide chez Champeaux, où il avait eu la joie

profonde d'entendre les doléances pessimistes de Moser et de Pillerault

lui-même, pronostiquant une nouvelle dégringolade des cours, Saccard,

dès midi et demi, se trouva sur la place de la Bourse. Il désirait,

selon son expression, voir arriver le monde. La chaleur était

accablante, un soleil ardent tombait d'aplomb, blanchissant les marches,

dont la réverbération chauffait le péristyle d'un air lourd et embrasé

de four; et les chaises vides craquaient dans ces flammes, tandis que

les spéculateurs, debout, cherchaient les minces raies d'ombre des

colonnes. Sous un arbre du jardin, il aperçut Busch et la Méchain, qui

se mirent à causer en le vivement voyant; même il lui sembla que tous

deux étaient sur le point de l'aborder, puisqu'ils se ravisaient:

savaient-ils donc quelque chose, ces bas chiffonniers des valeurs

tombées au ruisseau, en continuelle quête? un instant, il en eut le

frisson. Mais une voix l'appela, et il reconnut sur un banc Maugendre et

le capitaine Chave, tous les deux en querelle, car le premier,

maintenant, était plein de moqueries pour le petit jeu misérable du

capitaine, ce louis gagné sur le comptant, comme au fond d'un café de

province, après des parties de piquet acharnées: voyons, ce jour-là ne

pouvait-il risquer à coup sûr une opération sérieuse? la baisse

n'était-elle pas certaine, aussi éclatante que le soleil? Et il appelait

Saccard à témoin: n'est-ce pas qu'on baisserait? Lui, avait pris à la

baisse une forte position, si convaincu, qu'il y avait mis sa fortune.

Ainsi interrogé directement, Saccard répondit par des sourires, des

hochements de tête vagues avec le remords de ne pas avertir ce pauvre

homme qu'il avait connu si laborieux, d'esprit si net, lorsqu'il vendait

des bâches; mais il s'était juré le silence absolu, il avait la férocité

du joueur qui ne veut pas déranger la chance. Puis, à ce moment, il eut

une distraction: le coupé de la baronne Sandorff passait, il le suivit

des yeux, le vit s'arrêter cette fois rue de la Banque. Tout d'un coup,

il songea au baron Sandorff; conseiller à l'ambassade d'Autriche: la

baronne savait sûrement, elle allait tout perdre par quelque maladresse

de femme. Déjà, il avait traversé la rue, il rôdait autour du coupé,

immobile, muet, l'air mort, avec le cocher raidi sur le siège. Pourtant

une des glaces s'abaissa, et il salua, s'approcha galamment.

«Eh bien, monsieur Saccard, nous baissons encore?»

Il crut à un piège.

«Mais oui, madame.»

Puis, comme elle le regardait anxieusement, avec un vacillement des yeux

qu'il connaissait bien chez les joueurs, il comprit qu'elle non plus ne

savait rien. Un flot de sang tiède lui remonta au crâne, l'inonda de

délices.

«Alors, monsieur Saccard, vous n'avez rien à me dire?

--Ma foi, madame, rien que vous ne sachiez déjà, sans doute.»

Et il la quitta en pensant: «Toi, tu n'as pas été gentille, ça m'amusera

que tu boives un coup. Peut-être, une autre fois, ça te rendra-t-il plus

aimable.» Jamais elle ne lui avait paru plus désirable, il était certain

de l'avoir à son heure.

Comme il revenait sur la place de la Bourse, la vue de Gundermann, au

loin, débouchant de la rue Vivienne, lui donna un nouveau frisson au

coeur. Si rapetissé qu'il fût par l'éloignement, c'était bien lui, avec

sa marche lente, sa tête qu'il portait droite et blême, sans regarder

personne, comme seul, dans sa royauté, au milieu de la foule. Et il le

suivait avec terreur, interprétait chacun de ses mouvements. L'ayant vu

aborder Nathansohn, il crut tout perdu. Mais le coulissier se retirait,

l'air déconfit, et il reprit espoir. Il trouvait décidément au banquier

son air de tous les jours. Puis, brusquement, son coeur sauta de joie

Gundermann venait d'entrer chez le confiseur faire son achat de bonbons

pour ses petites filles; et c'était là un signe certain, jamais il n'y

entrait, les jours de crise.

Une heure sonna, la cloche annonça l'ouverture du marché. Ce fut une

Bourse mémorable, une de ces grandes journées de désastre, d'un de ces

désastres à la hausse, si rares, dont le souvenir reste légendaire. Dans

l'accablante chaleur, au début, les cours baissèrent encore. Puis, des

achats brusques, isolés, comme des coups de feu de tirailleurs avant que

la bataille s'engage, étonnèrent. Mais les opérations restaient lourdes

quand même, au milieu de la méfiance générale. Les achats se

multiplièrent, s'allumèrent de toutes parts, à la coulisse, au parapet;

on n'entendait plus que les voix de Nathansohn sous la colonnade, de

Mazaud, de Jacoby, de Delarocque à la corbeille, criant qu'ils prenaient

toutes les valeurs, à tous les prix; et ce fut alors un frémissement,

une houle croissante, sans que personne pourtant osât se risquer, dans

le désarroi de ce revirement inexplicable. Les cours avaient légèrement

monté, Saccard eut le temps de donner de nouveaux ordres à Massias, pour

Nathansohn. Il pria également le petit Flory qui passait en courant, de

remettre à Mazaud une fiche, où il le chargeait d'acheter, d'acheter

toujours; si bien que Flory, ayant lu la fiche, frappé d'un accès de

foi, joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte.

Et ce fut à cette minute, à deux heures moins un quart, que le tonnerre

éclata en pleine Bourse l'Autriche cédait la Vénétie à l'empereur, la

guerre était finie. D'où venait cette nouvelle? personne ne le sut, elle

sortait de toutes les bouches à la fois, des pavés eux-mêmes. Quelqu'un

l'avait apportée, tous la répétaient dans une clameur, qui grossissait

avec la voix haute d'une marée d'équinoxe. Par bonds furieux, les cours

se mirent à monter, au milieu de l'effroyable vacarme. Avant le coup de

cloche de la clôture, ils s'étaient relevés de quarante, de cinquante

francs. Ce fut une mêlée inexprimable, une de ces batailles confuses où

tous se ruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau, assourdis,

aveuglés, n'ayant plus la conscience nette de la situation. Les fronts

ruisselaient de sueur, l'implacable soleil qui tapait sur les marches,

mettait la Bourse dans un flamboiement d'incendie.

Et, à la liquidation, lorsqu'on put évaluer le désastre, il apparut

immense. Le champ de bataille restait jonché de blessés et de ruines.

Moser, le baissier, était parmi les plus atteints. Pillerault expiait

durement sa faiblesse, pour l'unique fois qu'il avait désespéré de la

hausse. Maugendre perdait cinquante mille francs, sa première perte

sérieuse. La baronne Sandorff eut à payer de si grosses différences, que

Delcambre, disait-on, se refusait à les donner; et elle était toute

blanche de colère et de haine, au seul nom de son mari, le conseiller

d'ambassade, qui avait eu la dépêche entre les mains avant Rougon

lui-même, sans lui en rien dire. Mais la haute banque, la banque juive,

surtout, avait essuyé une défaite terrible, un vrai massacre. On

affirmait que Gundermann, simplement pour sa part, y laissait huit

millions. Et cela stupéfiait, comment n'avait-il pas été averti? lui le

maître indiscuté du marché, dont les ministres n'étaient que les commis

et qui tenait les États dans sa souveraine dépendance! Il y avait là un

de ces concours de circonstances extraordinaires qui font les grands

coups du hasard. C'était un effondrement imprévu, imbécile, en dehors de

toute raison et de toute logique.

Cependant, l'histoire se répandit, Saccard passa grand homme. D'un coup

de râteau, il venait de ramasser la presque totalité de l'argent perdu

par les baissiers. Personnellement, il avait mis en poche deux millions.

Le reste allait entrer dans les caisses de l'Universelle, ou plutôt se

fondre aux mains des administrateurs. A grand-peine, il finit par

persuader à Mme Caroline que la part d'Hamelin, dans ce butin si

légitimement conquis sur les juifs, était d'un million. Huret, lui,

ayant été à la besogne, s'était taillé son morceau, royalement. Quant

aux autres, les Daigremont les marquis de Bohain, ils ne se firent

nullement prier. Tous votèrent des remerciements et des félicitations à

l'éminent directeur. Et un coeur surtout brûlait de gratitude pour

Saccard, celui de Flory, qui avait gagné dix mille francs, une fortune,

de quoi habiter avec Chuchu un petit logement de la rue Condorcet et

aller ensemble, le soir, rejoindre Gustave Sédille et Germaine Coeur

dans des restaurants chers. Au journal, il fallut donner une

gratification à Jantrou, qui s'emportait de ce qu'on ne l'avait pas

prévenu. Seul Dejoie demeurait mélancolique, car il devait garder

l'éternel regret d'avoir senti, un soir, la fortune passer dans l'air,

mystérieuse et vague, inutilement.

Ce premier triomphe de Saccard sembla être comme une floraison de

l'empire à son apogée. Il entrait dans l'éclat du règne, il en était un

des reflets glorieux. Le soir même où il grandissait parmi les fortunes

écroulées, à l'heure où la Bourse n'était plus qu'un champ morne de

décombres, Paris entier se pavoisait, s'illuminait, ainsi que pour une

grande victoire; et des fêtes aux Tuileries, des réjouissances dans les

rues, célébraient Napoléon III maître de l'Europe si haut, si grand, que

les empereurs et les rois le choisissaient comme arbitre dans leurs

querelles et lui remettaient des provinces pour qu'il en disposât entre

eux. A la Chambre, des voix avaient bien protesté, des prophètes de

malheur annonçaient confusément le terrible avenir, la Prusse grandie de

tout ce que la France avait toléré, l'Autriche battue, l'Italie ingrate.

Mais des rires, des cris de colère étouffaient ces voix inquiètes, et

Paris, centre du monde, flambait par toutes ses avenues et tous ses

monuments, au lendemain de Sadowa, en attendant les nuits noires et

glacées, les nuits sans gaz, traversées par la mèche rouge des obus. Ce

soir-là, Saccard, débordant de son succès, battit les rues, la place de

la Concorde, les Champs-Élysées, tous les trottoirs où brûlaient des

lampions. Emporté dans le flot montant des promeneurs, les yeux aveuglés

par cette clarté de plein jour, il pouvait croire qu'on illuminait pour

le fêter: n'était-il pas, lui aussi, le vainqueur inattendu, celui qui

s'élevait au milieu des désastres? Un seul ennui venait de gâter sa

joie, la colère de Rougon, qui terrible, avait chassé Huret, quand il

avait compris d'où venait le coup de Bourse. Ce n'était donc pas le

grand homme qui s'était montré bon frère, en lui envoyant la nouvelle?

Faudrait-il qu'il se passât de ce haut patronage, même qu'il attaquât le

tout-puissant ministre? Brusquement, en face du palais de la Légion

d'honneur, que surmontait une gigantesque croix de feu, brasillant dans

le ciel noir, il en prit la résolution hardie, pour le jour où il se

sentirait les reins assez forts. Et, grisé par les chants de la foule et

les claquements des drapeaux, il revint rue Saint-Lazare, au travers de

Paris en flammes.

Deux mois après, en septembre, Saccard, que sa victoire sur Gundermann

rendait audacieux, décida qu'il fallait donner un nouvel élan à

l'Universelle. Dans l'assemblée générale qui avait eu lieu à la fin

d'avril, le bilan présenté portait, pour l'année 1864, un bénéfice de

neuf millions, en y comprenant les vingt francs de primes sur chacune

des cinquante mille actions nouvelles, lors du doublement du capital. On

avait amorti complètement le compte de premier établissement, servi aux

actionnaires leur cinq pour cent et aux administrateurs leur dix pour

cent, laissé à la réserve une somme de cinq millions, outre le dix pour

cent réglementaire; et, avec le million qui restait, on était arrivé à

distribuer un dividende de dix francs par action. C'était un beau

résultat pour une société qui n'avait pas deux ans d'existence. Mais

Saccard procédait par coups de fièvre, appliquant au terrain financier

la méthode de la culture intensive, chauffant, surchauffant le sol, au

risque de brûler la récolte; et il fit accepter, d'abord par le conseil

d'administration, ensuite par une assemblée générale extraordinaire, qui

se réunit le 15 septembre, une seconde augmentation du capital: on le

doublait encore, on l'élevait de cinquante à cent millions, en créant

cent mille actions nouvelles, exclusivement réservées aux actionnaires,

titre pour titre. Seulement, cette fois, les titres étaient émis à 675

francs, soit une prime de 175 francs, destinée à être versée au fonds de

réserve. Les succès croissants, les affaires heureuses déjà faites,

surtout les grandes entreprises que l'Universelle allait lancer, étaient

les raisons invoquées pour justifier cette énorme augmentation du

capital, doublé ainsi coup sur coup; car il fallait bien donner à la

maison une importance et une solidité en rapport avec les intérêts

qu'elle représentait. D'ailleurs, le résultat fut immédiat les actions

qui, depuis des mois, restaient stationnaires à la Bourse, au cours

moyen de sept cent cinquante, montèrent à neuf cents, en trois jours.

Hamelin n'avait pu revenir d'Orient, pour présider l'assemblée générale

extraordinaire, et il écrivit à sa soeur une lettre inquiète, où il

exprimait des craintes sur cette façon de mener l'Universelle au galop,

d'un train fou. Il devinait bien qu'on avait fait encore, chez maître

Lelorrain, des déclarations mensongères. En effet, toutes les actions

nouvelles n'avaient pas été légalement souscrites, la société était

restée propriétaire des titres que refusaient les actionnaires; et, les

versements n'étant point exécutés, un jeu d'écritures avait passé ces

titres au compte Sabatani. En outre, d'autres prête-noms, des employés,

des administrateurs, lui avaient permis de souscrire elle-même à sa

propre émission; de sorte qu'elle détenait alors près de trente mille de

ses actions, représentant une somme de dix-sept millions et demi. Outre

qu'elle était illégale, la situation pouvait devenir dangereuse, car

l'expérience a démontré que toute maison de crédit qui joue sur ses

valeurs est perdue. Mais Mme Caroline n'en répondit pas moins gaiement à

son frère, le plaisantant de ce qu'il devenait trembleur aujourd'hui, au

point que c'était elle, jadis soupçonneuse, qui devait le rassurer. Elle

disait veiller toujours, ne rien voir de louche, être émerveillée, au

contraire, des grandes choses, claires et logiques, auxquelles elle

assistait. La vérité était qu'elle ne savait naturellement rien de ce

qu'on lui cachait, et que, sur le reste, son admiration pour Saccard,

l'émotion de sympathie où la jetaient l'activité et l'intelligence de ce

petit homme, l'aveuglaient.

En décembre, le cours de mille francs fut dépassé. Et alors, en face de

l'Universelle triomphante, la haute banque s'émut, on rencontra

Gundermann, sur la place de la Bourse, l'air distrait, entrant acheter

des bonbons chez le confiseur, de son pas automatique. Il avait payé ses

huit millions de perte sans une plainte, sans qu'un seul de ses

familiers eût surpris sur ses lèvres une parole de colère et de rancune.

Quand il perdait ainsi, chose rare, il disait d'ordinaire que c'était

bien fait, que cela lui apprendrait à être moins étourdi; et l'on

souriait, car l'étourderie de Gundermann ne s'imaginait guère. Mais,

cette fois, la dure leçon devait lui rester en travers du coeur, l'idée

d'avoir été battu par ce casse-cou de Saccard, ce fou passionné, lui si

froid, si maître des faits et des hommes, lui était assurément

insupportable. Aussi, dès cette époque, se mit-il à le guetter, certain

de sa revanche. Tout de suite, devant l'engouement qui accueillait

l'Universelle, il avait pris position, en observateur convaincu que les

succès trop rapides, les prospérités mensongères menaient aux pires

désastres. Cependant, le cours de mille francs était encore raisonnable,

et il attendait pour se mettre à la baisse. Sa théorie était qu'on ne

provoquait pas les événements à la Bourse, qu'on pouvait au plus les

prévoir et en profiter, quand ils s'étaient produits. La logique seule

régnait, la vérité était, en spéculation comme ailleurs, une force

toute-puissante. Dès que les cours s'exagéreraient par trop, ils

s'effondreraient: la baisse alors se ferait mathématiquement, il serait

simplement là pour voir son calcul se réaliser et empocher son gain. Et,

déjà, il fixait au cours de quinze cents francs son entrée en guerre. A

quinze cents, il commença donc à vendre de l'Universelle, peu d'abord,

davantage à chaque liquidation, d'après un plan arrêté d'avance. Pas

besoin d'un syndicat de baissiers, lui seul suffirait, les gens sages

auraient la nette sensation de la vérité et joueraient son jeu. Cette

Universelle bruyante, cette Universelle qui encombrait si rapidement le

marché et qui se dressait comme une menace devant la haute banque juive,

il attendait froidement qu'elle se lézardât d'elle-même, pour la jeter

par terre d'un coup d'épaule.

Plus tard, on raconta que ce fut même Gundermann qui, en secret,

facilita à Saccard l'achat d'une antique bâtisse, rue de Londres, que

celui-ci avait l'intention de démolir, pour élever à la place l'hôtel de

ses rêves, le palais où logerait fastueusement son oeuvre. Il était

parvenu à convaincre le conseil d'administration, les ouvriers se mirent

au travail, dès le milieu d'octobre.

Le jour même où la première pierre fut posée, en grande cérémonie,

Saccard se trouvait au journal, vers quatre heures, à attendre Jantrou,

qui était allé porter des comptes rendus de la solennité dans les

feuilles amies, lorsqu'il reçut la visite de la baronne Sandorff. Elle

avait d'abord demandé le rédacteur en chef, puis était tombée, comme par

hasard, sur le directeur de l'Universelle, qui s'était mis galamment à

sa disposition pour tous les renseignements qu'elle désirerait, en

l'emmenant dans la pièce réservée, au fond du corridor. Et là, à la

première attaque brutale, elle céda, sur le divan, ainsi qu'une fille,

d'avance résignée à l'aventure.

Mais une complication se produisit, il arriva que Mme Caroline, en

course dans le quartier Montmartre, monta au journal. Elle y tombait

parfois de la sorte, pour donner une réponse à Saccard, ou simplement

pour prendre des nouvelles. D'ailleurs, elle connaissait Dejoie qu'elle

y avait placé, elle s'arrêtait toujours à causer une minute, heureuse de

la gratitude qu'il lui témoignait. Ce jour-là, ne l'ayant pas trouvé

dans l'antichambre, elle enfila le couloir, se heurta contre lui, comme

il revenait d'écouter à la porte. Maintenant, c'était une maladie, il

tremblait de fièvre, il collait son oreille à toutes les serrures, pour

surprendre les secrets de Bourse. Seulement, ce qu'il avait entendu et

compris, cette fois, l'avait un peu gêné; et il souriait d'un air vague.

«Il est là, n'est-ce pas?» dit Mme Caroline, en voulant passer outre.

Il l'avait arrêtée, balbutiant, n'ayant pas le temps de mentir.

«Oui, il est là, mais vous ne pouvez pas entrer.

--Comment, je ne peux pas entrer?

--Non, il est avec une dame.»

Elle devint toute blanche, et lui, qui ne savait rien de la situation,

clignait les yeux, allongeait le cou, indiquait, par une mimique

expressive, l'aventure.

«Quelle est cette dame?» demanda-t-elle d'une voix brève.

Il n'avait aucune raison de lui cacher le nom, à elle, sa bienfaitrice.

Il se pencha à son oreille.

«La baronne Sandorff.... Oh! il y a longtemps qu'elle tourne autour!»

Mme Caroline resta immobile un instant. Dans l'ombre du couloir, on ne

pouvait distinguer la pâleur livide de son visage. Elle venait

d'éprouver, en plein coeur, une douleur si aiguë, si atroce, qu'elle ne

se souvenait pas d'avoir jamais tant souffert; et c'était la stupeur de

cette affreuse blessure qui la clouait là. Qu'allait-elle faire à

présent, enfoncer cette porte, se ruer sur cette femme, les souffleter

tous les deux d'un scandale?

Et, comme elle demeurait sans volonté encore, étourdie, elle fut

gaiement abordée par Marcelle, qui était montée pour prendre son mari.

La jeune femme avait dernièrement fait sa connaissance.

«Tiens! c'est vous, chère madame.... Imaginez-vous que nous allons au

théâtre, ce soir! Oh, c'est toute une histoire, il ne faut pas que ça

coûte cher.... Mais Paul a découvert un petit restaurant où nous nous

régalons pour trente-cinq sous par tête...»

Jordan arrivait, il interrompit sa femme en riant.

«Deux plats, un carafon de vin, du pain à discrétion.

--Et puis, continua Marcelle, nous ne prenons pas de voiture, c'est si

amusant de rentrer à pied, quand il est très tard!... Ce soir, comme

nous sommes riches, nous remonterons un gâteau aux amandes de vingt

sous.... Fête complète, noce à tout casser!»

Elle s'en alla, enchantée, au bras de son mari. Et Mme Caroline, qui

était revenue avec eux dans l'antichambre, avait retrouvé la force de

sourire.

«Amusez-vous bien», murmura-t-elle, la voix tremblante.

Puis, elle partit à son tour. Elle aimait Saccard, elle en emportait

l'étonnement et la douleur, comme d'une plaie honteuse qu'elle ne

voulait pas montrer.

L'Argent · 第 8 / 14 题