IV

Des difficultés surgirent, l'affaire traîna, cinq mois s'écoulèrent sans

que rien pût se conclure. On était déjà aux derniers jours de septembre,

et Saccard enrageait de voir que, malgré son zèle, de continuels

obstacles renaissaient, toute une série de questions secondaires, qu'il

fallait résoudre d'abord, si l'on voulait fonder quelque chose de

sérieux et de solide. Son impatience devint telle, qu'il fut un moment

sur le point d'envoyer promener le syndicat, hanté et séduit par la

brusque idée de faire l'affaire avec la princesse d'Orviedo, toute

seule. Elle avait les millions nécessaires au premier lancement,

pourquoi ne les mettrait-elle pas dans cette opération superbe, quitte à

laisser venir la petite clientèle, lors des futures augmentations du

capital, qu'il projetait déjà? Il était d'une bonne foi absolue, il

avait la conviction de lui apporter un placement où elle décuplerait sa

fortune, cette fortune des pauvres, qu'elle répandrait en aumônes plus

larges encore.

Donc, un matin, Saccard monta chez la princesse, et, en ami doublé d'un

homme d'affaires, il lui expliqua la raison d'être et le mécanisme de la

banque qu'il rêvait. Il dit tout, étala le portefeuille d'Hamelin,

n'omit pas une des entreprises d'Orient. Même, cédant à cette faculté

qu'il avait de se griser de son propre enthousiasme, d'arriver à la foi

par son désir brûlant de réussir, il lâcha le rêve fou de la papauté à

Jérusalem, il parla du triomphe définitif du catholicisme, le pape

trônant aux lieux saints, dominant le monde, assuré d'un budget royal,

grâce à la création du Trésor du Saint-Sépulcre. La princesse, d'une

ardente dévotion, ne fut guère frappée que de ce projet suprême, ce

couronnement de l'édifice, dont la grandeur chimérique flattait en elle

l'imagination déréglée qui lui faisait jeter ses millions en bonnes

oeuvres d'un luxe colossal et inutile. Justement, les catholiques de

France venaient d'être atterrés et irrités de la convention que

l'empereur avait conclu avec le roi d'Italie, par laquelle il

s'engageait, sous de certaines conditions de garantie, à retirer le

corps de troupes français occupant Rome; il était bien certain que

c'était Rome livrée à l'Italie, on voyait déjà le pape chassé, réduit à

l'aumône, errant par les villes avec le bâton des mendiants; et quel

dénouement prodigieux, le pape se retrouvant pontife et roi à Jérusalem,

installé là et soutenu par une banque dont les chrétiens du monde entier

tiendraient à honneur d'être les actionnaires! C'était si beau, que la

princesse déclara l'idée la plus grande du siècle, digne de passionner

toute personne bien née ayant de la religion. Le succès lui semblait

assuré, foudroyant. Son estime s'en accrut pour l'ingénieur Hamelin,

qu'elle traitait avec considération, ayant su qu'il pratiquait. Mais

elle refusa nettement d'être de l'affaire, elle entendait rester fidèle

au serment qu'elle avait fait de rendre ses millions aux pauvres, sans

jamais plus tirer d'eux un centime d'intérêt, voulant que cet argent du

jeu se perdît fût bu par la misère, comme une eau empoisonnée qui devait

disparaître. L'argument que les pauvres profiteraient de la spéculation

ne la touchait pas, l'irritait même. Non, non! la source maudite serait

tarie, elle ne s'était pas donné d'autre mission.

Saccard, déconcerté, ne put qu'utiliser sa sympathie pour obtenir d'elle

une autorisation, vainement sollicitée jusque-là. Il avait eu la pensée,

dès que la Banque universelle serait fondée, de l'installer dans l'hôtel

même; ou du moins c'était Mme Caroline qui lui avait soufflé cette idée,

car, lui, voyait plus grand, aurait voulu tout de suite un palais. On se

contenterait de vitrer la cour, pour servir de hall central; on

aménagerait en bureaux tout le rez-de-chaussée, les écuries, les

remises; au premier étage, il donnerait son salon qui deviendrait la

salle du conseil, sa salle à manger et six autres pièces dont on ferait

des bureaux encore, ne garderait qu'une chambre à coucher et un cabinet

de toilette, quitte à vivre en haut avec les Hamelin, mangeant, passant

les soirées chez eux; de sorte qu'à peu de frais on installerait la

banque d'une façon un peu étroite mais fort sérieuse. La princesse,

comme propriétaire, avait d'abord refusé, dans sa haine de tout trafic

d'argent: jamais son toit n'abriterait cette abomination. Puis, ce

jour-là, mettant la religion dans l'affaire, émue de la grandeur du

but, elle consentit. C'était une concession extrême, elle se sentait

prise d'un petit frisson, lorsqu'elle songeait à cette machine infernale

d'une maison de crédit, d'une maison de Bourse et d'agio, dont elle

laissait ainsi établir sous elle les rouages de ruine et de mort.

Enfin, une semaine après cette tentative avortée, Saccard eut la joie de

voir l'affaire, si empêtrée d'obstacles, se bâcler brusquement, en

quelques jours. Daigremont vint un matin lui dire qu'il avait toutes les

adhésions, qu'on pouvait marcher. Dès lors, on étudia une dernière fois

le projet des statuts, on rédigea l'acte de société. Et il était grand

temps aussi pour les Hamelin, à qui la vie commençait à redevenir dure.

Lui, depuis des années, n'avait qu'un rêve, être l'ingénieur-conseil

d'une grande maison de crédit: comme il le disait, il se chargerait

d'amener l'eau au moulin. Aussi, peu à peu, la fièvre de Saccard

l'avait-elle gagné, brûlant du même zèle et de la même impatience. Au

contraire, Mme Caroline, après s'être enthousiasmée à l'idée des belles

et utiles choses qu'on allait accomplir, semblait plus froide, l'air

songeur, depuis qu'on entrait dans les broussailles et les fondrières de

l'exécution. Son grand bon sens, sa nature droite flairaient toutes

sortes de trous obscurs et malpropres; et elle tremblait surtout pour

son frère, qu'elle adorait, qu'elle traitait parfois en riant de «grosse

bête», malgré sa science; non qu'elle soupçonnât le moins du monde

l'honnêteté parfaite de leur ami, qu'elle voyait si dévoué à leur

fortune; mais elle avait une singulière sensation de terrain mouvant,

une inquiétude de chute et d'engloutissement, au premier faux pas.

Ce matin-là, Saccard, lorsque Daigremont l'eut quitté, monta rayonnant à

la salle des épures.

«Enfin, c'est fait!» cria-t-il.

Hamelin, saisi, les yeux humides, vînt lui serrer les mains, à les

briser. Et, comme Mme Caroline s'était simplement tournée vers lui, un

peu pâle, il ajouta:

«Eh bien, quoi donc; c'est tout ce que vous me dites?... Ça ne vous fait

pas plus de plaisir, à vous?...»

Elle eut un bon sourire.

«Mais si, je suis très contente, très contente, je vous assure.»

Puis, quand il eut donné à son frère des détails sur le syndicat,

définitivement formé, elle intervint de son air paisible.

«Alors, c'est permis, n'est-ce pas? de se réunir ainsi à plusieurs, pour

se distribuer les actions d'une banque, avant même que l'émission soit

faite?»

Violemment, il eut un geste d'affirmation.

«Mais, certainement, c'est permis!... Est-ce que vous nous croyez assez

niais, pour risquer un échec? Sans compter que nous avons besoin de gens

solides, maîtres du marché, si les débuts sont difficiles.... Voilà

toujours les quatre cinquièmes de nos titres placés en des mains sûres.

On va pouvoir aller signer l'acte de société chez le notaire.»

Elle osa lui tenir tête.

«Je croyais que la loi exigeait la souscription intégrale du capital

social.»

Cette fois, très surpris, il la regarda en face.

«Vous lisez donc le Code?»

Et elle rougit légèrement, car il avait deviné: la veille, cédant à son

malaise, cette peur sourde et sans cause précise, elle avait lu la loi

sur les sociétés. Un instant, elle fut sur le point de mentir. Puis,

avouant, riant:

«C'est vrai, j'ai lu le Code, hier. J'en suis sortie, en tâtant mon

honnêteté et celle des autres, comme on sort des livres de médecine,

avec toutes les maladies.»

Mais lui se fâchait, car ce fait d'avoir voulu se renseigner, la lui

montrait méfiante, prête à le surveiller, de ses yeux de femme,

fureteurs et intelligents.

«Ah! reprit-il avec un geste qui jetait bas les vains scrupules, si vous

croyez que nous allons nous conformer aux chinoiseries du Code! Mais

nous ne pourrions faire deux pas, nous serions arrêtés par des entraves,

à chaque enjambée, tandis que les autres, nos rivaux, nous

devanceraient, à toutes jambes!... Non, non, je n'attendrai certainement

pas que tout le capital soit souscrit; je préfère, d'ailleurs, nous

réserver des titres, et je trouverai un homme à nous auquel j'ouvrirai

un compte, qui sera notre prête-nom enfin.

--C'est défendu, déclara-t-elle simplement de sa belle voix grave.

--Eh! oui, c'est défendu, mais toutes les sociétés le font.

--Elles ont tort, puisque c'est mal.»

Saccard, se calmant par un brusque effort de volonté, crut alors devoir

se tourner vers Hamelin, qui, gêné, écoutait, sans intervenir.

«Mon cher ami, j'espère que vous ne doutez pas de moi.... Je suis un

vieux routier de quelque expérience, vous pouvez vous remettre entre mes

mains, pour le côté financier de l'affaire. Apportez-moi de bonnes

idées, et je me charge de tirer d'elles tout le bénéfice désirable, en

courant le moins de risques possible. Je crois qu'un homme pratique ne

peut pas dire mieux.»

L'ingénieur, avec son fond invincible de timidité et de faiblesse,

tourna la chose en plaisanterie, pour éviter de répondre directement.

«Oh! vous aurez, dans Caroline, un vrai censeur. Elle est née maître

d'école.

--Mais je veux bien aller à sa classe», déclara galamment Saccard.

Mme Caroline elle-même s'était remise à rire. Et la conversation

continua sur un ton de familière bienveillance.

«C'est que j'aime beaucoup mon frère, c'est que je vous aime vous-même

plus que vous ne pensez, et cela me ferait un gros chagrin de vous voir

vous engager dans des trafics louches, où il n'y a, au bout, que

désastre et que tristesse.... Ainsi, tenez! puisque nous en sommes

là-dessus, la spéculation, le jeu à la Bourse, eh bien! j'en ai une

terreur folle. J'étais si heureuse, dans le projet de statuts, que vous

m'avez fait recopier, d'avoir lu, à l'article 8, que la société

s'interdisait rigoureusement toute opération à terme. C'était

s'interdire le jeu, n'est-ce pas? Et puis, vous m'avez désenchantée, en

vous moquant de moi, en m'expliquant que c'était là un simple article

d'apparat, une formule de style que toutes les sociétés tenaient à

honneur d'inscrire et que pas une n'observait.... Vous ne savez pas ce

que je voudrais, moi? ce serait qu'à la place de ces actions, ces

cinquante mille actions que vous allez lancer, vous n'émettiez que des

obligations. Oh! vous voyez que je suis très forte, depuis que je lis le

Code, je n'ignore plus qu'on ne joue pas sur une obligation, qu'un

obligataire est un simple prêteur qui touche tant pour cent sur son

prêt, sans être intéressé dans les bénéfices, tandis que l'actionnaire

est un associé courant la chance des bénéfices et des pertes.... Dites,

pourquoi pas des obligations, ça me rassurerait tant, je serais si

heureuse!»

Elle outrait plaisamment la supplication de sa requête, pour cacher sa

réelle inquiétude. Et Saccard répondit sur le même ton, avec un

emportement comique.

«Des obligations, des obligations! mais jamais!... Que voulez-vous fiche

avec des obligations? C'est de la matière morte.... Comprenez donc que la

spéculation, le jeu est le rouage central, le coeur même, dans une vaste

affaire comme la nôtre. Oui! il appelle le sang, il le prend partout par

petits ruisseaux, l'amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens,

établit une énorme circulation d'argent, qui est la vie même des grandes

affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands

travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles...

C'est comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles,

a-t-on assez répété qu'elles étaient des tripots et des coupe-gorge. La

vérité est que, sans elles, nous n'aurions ni les chemins de fer, ni

aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde; car

pas une fortune n'aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un

individu, ni même un groupe d'individus, n'aurait voulu en courir les

risques. Les risques, tout est là, et la grandeur du but aussi. Il faut

un projet vaste, dont l'ampleur saisisse l'imagination; il faut l'espoir

d'un gain considérable, d'un coup de loterie qui décuple la mise de

fonds, quand elle ne l'emporte pas; et alors les passions s'allument, la

vie afflue, chacun apporte son argent, vous pouvez repétrir la terre.

Quel mal voyez-vous là? Les risques courus sont volontaires, répartis

sur un nombre infini de personnes, inégaux et limités selon la fortune

et l'audace de chacun. On perd, mais on gagne, on espère un bon numéro,

mais on doit s'attendre toujours à en tirer un mauvais, et l'humanité

n'a pas de rêve plus entêté ni plus ardent, tenter le hasard, obtenir

tout de son caprice, être roi, être dieu!»

Peu à peu, Saccard ne riait plus, se redressait sur ses petites jambes,

s'enflammait d'une ardeur lyrique, avec des gestes qui jetaient ses

paroles aux quatre coins du ciel.

«Tenez, nous autres, avec notre Banque universelle, n'allons-nous pas

couvrir l'horizon le plus large, toute une trouée sur le vieux monde de

l'Asie, un champ sans limite à la pioche du progrès et à la rêverie des

chercheurs d'or. Certes, jamais ambition n'a été plus colossale, et, je

l'accorde, jamais non plus conditions de succès ou d'insuccès n'ont été

plus obscures. Mais c'est justement pour cela que nous sommes dans les

termes mêmes du problème, et que nous déterminerons, j'en ai la

conviction, un engouement extraordinaire dans le public, dès que nous

serons connus.... Notre Banque universelle, mon Dieu! elle va être

d'abord la maison classique qui traitera de toutes affaires de banque,

de crédit et d'escompte, recevra des fonds en comptes courants,

contractera, négociera ou émettra des emprunts. Seulement, l'outil que

j'en veux faire surtout, c'est une machine à lancer les grands projets

de votre frère: là sera son véritable rôle, ses bénéfices croissants, sa

puissance peu à peu dominatrice. Elle est fondée, en somme, pour prêter

son concours à des sociétés financières et industrielles, que nous

établirons dans les pays étrangers, dont nous placerons les actions, qui

nous devront la vie et nous assurerons la souveraineté... Et, devant cet

avenir aveuglant de conquêtes, vous venez me demander s'il est permis de

se syndiquer et d'avantager d'une prime les syndicataires, quitte à la

porter au compte de premier établissement; vous vous inquiétez des

petites irrégularités fatales, des actions non souscrites, que la

société fera bien de garder, sous le couvert d'un prête-nom; enfin, vous

partez en guerre contre le jeu, contre le jeu, Seigneur! qui est l'âme

même, le foyer, la flamme de cette géante mécanique que je rêve!...

Sachez donc que ce n'est rien encore, tout ça! que ce pauvre petit

capital de vingt-cinq millions est un simple fagot jeté sous la machine,

pour le premier coup de feu! que j'espère bien le doubler, le

quadrupler, le quintupler, à mesure que nos opérations s'élargiront!

qu'il nous faut la grêle des pièces d'or, la danse des millions, si nous

voulons, là-bas, accomplir les prodiges annoncés!... Ah! dame! je ne

réponds pas de la casse, on ne remue pas le monde, sans écraser les

pieds de quelques passants.»

Elle le regardait, et, dans son amour de la vie, de tout ce qui était

fort et actif, elle finissait par le trouver beau, séduisant de verve et

de foi. Aussi, sans se rendre à ses théories qui révoltaient la droiture

de sa claire intelligence, feignit-elle d'être vaincue.

«C'est bon, mettons que je ne sois qu'une femme et que les batailles de

l'existence m'effraient.... Seulement, n'est-ce pas? tâchez d'écraser le

moins de monde possible, et surtout n'écrasez personne de ceux que

j'aime.»

Saccard, grisé de son accès d'éloquence, et qui triomphait de ce vaste

plan exposé, comme si la besogne était faite, se montra tout à fait

bonhomme.

«N'ayez donc pas peur! Je fais l'ogre, c'est pour rire.... Tout le monde

sera très riche.»

Ils causèrent ensuite tranquillement des dispositions à prendre, et il

fut convenu que, le lendemain même de la constitution définitive de la

société, Hamelin se rendrait à Marseille, puis de là en Orient, pour

hâter la mise en oeuvre des grandes affaires.

Mais déjà, sur le marché de Paris, des bruits se répandaient, une rumeur

ramenait le nom de Saccard, du fond trouble où il s'était noyé un

instant; et les nouvelles, d'abord chuchotées, peu à peu dites à voix

plus haute, sonnaient si clairement le succès prochain, que, de nouveau,

comme au parc Monceau jadis, son antichambre s'emplissait de

solliciteurs, chaque matin. Il voyait Mazaud monter, par hasard, pour

lui serrer la main et causer des nouvelles du jour; il recevait d'autres

agents de change, le juif Jacoby, avec sa voix tonitruante, et son

beau-frère Delarocque, un gros roux, qui rendait sa femme si

malheureuse. La coulisse venait aussi, dans la personne de Nathansohn,

un petit blond très actif, que la chance portait. Et quant à Massias,

résigné à sa dure besogne de remisier malchanceux, il se présentait déjà

chaque jour, bien qu'il n'y eût pas encore d'ordres à recevoir. C'était

toute une foule montante.

Un matin, dès neuf heures, Saccard trouva l'antichambre pleine. N'ayant

pas arrêté encore de personnel spécial, il était fort mal secondé par

son valet de chambre et, le plus souvent, il se donnait la peine

d'introduire les gens lui-même. Ce jour-là, comme il ouvrait la porte de

son cabinet, Jantrou voulut entrer; mais il avait aperçu Sabatani, qu'il

faisait chercher depuis deux jours.

«Pardon, mon ami», dit-il en arrêtant l'ancien professeur, pour recevoir

d'abord le Levantin.

Sabatani, avec son inquiétant sourire de caresse, sa souplesse de

couleuvre, laissa parler Saccard; qui, très nettement d'ailleurs, en

homme qui le connaissait, lui fit sa proposition.

«Mon cher, j'ai besoin de vous.... Il nous faut un prête-nom. Je vous

ouvrirai un compte, je vous ferai acheteur d'un certain nombre de nos

titres, que vous paierez simplement par un jeu d'écritures.... Vous voyez

que je vais droit au but et que je vous traite en ami.»

Le jeune homme le regardait de ses beaux yeux de velours, si doux dans

sa longue face brune.

«La loi, cher maître, exige d'une façon formelle le versement en

espèces.... Oh! ce n'est pas pour moi que je vous dis ça. Vous me traitez

en ami, et j'en suis très fier.... Tout ce que vous voudrez!»

Alors, Saccard, pour lui être agréable, lui dit l'estime où le tenait

Mazaud, qui avait fini par prendre ses ordres, sans être couvert. Puis,

il le plaisanta sur Germaine Coeur, avec laquelle il l'avait rencontré

la veille, faisant allusion crûment au bruit qui le douait d'un

véritable prodige, une exception géante, dont rêvaient les filles du

monde de la Bourse, tourmentées de curiosité. Et Sabatani ne niait pas,

riait de son rire équivoque sur ce sujet scabreux: oui, oui! ces dames

étaient très drôles à courir après lui, elles voulaient voir.

«Ah! à propos, interrompit Saccard, nous aurons aussi besoin de

signatures, pour régulariser certaines opérations, les transferts, par

exemple.... Pourrai-je envoyer chez vous les paquets de papiers à signer?

--Mais certainement, cher maître. Tout ce que vous voudrez!»

Il ne soulevait même pas la question de paiement, sachant que cela est

sans prix, lorsqu'on rend de pareils services; et, comme l'autre

ajoutait qu'on lui donnerait un franc par signature, pour le dédommager

de sa perte de temps, il acquiesça d'un simple mouvement de tête. Puis,

avec son sourire:

«J'espère aussi, cher maître, que vous ne me refuserez pas des conseils.

Vous allez être si bien placé, je viendrai aux renseignements.

--C'est ça, conclut Saccard, qui comprit. Au revoir.... Ménagez-vous, ne

cédez pas trop à la curiosité des dames.»

Et, s'égayant de nouveau, il le congédia par une porte de dégagement,

qui lui permettait de renvoyer les gens, sans leur faire retraverser la

salle d'attente.

Ensuite, Saccard, étant allé rouvrir l'autre porte, appela Jantrou. D'un

coup d'oeil, il le vit ravagé, sans ressources, avec une redingote dont

les manches s'étaient usées sur les tables des cafés, à attendre une

situation. La Bourse continuait d'être une marâtre, et il portait beau

pourtant, la barbe en éventail, cynique et lettré, lâchant encore de

temps à autre une phrase fleurie d'ancien universitaire.

«Je vous aurais écrit prochainement, dit Saccard. Nous dressons la liste

de notre personnel, où je vous ai inscrit un des premiers, et je crois

bien que je vous appellerai au bureau des émissions.»

Jantrou l'arrêta d'un geste.

«Vous êtes bien aimable, je vous remercie.... Mais j'ai une affaire à

vous proposer.»

Il ne s'expliqua pas tout de suite, débuta par des généralités, demanda

quelle serait la part des journaux, dans le lancement de la Banque

universelle. L'autre prit feu aux premiers mots, déclara qu'il était

pour la publicité la plus large, qu'il y mettrait tout l'argent

disponible. Pas une trompette n'était à dédaigner, même les trompettes

de deux sous, car il posait en axiome que tout bruit était bon, en tant

que bruit. Le rêve serait d'avoir tous les journaux à soi; seulement, ça

coûterait trop cher.

«Tiens! est-ce que vous auriez l'idée de nous organiser notre publicité.

Ce ne serait peut-être pas bête. Nous en causerons.

--Oui, plus tard, si vous voulez.. Mais qu'est-ce que vous diriez d'un

journal à vous, complètement à vous, dont je serais le directeur. Chaque

matin, une page vous serait réservée, des articles qui chanteraient vos

louanges, de simples notes rappelant l'attention sur vous, des allusions

dans des études complètement étrangères aux finances, enfin une campagne

en règle, à propos de tout et de rien, vous exaltant sans relâche sur

l'hécatombe de vos rivaux.... Est-ce que ça vous tente?

--Dame! si ça ne coûtait pas les yeux de la tête.

--Non, le prix serait raisonnable.»

Et il nomma enfin le journal: _L'Espérance_, une feuille fondée, depuis

deux ans, par un petit groupe de personnalités catholiques, les violents

du parti, qui faisaient à l'empire une guerre féroce. Le succès était,

d'ailleurs, absolument nul, et le bruit de la disparition du journal

courait chaque matin.

Saccard se récria.

«Oh! il ne tire pas à deux mille!

--Ça, ce sera notre affaire, d'arriver à un plus gros tirage.

--Et puis, c'est impossible: il traîne mon frère dans la boue, je ne

peux pas me fâcher avec mon frère dès le début.»

Jantrou haussa doucement les épaules.

«Il ne faut se fâcher avec personne.... Vous savez comme moi que,

lorsqu'une maison de crédit a un journal, peu importe qu'il soutienne ou

attaque le gouvernement: s'il est officieux, la maison est certaine de

faire partie de tous les syndicats que forme le ministre des Finances

pour assurer le succès des emprunts de l'État et des communes; s'il est

opposant, le même ministre a toutes sortes d'égards pour la banque qu'il

représente, un désir de le désarmer et de l'acquérir, qui se traduit

souvent par plus de faveurs encore.... Ne vous inquiétez donc pas de la

couleur de _L'Espérance_. Ayez un journal, c'est une force.»

Un instant silencieux, Saccard, avec cette vivacité d'intelligence qui

lui faisait d'un coup s'approprier l'idée d'un autre, la fouiller,

l'adapter à ses besoins, au point qu'il la rendait complètement sienne,

développait tout un plan. Il achetait _L'Espérance_, en éteignait les

polémiques acerbes, la mettait aux pieds de son frère qui était bien

forcé de lui en avoir de la reconnaissance, mais lui conservait son

odeur catholique, la gardait comme une menace, une machine toujours

prête à reprendre sa terrible campagne, au nom des intérêts de la

religion. Et, si l'on n'était pas aimable avec lui, il brandissait Rome,

il risquait le grand coup de Jérusalem. Ce serait un joli tour, pour

finir.

«Serions-nous libres? demanda-t-il brusquement.

--Absolument libres. Ils en ont assez, le journal est tombé entre les

mains d'un gaillard besogneux qui nous le livrera pour une dizaine de

mille francs. Nous en ferons ce qu'il nous plaira.»

Une minute encore, Saccard réfléchit.

«Eh bien, c'est fait. Prenez rendez-vous, amenez-moi votre homme ici...

Vous serez directeur, et je verrai à centraliser entre vos mains toute

notre publicité, que je veux exceptionnelle, énorme, oh! plus tard,

quand nous aurons de quoi chauffer sérieusement la machine.»

Il s'était levé. Jantrou se leva également, cachant sa joie de trouver

du pain, sous son rire blagueur de déclassé, las de la boue parisienne.

«Enfin, je vais donc rentrer dans mon élément, mes chères

belles-lettres!

--N'engagez personne encore, reprit Saccard en le reconduisant. Et,

pendant que j'y songe, prenez donc note d'un protégé à moi, de Paul

Jordan, un jeune homme à qui je trouve un talent remarquable, et dont

vous ferez un excellent rédacteur littéraire. Je vais lui écrire d'aller

vous voir.»

Jantrou sortait par la porte de dégagement, lorsque cette heureuse

disposition des deux issues le frappa.

«Tiens! c'est commode, dit-il avec sa familiarité. On escamote le

monde.... Quand il vient de belles dames, comme celle que j'ai saluée

tout à l'heure dans l'anti-chambre, la baronne Sandorff...»

Saccard ignorait qu'elle fût là; et d'un haussement d'épaules, il voulut

dire son indifférence; mais l'autre ricanait, refusait de croire à ce

désintéressement. Les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de

main.

Lorsqu'il fut seul, Saccard, instinctivement, se rapprocha de la glace,

releva ses cheveux, où pas un fil blanc n'apparaissait encore. Il

n'avait pourtant pas menti, les femmes ne le préoccupaient guère, depuis

que les affaires le reprenaient tout entier; et il ne cédait qu'à

l'involontaire galanterie qui fait qu'un homme, en France, ne peut se

trouver seul avec une femme, sans craindre de passer pour un sot, s'il

ne la conquiert pas. Dès qu'il eut fait entrer la baronne, il se montra

très empressé.

«Madame, je vous en prie, veuillez vous asseoir...»

Jamais il ne l'avait vue si étrangement séduisante, avec ses lèvres

rouges, ses yeux brûlants, aux paupières meurtries, enfoncés sous les

sourcils épais. Que pouvait-elle lui vouloir? et il demeura surpris,

presque désenchanté, lorsqu'elle lui eut expliqué le motif de sa visite.

«Mon Dieu! monsieur, je vous demande pardon de vous déranger,

inutilement pour vous; mais, entre gens du même monde, il faut bien se

rendre de ces petits services.... Vous avez eu dernièrement un chef de

cuisine, que mon mari est sur le point d'engager. Je viens donc tout

simplement aux renseignements.»

Alors, il se laissa questionner, répondit avec la plus grande

obligeance, tout en ne la quittant pas du regard; car il croyait deviner

que c'était là un prétexte: elle se moquait bien du chef de cuisine,

elle venait pour autre chose, évidemment. Et, en effet, elle manoeuvra,

finit par nommer un ami commun, le marquis de Bohain, qui lui avait

parlé de la Banque universelle. On avait tant de peine à placer son

argent, à trouver des valeurs solides! Enfin, il comprit qu'elle

prendrait volontiers des actions, avec la prime de dix pour cent

abandonnée aux syndicataires; et il comprit mieux encore que, s'il lui

ouvrait un compte, elle ne paierait pas.

«J'ai ma fortune personnelle, mon mari ne s'en mêle jamais. Ça me donne

beaucoup de tracas, ça m'amuse aussi un peu, je l'avoue.... N'est-ce pas?

lorsqu'on voit me femme s'occuper d'argent, surtout une jeune femme, ça

étonne, on est tenté de l'en blâmer.... Il y a des jours où je suis dans

le plus mortel embarras, n'ayant pas d'amis qui veuillent me conseiller.

L'autre quinzaine encore, faute d'un renseignement, j'ai perdu une somme

considérable.... Ah! maintenant que vous allez être en si bonne position

pour savoir, si vous étiez assez gentil, si vous vouliez...»

La joueuse perçait sous la femme du monde, la joueuse âpre, enragée,

cette fille des Ladricourt dont un ancêtre avait pris Antioche, cette

femme d'un diplomate saluée très bas par la colonie étrangère de Paris,

et que sa passion promenait en solliciteuse louche chez tous les gens de

finance. Ses lèvres saignaient, ses yeux flambaient davantage, son désir

éclatait, soulevait la femme ardente qu'elle semblait être. Et il eut la

naïveté de croire qu'elle était venue s'offrir, simplement pour être de

sa grande affaire et avoir, à l'occasion, d'utiles renseignements de

Bourse.

«Mais, cria-t-il, je ne demande pas mieux, madame, que de mettre à vos

pieds mon expérience.»

Il avait rapproché sa chaise, il lui prit la main. Du coup, elle parut

dégrisée. Ah! non, elle n'en était pas encore là, il serait toujours

temps qu'elle payât d'une nuit la communication d'une dépêche. C'était

déjà, pour elle, une corvée abominable que sa liaison avec le procureur

général Delcambre, cet homme si sec et si jaune, que la ladrerie de son

mari l'avait forcée d'accueillir. Et son indifférence sensuelle, le

mépris secret où elle tenait l'homme, venait de se montrer en une

lassitude blême, sur son visage de fausse passionnée, que l'espoir du

jeu seul enflammait. Elle se leva, dans une révolte de sa race et de son

éducation, qui lui faisaient encore manquer des affaires.

«Alors, monsieur, vous dites que vous étiez content de ce chef de

cuisine?»

Étonné, Saccard se mit debout à son tour. Qu'avait-elle donc espéré?

qu'il l'inscrirait et la renseignerait pour rien? Décidément, il fallait

se méfier des femmes, elles apportaient dans les marchés la plus insigne

mauvaise foi. Et, bien qu'il eût envie de celle-ci, il n'insista pas, il

s'inclina avec un sourire qui signifiait: «A votre aise, chère madame,

quand il vous plaira», tandis que, tout haut, il disait:

«Très content, je vous le répète. Une question de réforme intérieure m'a

seule décidé à me séparer de lui.»

La baronne Sandorff eut une hésitation d'une seconde à peine, non

qu'elle regrettât sa révolte, mais sans doute elle sentait combien il

était naïf de venir chez un Saccard, avant d'être résignée aux

conséquences. Cela l'irritait contre elle-même, car elle avait la

prétention d'être une femme sérieuse. Elle finit par répondre d'une

simple inclinaison de tête au respectueux salut dont il la congédiait;

et il l'accompagnait jusqu'à la petite porte, lorsque celle-ci fut

brusquement ouverte, d'une main familière. C'était Maxime, qui déjeunait

chez son père, ce matin-là, et qui arrivait en intime, par le couloir.

Il s'effaça, salua également, pour laisser sortir la baronne. Puis,

quand elle fut partie, il eut un léger rire.

«Ça commence, ton affaire? tu touches tes primes?» Malgré sa grande

jeunesse encore, il avait un aplomb d'homme d'expérience, incapable de

se dépenser inutilement dans un plaisir hasardeux. Son père comprit son

attitude de supériorité ironique.

«Non, justement, je n'ai rien touché du tout, et ce n'est point par

sagesse, car, mon petit je suis aussi fier d'avoir toujours vingt ans

que tu parais l'être d'en avoir soixante.»

Le rire de Maxime s'accentua, son ancien rire perlé de fille, dont il

avait gardé le roucoulement équivoque, dans l'attitude correcte qu'il

s'était faite de garçon rangé, désireux de ne pas gâter sa vie

davantage. Il affectait la plus grande indulgence, pourvu que rien de

lui ne fût menacé.

«Ma foi, tu as bien raison, du moment que ça ne te fatigue pas.... Moi,

tu sais, j'ai déjà des rhumatismes.»

Et, s'installant à l'aise dans un fauteuil, prenant un journal:

«Ne t'occupe pas de moi, finis de recevoir, si je ne te gêne pas.... Je

suis venu trop tôt, parce que j'avais à passer chez mon médecin et que

je ne l'ai pas trouvé.»

A ce moment, le valet de chambre entrait dire que Mme la comtesse de

Beauvilliers demandait à être reçue. Saccard, un peu surpris, bien qu'il

eût déjà rencontré à l'Oeuvre du Travail sa noble voisine, comme il la

nommait, donna l'ordre de l'introduire immédiatement; puis, rappelant le

valet, il lui commanda de renvoyer tout le monde, fatigué, ayant très

faim.

Lorsque la comtesse entra, elle n'aperçut même pas Maxime, que le

dossier du grand fauteuil cachait. Et Saccard s'étonna davantage, en

voyant qu'elle avait amené avec elle sa fille Alice. Cela donnait plus

de solennité à la démarche: ces deux femmes si tristes et si pâles, la

mère mince, grande, toute blanche, à l'air suranné, la fille vieillie

déjà, le cou trop long, jusqu'à la disgrâce. Il avança des sièges, d'une

politesse agitée, pour mieux montrer sa déférence.

«Madame, je suis extrêmement honoré... Si j'avais le bonheur de pouvoir

vous être utile...»

D'une grande timidité, sous son allure hautaine, la comtesse finit par

expliquer le motif de sa visite.

«Monsieur, c'est à la suite d'une conversation avec mon amie, Mme la

princesse d'Orviedo, que la pensée m'est venue de me présenter chez

vous.... Je vous avoue que j'ai hésité d'abord, car on ne refait pas

facilement ses idées à mon âge et j'ai toujours eu grand-peur des choses

d'aujourd'hui que je ne comprends pas.... Enfin, j'en ai causé avec ma

fille, je crois qu'il est de mon devoir de passer sur mes scrupules pour

tenter d'assurer le bonheur des miens.»

Et elle continua, elle dit comment la princesse lui avait parlé de la

Banque universelle, certes une main de crédit telle que les autres, aux

yeux des profanes, mais qui, aux yeux des initiés, allait avoir une

excuse sans réplique, un but tellement méritoire et haut, qu'il devait

imposer silence aux consciences les plus timorées. Elle ne prononça ni

le nom du pape ni celui de Jérusalem: c'était là ce qu'on ne disait pas,

ce qu'on chuchotait à peine entre fidèles, le mystère qui passionnait;

mais, de chacune de ses paroles, de ses allusions et de ses

sous-entendus, un espoir et une foi se dégageaient, qui mettaient toute

une flamme religieuse dans sa croyance au succès de la nouvelle banque.

Saccard lui-même fut étonné de son émotion contenue, du tremblement de

sa voix. Il n'avait encore parlé de Jérusalem que dans l'excès lyrique

de sa fièvre, il se méfiait au fond de ce projet fou, y flairant quelque

ridicule, disposé à l'abandonner et à en rire, si des plaisanteries

l'accueillaient. Et la démarche émue de cette sainte femme qui amenait

sa fille, la façon profonde dont elle donnait à entendre qu'elle et tous

les siens, toute la noblesse française croirait et s'engouerait, le

frappait vivement, donnait un corps à une rêverie pure, élargissait à

l'infini son champ d'évolution. C'était donc vrai qu'il y avait là un

levier, dont l'emploi allait lui permettre de soulever le monde! Avec

son assimilation si rapide, il entra d'un coup dans la situation, parla

lui-aussi en termes mystérieux de ce triomphe final qu'il poursuivrait

en silence; et sa parole était pénétrée de ferveur, il venait réellement

d'être touché de la foi, de la foi en l'excellence du moyen d'action que

la crise traversée par la papauté lui mettait aux mains. Il avait la

faculté heureuse de croire, dès que l'exigeait l'intérêt de ses plans.

«Enfin, monsieur, continuait la comtesse, je suis décidée à une chose

qui m'a répugné jusqu'ici.... Oui, l'idée de faire travailler de

l'argent, de le placer à intérêts, ne m'est jamais entrée dans la tête:

des façons anciennes d'entendre la vie, des scrupules qui deviennent un

peu sots, je le sais; mais, que voulez-vous? on ne va point aisément

contre les croyances qu'on a sucées avec le lait, et je m'imaginais que

la terre seule, la grande propriété devait nourrir des gens tels que

nous.... Malheureusement, la grande propriété...»

Elle rougit faiblement, car elle en arrivait à l'aveu de cette ruine

qu'elle dissimulait avec tant de soin.

«La grande propriété n'existe plus guère.... Nous autres avons été très

éprouvés.... Il ne nous reste plus qu'une ferme.»

Saccard, alors, pour lui éviter toute gêne, renchérit, s'enflamma.

«Mais, madame, personne ne vit plus de la terre.... L'ancienne fortune

domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cessé d'avoir sa

raison d'être. Elle était la stagnation même de l'argent, dont nous

avons décuplé la valeur, en le jetant dans la circulation, et par le

papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et

financiers. C'est ainsi que le monde va être renouvelé, car rien n'était

possible sans l'argent, l'argent liquide qui coule, qui pénètre partout,

ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle.... Oh!

la fortune domaniale! elle est allée rejoindre les pataches. On meurt

avec un million de terres, on vit avec le quart de ce capital placé dans

de bonnes affaires, à quinze, vingt et même trente pour cent.»

Doucement, avec sa tristesse infinie, la comtesse hocha la tête.

«Je ne vous entends guère, et, je vous l'ai dit, je suis restée d'une

époque où ces choses effrayaient, comme des choses mauvaises et

défendues.... Seulement, je ne suis pas seule, je dois surtout songer à

ma fille. Depuis quelques années, j'ai réussi à mettre de côté, oh! une

petite somme...»

Sa rougeur reparaissait.

«Vingt mille francs qui dorment chez moi, dans un tiroir. Plus tard,

j'aurais peut-être un remords de les avoir laissés ainsi improductifs;

et, puisque votre oeuvre est bonne, ainsi que me l'a confié mon amie,

puisque vous allez travailler à ce que nous souhaitons tous; de nos

voeux les plus ardents, je me risque.... Enfin je vous serai

reconnaissante, si vous pouvez me réserver des actions de votre banque,

pour une somme de dix à douze mille francs. J'ai tenu à ce que ma fille

m'accompagnât, car je ne vous cache pas que cet argent est à elle.»

Jusque-là, Alice n'avait pas ouvert la bouche, l'air effacé, malgré son

vif regard d'intelligence. Elle eut un geste de reproche tendre.

«Oh! à moi! maman, est-ce que j'ai quelque chose à moi qui ne soit pas à

vous?

--Et ton mariage, mon enfant?

--Mais vous savez bien que je ne veux pas me marier!»

Elle avait dit cela trop vite, le chagrin de sa solitude criait dans sa

voix grêle. Sa mère la fit taire d'un coup d'oeil navré; et toutes deux

se regardèrent un instant, ne pouvant se mentir, dans le partage

quotidien de ce qu'elles avaient à souffrir et à cacher.

Saccard était très ému.

«Madame, il n'y aurait plus d'actions, que j'en trouverais quand même

pour vous. Oui, s'il le faut, j'en prendrai sur les miennes.... Votre

démarche me touche infiniment, je suis très honoré de votre

confiance...»

Et, à cet instant, il croyait réellement faire la fortune de ces

malheureuses, il les associait, pour une part, à la pluie d'or qui

allait pleuvoir sur lui et autour de lui.

Ces dames s'étaient levées et se retiraient. A la porte seulement, la

comtesse se permit une allusion directe à la grande affaire dont on ne

parlait pas.

«J'ai reçu de mon fils Ferdinand, qui est à Rome, une lettre désolante

sur la tristesse produite là-bas par l'annonce du retrait de nos

troupes.

--Patience! déclara Saccard avec conviction, nous sommes là pour tout

sauver.»

Il y eut de profonds saluts, et il les accompagna jusqu'au palier, en

passant cette fois à travers l'antichambre, qu'il croyait libre. Mais,

comme il revenait, il aperçut, assis sur une banquette, un homme d'une

cinquantaine d'années, grand et sec, vêtu en ouvrier endimanché, qui

avait avec lui une jolie fille de dix-huit ans, mince et pâle.

«Quoi? que voulez-vous?»

La jeune fille s'était levée la première, et l'homme, intimidé par cet

accueil brusque, se mit à bégayer une explication confuse.

«J'avais donné l'ordre de renvoyer tout le monde! Pourquoi êtes-vous

là?... Dites-moi votre nom; au moins.

--Dejoie, monsieur, et je viens avec ma fille Nathalie...»

De nouveau, il s'embrouilla, si bien que Saccard, impatienté, allait le

pousser à la porte, lorsqu'il comprit enfin que c'était Mme Caroline qui

le connaissait depuis longtemps et qui lui avait dit d'attendre.

«Ah! vous êtes recommandé par Mme Caroline. Il fallait le dire tout de

suite.... Entrez et dépêchez-vous, car j'ai très faim.»

Dans le cabinet, il laissa Dejoie et Nathalie debout, ne s'assit pas

lui-même, pour les expédier plus vite. Maxime qui, à la sortie de la

comtesse, avait quitté son fauteuil, n'eut plus la discrétion de

s'écarter, dévisageant les nouveaux venus, l'air curieux. Et Dejoie,

longuement, racontait son affaire.

«Voici, monsieur.... J'ai fait mon congé, puis je suis entré comme garçon

de bureau chez M. Durieu, le mari de Mme Caroline, quand il vivait et

qu'il était brasseur. Puis, je suis entré chez M. Lamberthier, le

facteur à la halle. Puis, je suis entré chez M. Blaisot, un banquier que

vous connaissez bien il s'est fait sauter la cervelle, il y a deux mois,

et alors je suis sans place.... Il faut vous dire, avant tout, que je

m'étais marié. Oui, j'avais épousé ma femme Joséphine, quand j'étais

justement chez M. Durieu, et qu'elle était, elle, cuisinière, chez la

belle-soeur de monsieur, Mme Lévêque, que Mme Caroline a bien connue.

Ensuite, quand j'ai été chez M. Lamberthier, elle n'a pas pu y entrer,

elle s'est placée chez un médecin de Grenelle, M. Renaudin. Ensuite,

elle est allée au magasin des Trois-Frères, rue Rambuteau, où, comme par

un guignon, il n'y a jamais eu de place pour moi...

--Bref, interrompit Saccard, vous venez me demander un emploi, n'est-ce

pas?»

Mais Dejoie tenait à expliquer le chagrin de sa vie, la mauvaise chance

qui lui avait fait épouser une cuisinière, sans que jamais il eût réussi

à se placer dans les mêmes maisons qu'elle. C'était quasiment comme si

l'on n'avait pas été marié, n'ayant jamais une chambre à tous les deux,

se voyant chez les marchands de vin, s'embrassant derrière les portes

des cuisines. Et une fille était née, Nathalie, qu'il avait fallu

laisser en nourrice jusqu'à huit ans, jusqu'au jour où le père, ennuyé

d'être seul, l'avait reprise dans son étroit cabinet de garçon. Il était

ainsi devenu la vraie mère de la petite, l'élevant, la menant à l'école,

la surveillant avec des soins infinis, le coeur débordant d'une

adoration grandissante.

«Ah! je puis bien dire, monsieur, qu'elle m'a donné de la satisfaction.

C'est instruit, c'est honnête.... Et, vous la voyez, il n'y a pas sa

pareille pour la gentillesse.»

En effet, Saccard la trouvait charmante, cette fleur blonde du pavé

parisien, avec sa grâce chétive, ses larges yeux sous les petits frisons

de ses cheveux pâles. Elle se laissait adorer par son père, sage encore,

n'ayant eu aucun intérêt à ne pas l'être, d'un féroce et tranquille

égoïsme, dans cette clarté si limpide de ses yeux.

«Alors donc, monsieur, la voici en âge de se marier, et il y a justement

un beau parti qui se présente, le fils du cartonnier, notre voisin.

Seulement, c'est un garçon qui veut s'établir, et il demande six mille

francs. Ça n'est pas trop, il pourrait prétendre à une fille qui aurait

davantage.... Il faut vous dire que j'ai perdu ma femme, il y a quatre

ans, et qu'elle nous a laissé des économies, ses petits bénéfices de

cuisinière, n'est-ce pas?... J'ai quatre mille francs; mais ça ne fait

pas six mille, et le jeune homme est pressé, Nathalie aussi...»

La jeune fille qui écoutait, souriante, avec son clair regard si froid

et si décidé, eut une brusque affirmation du menton.

«Bien sûr.... Je ne m'amuse pas, je veux en finir, d'une manière ou d'une

autre.»

De nouveau, Saccard les interrompit. Il avait jugé l'homme, borné, mais

très adroit, très bon, rompu à la discipline militaire. Puis, il

suffisait qu'il se présentât au nom de Mme Caroline.

«C'est parfait, mon ami.... Je vais avoir un journal, je vous prends

comme garçon de bureau.... Laissez-moi votre adresse, et au revoir.»

Cependant, Dejoie ne s'en allait point. Il continua, avec embarras:

«Monsieur est bien obligeant, j'accepte la place avec reconnaissance,

parce qu'il faudra que je travaille, quand j'aurai casé Nathalie.... Mais

j'étais venu pour autre chose. Oui, j'ai su, par Mme Caroline et par

d'autres personnes encore, que monsieur va se trouver dans de grandes

affaires et qu'il pourra faire gagner tout ce qu'il voudra à ses amis et

connaissances.... Alors, si monsieur voulait bien s'intéresser à nous, si

monsieur consentait à nous donner de ses actions...»

Saccard, une seconde fois, fut ému, plus ému qu'il ne venait de l'être,

la première lorsque la comtesse lui avait confié, elle aussi, la dot de

sa fille. Cet homme simple, ce tout petit capitaliste aux économies

grattées sou à sou, n'était-ce pas la foule croyante, confiante, la

grande foule qui fait les clientèles nombreuses et solides, l'armée

fanatisée qui arme une maison de crédit d'une force invincible? si ce

brave homme accourait ainsi, avant toute publicité, que serait-ce

lorsque les guichets seraient ouverts? Son attendrissement souriait à ce

premier petit actionnaire, il voyait là le présage d'un gros succès.

«Entendu, mon ami, vous aurez des actions.»

La face de Dejoie rayonna, comme à l'annonce d'une grâce inespérée.

«Monsieur est trop bon.... N'est-ce pas? en six mois, de façon à

compléter la somme.... Et, puisque monsieur je puis bien, avec mes quatre

mille, en gagner deux mille, y consent, j'aime mieux régler ça tout de

suite. J'ai apporté l'argent.»

Il se fouilla, tira une enveloppe, qu'il tendit à Saccard, immobile,

silencieux, saisi d'une admiration charmée, à ce dernier trait. Et le

terrible corsaire, qui avait déjà écumé tant de fortunes, finit par

éclater d'un bon rire, résolu honnêtement à l'enrichir aussi, cet homme

de foi.

«Mais, mon brave, ça ne se fait point ainsi.... Gardez votre argent, je

vous inscrirai, et vous paierez en temps et lieu.»

Cette fois, il les congédia, après que Dejoie l'eut tait remercier par

Nathalie, dont un sourire de contentement éclairait les beaux yeux durs

et candides.

Lorsque Maxime se retrouva enfin seul avec son père, il dit, de son air

d'insolence moqueuse:

«Voilà que tu dotes les jeunes filles, maintenant.

--Pourquoi pas? répondit gaiement Saccard. C'est un bon placement que le

bonheur des autres.»

Il rangeait quelques papiers, avant de quitter son cabinet. Puis,

brusquement:

«Et toi, tu n'en veux pas, des actions?»

Maxime, qui marchait à petits pas, se retourna d'un sursaut, se planta

devant lui.

«Ah! non, par exemple! Est-ce que tu me prends pour un imbécile?»

Saccard eut un geste de colère, trouvant la réponse d'un irrespect et

d'un esprit déplorables, prêt à lui crier que l'affaire était réellement

superbe, qu'il le jugeait vraiment trop bête, s'il le croyait un simple

voleur, comme les autres. Mais, en le regardant, une pitié lui vint de

son pauvre garçon, épuisé à vingt-cinq ans, rangé, avare même, si

vieilli de vices, si inquiet de sa santé, qu'il ne risquait plus une

dépense ni une jouissance, sans en avoir réglementé le bénéfice. Et,

tout consolé, tout fier de l'imprudence passionnée de ses cinquante ans,

il se remit à rire, il lui tapa sur l'épaule.

«Tiens! allons déjeuner, mon pauvre petit, et soigne tes rhumatismes.»

Ce fut le surlendemain, le 5 octobre, que Saccard, assisté d'Hamelin et

de Daigremont, se rendit chez maître Lelorrain, notaire, rue

Sainte-Anne; et l'acte fut reçu, qui constituait, sous la dénomination

de société de la Banque universelle, une société anonyme, au capital de

vingt-cinq millions, divisé en cinquante mille actions de cinq cents

francs chacune, dont le quart seul était exigible. Le siège de la

société était fixé rue Saint-Lazare, à l'hôtel d'Orviedo. Un exemplaire

des statuts, dressés suivant l'acte, fut déposé en l'étude de maître

Lelorrain. Il faisait, ce jour-là, un très clair soleil d'automne, et

ces messieurs, lorsqu'ils sortirent de chez le notaire, allumèrent des

cigares, remontèrent doucement par le boulevard et la rue de la

Chaussée-d'Antin, heureux de vivre, s'égayant comme des collégiens

échappés.

L'assemblée générale constitutive n'eut lieu que la semaine suivante,

rue Blanche, dans la salle d'un petit bal qui avait fait faillite, et où

un industriel tâchait d'organiser des expositions de peinture. Déjà, les

syndicataires avaient placé celles des actions souscrites par eux,

qu'ils ne gardaient pas; et il vint cent vingt-deux actionnaires,

représentant près de quarante mille actions, ce qui aurait dû donner un

total de deux mille voix, le chiffre de vingt actions étant nécessaire

pour avoir le droit de siéger et de voter. Cependant, comme un

actionnaire ne pouvait exprimer plus de dix voix, quel que fût le

chiffre de ses titres, le nombre exact des suffrages fut de seize cent

quarante-trois.

Saccard tint absolument à ce qu'Hamelin présidât. Lui, s'était

volontairement perdu dans le troupeau, il avait inscrit l'ingénieur, et

s'était inscrit lui-même, chacun pour cinq cents actions, qu'il devait

payer par un jeu d'écritures. Tous les syndicataires étaient là:

Daigremont, Huret, Sédille, Kolb, le marquis de Bohain, chacun avec le

groupe d'actionnaires qui marchait sous ses ordres. On remarquait

également Sabatani, un des plus gros souscripteurs, ainsi que Jantrou,

au milieu de plusieurs des hauts employés de la banque, en fonctions

depuis l'avant-veille. Et toutes les décisions à prendre avaient été si

bien prévues et réglées d'avance, que jamais assemblée constitutive ne

fut si belle de calme, de simplicité et de bonne entente. A l'unanimité

des voix, on reconnut sincère la déclaration de la souscription

intégrale du capital, ainsi que celle du versement des cent vingt-cinq

francs par action. Puis, solennellement, on déclara la société

constituée. Le conseil d'administration fut ensuite nommé il devait se

composer de vingt membres qui, outre les jetons de présence, chiffrés à

un total annuel de cinquante mille francs, auraient à toucher, d'après

un article des statuts, le dix pour cent sur les bénéfices. Cela n'étant

pas à dédaigner, chaque syndicataire avait exigé de faire partie du

conseil; et Daigremont, Huret, Sédille, Kolb, le marquis de Bohain ainsi

qu'Hamelin, que l'on voulait porter à la présidence, passèrent

naturellement en tête de liste, avec quatorze autres de moindre

importance, triés parmi les plus obéissants et les plus décoratifs des

actionnaires. Enfin, Saccard, resté dans l'ombre jusque-là, apparut

lorsque, le moment de choisir un directeur étant arrivé, Hamelin le

proposa. Un murmure sympathique accueillit son nom, il obtint lui aussi

l'unanimité. Et il n'y avait plus qu'à élire les deux commissaires

censeurs, chargés de présenter à l'assemblée un rapport sur le bilan et

de contrôler ainsi les comptes fournis par les administrateurs fonction

délicate autant qu'inutile, pour laquelle Saccard avait désigné un sieur

Rousseau et un sieur Lavignière, le premier complètement inféodé au

second, celui-ci grand, blond, très poli, approuvant toujours, dévoré de

l'envie d'entrer plus tard dans le conseil, lorsqu'on serait content de

ses services. Rousseau et Lavignière nommés, on allait lever la séance,

lorsque le président crut devoir parler de la prime de dix pour cent

accordée aux syndicataires, en tout quatre cent mille francs, que

l'assemblée, sur sa proposition, passa aux frais de premier

établissement. C'était une vétille, il fallait bien faire la part du

feu; et, laissant la foule des petits actionnaires s'écouler avec le

piétinement d'un troupeau, les gros souscripteurs restèrent les

derniers, échangèrent encore sur le trottoir des poignées de main, l'air

souriant.

Dès le lendemain, le conseil se réunit à l'hôtel d'Orviedo, dans

l'ancien salon de Saccard, transformé en salle des séances. Une vaste

table, recouverte d'un tapis de velours vert, entourée de vingt

fauteuils tendus de la même étoffe, en occupait le centre; et il n'y

avait pas d'autres meubles que deux corps de bibliothèque, aux vitres

garnies à l'intérieur de petits rideaux de soie également verte. Les

tentures d'un rouge foncé assombrissaient la pièce, dont les trois

fenêtres ouvraient sur le jardin de l'hôtel Beauvilliers. Il ne venait

de là qu'un jour crépusculaire, comme une paix de vieux cloître, endormi

sous l'ombre verte de ses arbres. Cela était sévère et noble, on entrait

dans une honnêteté antique.

Le conseil se réunissait pour former son bureau; et il se trouva presque

tout de suite au grand complet, comme sonnaient quatre heures. Le

marquis de Bohain, avec sa grande taille, sa petite tête blême et

aristocratique, était vraiment très vieille France; tandis que

Daigremont, affable, représentait la haute fortune impériale, dans son

succès fastueux. Sédille, moins tourmenté que de coutume, causait avec

Kolb d'un mouvement imprévu qui venait de se produire sur le marché de

Vienne; et, autour d'eux, les deux autres administrateurs, la bande,

écoutaient, tâchaient de saisir un renseignement, ou bien

s'entretenaient aussi de leurs occupations personnelles, n'étant là que

pour faire nombre et pour ramasser leur part, les jours de butin. Ce

fut, comme toujours, Huret qui arriva en retard, essoufflé, échappé à la

dernière minute d'une commission de la Chambre. Il s'excusa, et l'on

s'assit sur les fauteuils, entourant la table.

Le doyen d'âge, le marquis de Bohain, avait pris place au fauteuil

présidentiel, un fauteuil plus haut et plus doré que les autres.

Saccard, comme directeur, s'était placé en face de lui. Et,

immédiatement, lorsque le marquis eut déclaré qu'on allait procéder à la

nomination du président, Hamelin se leva, pour décliner toute

candidature il croyait savoir que plusieurs de ces messieurs avaient

songé à lui pour la présidence; mais il leur faisait remarquer qu'il

devait partir dès le lendemain pour l'Orient, qu'il était en outre d'une

inexpérience absolue en matière de comptabilité, de banque et de Bourse,

qu'enfin il y avait là une responsabilité dont il ne pouvait accepter le

poids. Très surpris, Saccard l'écoutait, car, la veille encore, la chose

était entendue; et il devinait l'influence de Mme Caroline sur son

frère, sachant que, le matin, ils avaient eu une longue conversation

ensemble. Aussi, ne voulant pas d'un autre président qu'Hamelin, quelque

indépendant qui le gênerait peut-être, se permit-il d'intervenir, en

expliquant que la fonction était surtout honorifique, qu'il suffisait

que le président fît acte de présence, au moment des assemblées

générales, pour appuyer les propositions du conseil et prononcer les

discours d'usage. D'ailleurs, on allait élire un vice-président qui

donnerait les signatures. Et, pour le reste, pour la partie purement

technique, la comptabilité, la Bourse, les mille détails intérieurs

d'une grande maison de crédit, est-ce qu'il ne serait pas là, lui,

Saccard, le directeur, justement nommé à cet effet? Il devait, d'après

les statuts, diriger le travail des bureaux, effectuer les recettes et

les dépenses, gérer les affaires courantes, assurer les délibérations du

conseil, être en un mot le pouvoir exécutif de la société. Ces raisons

semblaient bonnes. Hamelin ne s'en débattit pas moins longtemps encore,

il fallut que Daigremont et Huret insistassent eux-mêmes de la manière

la plus pressante. Majestueux, le marquis de Bohain se désintéressait.

Enfin, l'ingénieur céda, il fut nommé président, et l'on choisit pour

vice-président un obscur agronome, ancien conseiller d'État, le vicomte

de Robin-Chagot, homme doux et ladre, excellente machine à signatures.

Quant au secrétaire, il fut pris en dehors du conseil, dans le personnel

des bureaux de la banque, le chef du service des émissions. Et, comme la

nuit venait, dans la grande pièce grave, une ombre verdie d'une infinie

tristesse, on jugea la besogne bonne et suffisante, on se sépara après

avoir réglé les séances à deux par mois, le petit conseil le quinze, et

le grand conseil le trente.

Saccard et Hamelin remontèrent ensemble dans la salle des épures, où Mme

Caroline les attendait. Elle vit bien tout de suite, à l'embarras de son

frère, qu'il venait de céder une fois encore, par faiblesse; et, un

instant, elle en fut très fâchée.

«Mais, voyons, ce n'est pas raisonnable! cria Saccard. Songez que le

président touche trente mille francs, chiffre qui sera doublé, lorsque

nos affaires s'étendront. Vous n'êtes pas assez riches pour dédaigner

cet avantage.... Et que craignez-vous, dites?

--Mais je crains tout, répondit Mme Caroline. Mon frère ne sera pas là,

moi-même je n'entends rien à l'argent.... Tenez! ces cinq cents actions

que vous avez inscrites pour lui sans qu'il les paie tout de suite, eh

bien, n'est-ce pas irrégulier, ne serait-il pas en faute, si l'opération

tournait mal?»

Il s'était mis à rire.

«Une belle histoire! cinq cents actions, un premier versement de

soixante-deux mille cinq cents francs! Si, au premier bénéfice, avant

six mois, il ne pouvait rembourser cela, autant vaudrait-il nous aller

jeter sur-le-champ à la Seine, plutôt que de nous donner le souci de

rien entreprendre.... Non, vous pouvez être tranquille, la spéculation ne

dévore que les maladroits.»

Elle restait sévère, dans l'ombre croissante de la pièce. Mais on

apporta deux lampes, et les murs furent largement éclairés, les vastes

plans, les aquarelles vives, qui la faisaient si souvent rêver des pays

de là-bas. La plaine encore était nue, les montagnes barraient

l'horizon, elle évoquait la détresse de ce vieux monde endormi sur ses

trésors, et que la science alliait réveiller dans sa crasse et dans son

ignorance. Que de grandes et belles et bonnes choses à accomplir! Peu à

peu, une vision lui montrait des générations nouvelles, toute une

humanité plus forte et plus heureuse poussant de l'antique sol, labouré

à nouveau par le progrès.

«La spéculation, la spéculation, répéta-t-elle machinalement, combattue

de doute. Ah! j'en ai le coeur troublé d'angoisse.»

Saccard, qui connaissait bien ses habituelles pensées, avait suivi sur

son visage cet espoir de l'avenir.

«Oui, la spéculation. Pourquoi ce mot vous fait-il peur?... Mais la

spéculation, c'est l'appât même de la vie, c'est l'éternel désir qui

force à lutter et à vivre.... Si j'osais une comparaison, je vous

convaincrais...»

Il riait de nouveau, pris d'un scrupule de délicatesse.

Puis, il osa tout de même, volontiers brutal devant les femmes.

«Voyons, pensez-vous que sans... comment dirai-je? sans la luxure, on

ferait beaucoup d'enfants?... Sur cent enfants qu'on manque de faire, il

arrive qu'on en fabrique un à peine. C'est l'excès qui amène le

nécessaire, n'est-ce pas?

--Certes, répondit-elle, gênée.

--Eh bien, sans la spéculation, on ne ferait pas d'affaires, ma chère

amie.... Pourquoi diable voulez-vous que je sorte mon argent, que je

risque ma fortune, si vous ne me promettez pas une jouissance

extraordinaire, un brusque bonheur qui m'ouvre le ciel?... Avec la

rémunération légitime et médiocre du travail, le sage équilibre des

transactions quotidiennes, c'est un désert d'une platitude extrême que

l'existence, un marais où toutes les forces dorment et croupissent;

tandis que, violemment, faites flamber un rêve à l'horizon, promettez

qu'avec un sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se

mettre à la chasse de l'impossible, des millions conquis en deux heures,

au milieu des plus effroyables casse-cou; et la course commence, les

énergies sont décuplées, la bousculade est telle, que, tout en suant

uniquement pour leur plaisir, les gens arrivent parfois à faire des

enfants, je veux dire des choses vivantes, grandes et belles.... Ah!

dame! il y a beaucoup de saletés inutiles, mais certainement le monde

finirait sans elles.»

Mme Caroline s'était décidée à rire, elle aussi; car elle n'avait point

de pruderie.

«Alors, dit-elle, votre conclusion est qu'il faut s'y résigner, puisque

cela est dans le plan de la nature.... Vous avez raison, la vie n'est pas

propre.»

Et une véritable bravoure lui était venue, à cette idée que chaque pas

en avant s'était fait dans le sang et la boue. Il fallait vouloir. Le

long des murs, ses yeux n'avaient pas quitté les plans et les dessins,

et l'avenir s'évoquait, des ports, des canaux, des routes, des chemins

de fer, des campagnes aux fermes immenses et outillées comme des usines,

des villes nouvelles, saines, intelligentes, où l'on vivait très vieux

et très savant.

«Allons, reprit-elle gaiement, il faut bien que je cède, comme

toujours.... Tâchons de faire un peu de bien pour qu'on nous pardonne.»

Son frère, resté silencieux, s'était approché et l'embrassait. Elle le

menaça du doigt.

«Oh! toi, tu es un câlin. Je te connais.... Demain, quand tu nous auras

quittés, tu ne t'inquiéteras guère de savoir ce qui se passe ici; et,

là-bas, dès que tu te seras enfoncé dans tes travaux, tout ira bien, tu

rêveras de triomphe, pendant que l'affaire craquera sous nos pieds

peut-être.

--Mais, cria plaisamment Saccard, puisqu'il est entendu qu'il vous

laisse près de moi comme un gendarme, pour m'empoigner, si je me conduis

mal!»

Tous trois éclatèrent.

«Et vous pouvez y compter, que je vous empoignerais!... Rappelez-vous ce

que vous nous avez promis à nous d'abord, puis à tant d'autres, par

exemple à mon brave Dejoie, que je vous recommande bien.... Ah! et à nos

voisines aussi, ces pauvres dames de Beauvilliers, que j'ai vues

aujourd'hui surveillant le lavage de quelques nippes fait par leur

cuisinière, sans doute pour diminuer le compte de la blanchisseuse.»

Un instant encore, ils causèrent très amicalement tous trois, et le

départ d'Hamelin fut réglé d'une façon définitive.

Comme Saccard redescendait à son cabinet, le valet de chambre lui dit

qu'une femme s'était obstinée à l'attendre, bien qu'il lui eût répondu

qu'il y avait conseil et que monsieur ne pourrait sans doute pas la

recevoir. D'abord, fatigué, il s'emporta, donna l'ordre de la renvoyer;

puis, la pensée qu'il se devait au succès, la crainte de changer la

veine, s'il fermait sa porte, le firent se raviser. Le flot des

solliciteurs augmentait chaque jour, et cette foule lui apportait une

ivresse.

Une seule lampe éclairait le cabinet, il ne voyait pas bien la

visiteuse.

«C'est M. Busch qui m'envoie, monsieur...»

La colère le tint debout, et il ne lui dit même pas de s'asseoir. Cette

voix grêle, dans ce corps débordant, venait de lui faire reconnaître Mme

Méchain. Une jolie actionnaire, cette acheteuse d'actions à la livre!

Elle, tranquillement, expliquait que Busch l'envoyait pour avoir des

renseignements sur l'émission de la Banque universelle. Restait-il des

titres disponibles? Pouvait-on espérer en obtenir, avec la prime

accordée aux syndicataires? Mais ce n'était là, sûrement, qu'un

prétexte, une façon d'entrer, de voir la maison, d'espionner ce qu'il

s'y faisait, et de le tâter lui-même; car ses yeux minces percés à la

vrille dans la graisse de son visage, furetaient partout, revenaient

sans cesse le fouiller jusqu'à l'âme. Busch, après avoir patienté

longtemps, mûrissant la fameuse affaire de l'enfant abandonné, se

décidait à agir et l'envoyait en éclaireur.

«Il n'y a plus rien», répondit brutalement Saccard. Elle sentit qu'elle

n'en apprendrait pas davantage, qu'il serait imprudent de tenter quelque

chose. Aussi, ce jour-là, sans lui laisser le temps de la pousser

dehors, fit-elle d'elle-même un pas vers la porte.

«Pourquoi ne me demandez-vous pas des actions pour vous?» reprit-il,

voulant être blessant.

De sa voix zézayante, sa voix pointue qui avait l'air de se moquer, elle

répondit:

«Oh! moi, ce n'est pas mon genre d'opérations.... Moi, j'attends.»

Et, à cette minute, ayant aperçu le vaste sac de cuir usé, qui ne la

quittait point, il fut traversé d'un frisson. Un jour où tout avait

marché à souhait, le jour où il était si heureux de voir naître enfin la

maison de crédit tant désirée, est-ce que cette vieille coquine allait

être la fée mauvaise, celle qui jette un sort sur les princesses au

berceau? Il le sentait plein de valeurs dépréciées, de titres déclassés,

ce sac qu'elle venait promener dans les bureaux de sa banque naissante;

il croyait comprendre qu'elle menaçait d'attendre aussi longtemps qu'il

serait nécessaire, pour y enterrer à leur tour ses actions à lui, quand

la maison croulerait. C'était le cri du corbeau qui part avec l'armée en

marche, la suit jusqu'au soir du carnage, plane et s'abat, sachant qu'il

y aura des morts à manger.

«Au revoir, monsieur», dit la Méchain en se retirant, essoufflée et très

polie.»

V

Un mois plus tard, dans les premiers jours de novembre, l'installation

de la Banque universelle n'était pas terminée. Il y avait encore des

menuisiers qui posaient des boiseries, des peintres qui achevaient de

mastiquer l'énorme toiture vitrée dont on avait couvert la cour.

Cette lenteur venait de Saccard, qui, mécontent de la mesquinerie de

l'installation, prolongeait les travaux par des exigences de luxe; et,

ne pouvant repousser les murs, pour contenter son continuel rêve de

l'énorme, il avait fini par se fâcher et par se décharger sur Mme

Caroline du soin de congédier enfin les entrepreneurs. Celle-ci

surveillait donc la pose des derniers guichets. Il y avait un nombre de

guichets extraordinaire; la cour, transformée hall central, en était

entourée: guichets grillagés, sévères et dignes, surmontés de belles

plaques de cuivre, portant les indications en lettres noires. En somme,

l'aménagement, bien que réalisé dans un local un peu étroit, était d'une

disposition heureuse: au rez-de-chaussée, les services qui devaient être

en relation suivie avec le public, les différentes caisses, les

émissions, toutes les opérations courantes de banque; et, en haut, le

mécanisme en quelque sorte intérieur, la direction, la correspondance,

la comptabilité, les bureaux du contentieux et du personnel. Au total,

dans un espace si resserré, s'agitaient là plus de deux cent employés.

Et ce qui frappait déjà, en entrant, même au milieu de la bousculade des

ouvriers, finissant de taper leurs clous, c'était cet air de sévérité,

un air de probité antique, fleurant vaguement la sacristie, qui

provenait sans doute du local, de ce vieil hôtel humide et noir,

silencieux, à l'ombre des arbres du jardin voisin. On avait la sensation

de pénétrer dans une maison dévote.

Un après-midi, revenant de la Bourse, Saccard lui-même eut cette

sensation, qui le surprit. Cela le consola des dorures absentes. Il

témoigna de son contentement à Mme Caroline.

«Eh bien, tout de même, pour commencer, c'est gentil. On a l'air en

famille, une vraie petite chapelle. Plus tard, on verra.... Merci, ma

belle amie, de la peine que vous vous donnez, depuis que votre frère est

absent.»

Et, comme il avait pour principe d'utiliser les circonstances imprévues,

il s'ingénia dès lors à développer cette apparence austère de la maison,

il exigea de ses employés une tenue de jeunes officiants, on ne parla

plus que d'une voix mesurée, on reçut et on donna l'argent avec une

discrétion toute cléricale.

Jamais Saccard, dans sa vie tumultueuse, ne s'était dépensé avec autant

d'activité. Le matin, dès sept heures, avant tous les employés, et avant

même que le garçon de bureau eût allumé le feu, il était dans son

cabinet, à dépouiller le courrier, à répondre déjà aux lettres les plus

pressées. Puis, c'était, jusqu'à onze heures, un interminable galop, les

amis et les clients considérables, les agents de change, les

coulissiers, les remisiers, toute la nuée de la finance; sans compter le

défilé des chefs de service de la maison venant aux ordres. Lui-même,

dès qu'il avait une minute de répit, se levait, faisait une rapide

inspection des divers bureaux, où les employés vivaient dans la terreur

de ses apparitions brusques, qui se produisaient à des heures sans cesse

différentes. A onze heures il montait déjeuner avec Mme Caroline,

mangeait largement, buvait de même, avec une aisance d'homme maigre,

sans en être incommodé; et l'heure pleine qu'il employait là n'était pas

perdue, car c'était le moment où, comme il le disait, il confessait sa

belle amie, c'est-à-dire où il lui demandait son avis sur les hommes et

sur les choses, quitte à ne pas savoir le plus souvent profiter de sa

grande sagesse. A midi, il sortait, allait à la Bourse, voulant y être

un des premiers, pour voir et causer. Du reste, il ne jouait pas

ouvertement, se trouvait là ainsi qu'à un rendez-vous naturel, où il

était certain de rencontrer les clients de sa banque. Pourtant, son

influence s'y indiquait déjà, il y était rentré en victorieux, en homme

solide, appuyé désormais sur de vrais millions; et les malins se

parlaient à voix basse en le regardant, chuchotaient des rumeurs

extraordinaires, lui prédisaient la royauté. Vers trois heures et demie,

il était toujours rentré, il s'attelait à la fastidieuse besogne des

signatures, tellement entraîné à cette course mécanique de la main,

qu'il mandait des employés, donnait des réponses, réglait des affaires,

la tête libre et parlant à l'aise, sans discontinuer de signer. Jusqu'à

six heures, il recevait encore des visites, terminait le travail du

jour, préparait celui du lendemain. Et, quand il remontait près de Mme

Caroline, c'était pour un repas plus copieux que celui de onze heures,

des poissons fins et du gibier surtout, avec des caprices de vins qui le

faisaient dîner au bourgogne, au bordeaux, au champagne, selon l'heureux

emploi de sa journée.

«Dites que je ne suis pas sage! s'écriait-il parfois, en riant. Au lieu

de courir les femmes, les cercles, les théâtres, je vis là, en bon

bourgeois, près de vous.... Il faut écrire cela à votre frère, pour le

rassurer.»

L'Argent · 第 6 / 14 题