venait d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de
sonder son cœur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes
du livre intérieur qui semblent collées l'une à l'autre, et que
seul, parfois, un doigt étranger peut retourner en les séparant.
Certes, il ne se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont
la jalousie ombrageuse ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de
loin, le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. Mais ce péril
pouvait-il exister, demain, après-demain, dans un mois? C'est à cette
question sincère qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, la
petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux
dans l'homme ces instincts-là, qu'il ne fallait pas confondre les
redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les
chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans
être saisi d'une envie irrésistible, sensuelle, de caresser leur dos
onduleux et doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction qui le
poussait vers la jeune fille ressemblait un peu à ces désirs obscurs
et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes
et inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux
d'homme étaient séduits par sa fraîcheur, par cette poussée de belle
vie claire, par cette sève de jeunesse éclatant en elle; et son cœur,
plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,
dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mère, un rappel
d'émotions anciennes, des émotions endormies du début de son amour,
avait peut-être un peu tressailli sous la sensation d'un réveil.
Un réveil? Oui! C'était cela. Cette idée l'illumina. Il se sentait
réveillé après des années de sommeil. S'il avait aimé la petite
sans s'en douter, il aurait éprouvé près d'elle ce rajeunissement
de l'être entier, qui crée un homme différent dès que s'allume en
lui la flamme d'un désir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que
souffler sur l'ancien feu! C'était bien toujours la mère qu'il aimait,
mais un peu plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, de ce
recommencement d'elle-même. Et il formula cette constatation par ce
sophisme rassurant:--On n'aime qu'une fois! Le cœur peut s'émouvoir
souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun exerce sur chacun
des attractions et des répulsions. Toutes ces influences font naître
l'amitié, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives
et passagères, mais non pas de l'amour véritable. Pour qu'il existe,
cet amour, il faut que les deux êtres soient tellement nés l'un pour
l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par tant de points, par
tant de goûts pareils, par tant d'affinités de la chair, de l'esprit,
du caractère, se sentent liés par tant de choses de toute nature,
que cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce
n'est pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une
créature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des
organes, une forme, un cœur, un esprit, une manière d'être générale qui
attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre cœur,
notre pensée, tous nos appétits sensuels et intelligents. On aime un
type, c'est-à-dire la réunion, dans une seule personne, de toutes les
qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément dans les autres.
Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce type, et la durée de
leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une façon
certaine. Or, Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait été sa
mère, au point de tromper les yeux, il n'y avait donc rien d'étonnant à
ce que son cœur d'homme se laissât un peu surprendre, sans se laisser
entraîner. Il avait adoré une femme! Une autre femme naissait d'elle,
presque pareille. Il ne pouvait vraiment se défendre de reporter
sur la seconde un léger reste affectueux de l'attachement passionné
qu'il avait eu pour la première. Il n'y avait là rien de mal; il n'y
avait là aucun danger. Son regard et son souvenir se laissaient seuls
illusionner par cette apparence de résurrection; mais son instinct ne
s'égarait pas, car il n'avait jamais éprouvé pour la jeune fille le
moindre trouble de désir.
Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis. Était-ce
vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et constata
qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à cela, après
tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui font la cour à
n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue, au restaurant,
au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui passe ou qui
entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de femme est un
rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les autres mâles
envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de physiologie,
s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie un peu
surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas naturel
qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre le mari
futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.
Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement
contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en
elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse et
fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards,
sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car tout ce
qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect à la mère.
Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes, avec
une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes pour mettre le feu
à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa main, son œil et son
esprit semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils l'eussent
oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et pratiqué ce métier.
Il avait pris, pour la finir, une petite toile commencée: un coin de
rue où chantait un aveugle, et il la regardait avec une indifférence
invincible, avec une telle impuissance à la continuer qu'il s'assit
devant, sa palette à la main, et l'oublia, tout en continuant à la
contempler avec une fixité attentive et distraite.
Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des
interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable.
Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il
ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance,
l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et des
boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une visite,
à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de toutes les
gens qu'il connaissait.
Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en large,
en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille déplacée de
quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la porte au
bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan, d'entrain,
d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations délicieuses,
ces allées et venues à travers la grande pièce égayée, animée,
échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et de nausée,
aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la peine d'un
effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable du prisonnier
dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure,
sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait jusqu'à
trembler d'exaspération. D'où lui venait donc cette subite attaque
d'humeur noire? Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre
dans un état pareil sur une cause insignifiante.
Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la _Légende des
siècles_ était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait
posé. Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il
ne les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue
étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que
vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît
que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura sur les
deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se fit
chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède,
jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le réveilla
d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient réunis
ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des
exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.
--Je reviens de la campagne, dit-il.
Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient pour
les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il
est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans les bois que
le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils à des loques
de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits
lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six fois de suite
sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de poils blancs de
leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient la
campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les petites femmes
aux petits pois.»
Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par
des discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer,
parla beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et
joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,
déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois
fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se
dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans
motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes
et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de
Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce
soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien
d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles.
Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et
travaillait toujours à la couverture pour les pauvres.
Elle dit simplement, en le voyant entrer:
--Tiens, c'est vous, mon ami?
--Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?
--Merci, assez bien...
Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention
marquée:
--Et vous?
Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:
--Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre
raison d'être.
Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,
un regard ardent de prière et de doute.
--Bien vrai, dit-il.
--Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé.
Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise
irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète
encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.
La comtesse dit à sa fille:
--Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas.
Il demanda:
--Que faisait-elle donc?
--Elle étudiait une fantaisie.
Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'œil, sans y
songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il
sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête,
comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon.
La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle
avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:
--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls
ici.
Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût
ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir
été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au
printemps.
Olivier demanda:
--De qui est-ce donc?
La comtesse répondit:
--De Schumann. C'est peu connu et charmant.
Un désir grandissait en lui de regarder Annette, et il n'osait pas. Il
n'aurait eu qu'un petit mouvement à faire, un petit mouvement du cou,
car il apercevait de côté les deux mèches de feu des bougies éclairant
la partition, mais il devinait si bien, il lisait si clairement
l'attention guetteuse de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les
yeux levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise
du tabac.
Mme de Guilleroy murmura:
--C'est tout ce que vous avez à me dire?
Il sourit:
--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,
elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant.
--Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la
mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le
jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme
c'est bizarre!
Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion
qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres
puissances sur la sensibilité du peintre.
Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Schumann, la
comtesse se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla
sous ses doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des
plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait
une note unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les
coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,
persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.
Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,
et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.
Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une chose
habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant sainement
comme on boit de l'eau quand on a soif.
--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?
Il s'écria réveillé:
--Admirable, superbe, de qui?
--Vous ne le savez pas?
--Non.
--Comment, vous ne le savez pas, vous?
--Mais non.
--De Schubert.
Il dit avec un air de conviction profonde:
--Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en
recommençant.
Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler
Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même
temps deux plaisirs.
Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit
simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se
fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.
Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence, comme
on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle
des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le harcelait,
une idée de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue dès que le
maître tourne le dos.
Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit,
et son silence persistant pouvait être interprété.
Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute musique
entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des songeries qui
semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant
des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant des mesures
isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se taisait,
semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et voyager à la
recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il tourna sur la
gauche au boulevard extérieur, et en apercevant l'éclairage de féerie
du parc Monceau, il entra dans l'allée centrale arrondie sous les lunes
électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un fiacre attardé
passait; un homme lisait un journal, assis sur un banc dans un bain
bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait un globe
éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu des arbres,
répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur lumière froide
et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin de ville.
Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il se
souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il avait
reconnu dans sa bouche la voix de sa mère.
Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des
pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes
passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent
d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces
soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les
aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de
sensations qui n'étaient plus de son âge.
Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée
d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le
soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il
continuait malgré lui à occuper son cœur de cette question, à sonder
les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments
humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation
constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de
rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il
portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il
gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa
présence dans les murs de son atelier.
Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura
en se levant:
--Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la
petite à présent.
Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit,
il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait
en ses veines, une sève de rêve fermentait en son cœur. Redoutant
l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation
de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une
courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et
passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et
soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion
quelconque, cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à
son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit
rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait
toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout
jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des
feuilles.
Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne,
ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de
l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le
jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la
vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amour éclatantes et naïves, écho
de tous les jeunes cœurs éperdus de désirs.
Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes
qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux
sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée
d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie
juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir
pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée ouverte
et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre; mais au
contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les
saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel, comme un
avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en murmurant:
«Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.
Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la
résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais
quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se
promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il
était partout harcelé par la préoccupation inépuisable de ces deux
femmes.
S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à
elles, et il laissait sa pensée, il laissait son cœur se rassasier
de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte
d'hallucination où le berçait son isolement, les deux figures se
rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis
passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne
faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de
la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme
aimée éperdument, autrefois, encore, toujours.
Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de
ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur
échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il
dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les
sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes
les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point,
où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour
l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur lui,
tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour qu'il
avait essayé pour fuir.
La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de
leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire
dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et
s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair.
Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il
ne convient?» Alors, fouillant son cœur, il le sentait brûlant
d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits
d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement
en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa
ressemblance.»
Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme
comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres
détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure
même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit
le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes de
fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir promis
un bluet en saphirs dès leur retour à Paris.
Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son
chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait.
Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta:
--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.
Il ressentit une joie vive.
--Prévenez-la que je voudrais lui parler.
Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint
d'être entendu.
Annette apparut presque aussitôt.
--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.
Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle:
--Devine pourquoi je suis venu?
Elle chercha quelques secondes.
--Je ne sais pas.
--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en
saphirs que je t'ai promis à Roncières.
La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.
--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous
l'attendrez, n'est-ce pas?
--Oui, si ce n'est pas trop long.
--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.
--Non, dit-il, pas tant que tu crois.
Il se sentait au cœur une envie de plaire, d'être galant et spirituel,
comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une de ces envies
instinctives qui surexcitent toutes les facultés de séduction, qui
font faire la roue aux paons et des vers aux poètes. Les phrases lui
venaient aux lèvres, pressées, alertes; et il parla comme il savait
parler en ses bonnes heures. La petite, animée par cette verve, lui
répondit avec toute la malice, avec toute la finesse espiègle qui
germaient en elle.
Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria:
--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu...
Elle l'interrompit en éclatant de rire:
--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.
Il rougit, se tut, puis balbutia:
--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là.
Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait
peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette.
--Voici maman, dit-elle.
Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,
troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était
souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les
prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.
--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.
Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez Montara.
Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et
l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû
sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette,
les questions de mode, tous les menus détails de leur existence privée,
il était arrivé à partager souvent certaines de leurs sensations, et
il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces magasins où l'on vend
les accessoires charmants et délicats de leur beauté, une émotion
de plaisir presque égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes.
Il s'intéressait comme elles à tous les riens coquets dont elles se
parent; les étoffes plaisaient à ses yeux; les dentelles attiraient
ses mains; les plus insignifiants bibelots élégants retenaient son
attention. Dans les magasins de bijouterie, il ressentait pour les
vitrines une nuance de respect religieux, comme devant les sanctuaires
de la séduction opulente; et le bureau de drap foncé, où les doigts
souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux reflets précieux, lui
imposait une certaine estime.
Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble
sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel,
il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de
fleurettes.
Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir quatre.
Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les retournaient
sur le drap, puis les prenaient avec précaution, regardaient le jour
à travers, les étudiaient avec une attention savante et passionnée.
Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient distingués, il fallut
trois émeraudes pour faire les feuilles, puis un tout petit brillant
qui tremblerait au centre comme une goutte de rosée.
Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse: