CE QUE FUT LA BATAILLE DE LA BREGALNITZA

Gradista, 11 juillet.

A 4 heures du matin, nous abandonnons nos tentes, et, conduits par mon

ami le capitaine Mirko Marinkovitch, nous partons dans

d'invraisemblables sapins venus d'Uskub à notre intention et qui doivent

nous véhiculer à proximité du terrain des différents combats livrés du

30 juin au 6 juillet sur la Bregalnitza. Nous nous dirigeons tout

d'abord vers le Drenek, point capital de la gauche serbe en avant du

Tserni-Vrh, un rocher escarpé précédé d'une succession de contreforts.

Du haut du Drenek, Marinkovitch nous explique non seulement le processus

de l'attaque, mais aussi l'ensemble des opérations qui ont suivi cette

action, à droite, vers deux mamelons au relief nettement indiqué, qui

portent les côtes 550 et 650, plus à droite encore vers Istip qu'on

devine, plutôt qu'on ne le voit, dans un vague lointain fait de brume et

de lumière, en face de nous enfin, sur les pentes étagées de Raïtchani

qui séparent la Zletovska de la Bregalnitza nous cachant la ville de

Kotchana profondément enfouie au revers des crêtes, dans un thalweg

descendant vers le sud.

A notre gauche, un amas énorme de rochers découpés, dentelés

bizarrement, déchire les nuées qui l'entourent, semblant menacer le

ciel, très haut au-dessus de nous: c'est le Rectki-Bouki, le pivot de

gauche des Serbes dont la masse imposante constituait en quelque sorte

les gonds, l'axe de cette porte que l'armée du prince royal devait tenir

fermée devant l'assaut désespéré des Bulgares.

Toute cette zone se présente fort nettement comme un terrain de très

haute montagne, mais, contrairement à ce qu'à première vue l'on pourrait

penser, il est assez manoeuvrable. Les croupes et les thalwegs largement

ondulés permettent aisément le passage à peu près constant de

l'artillerie de campagne et, de fait, nous voyons partout, au milieu des

moissons foulées par les combattants, de larges sillons où tout semble

fauché, traces, parallèles le plus souvent et accouplées par quatre, du

passage d'une batterie marchant à grande allure.

Sur le haut des crêtes du Drenek, nous trouvons en quantités énormes des

étuis de cartouches et des chargeurs bulgares, un peu plus loin un amas

de douilles de pièces d'artillerie. Je n'exagère pas en estimant à

environ 200 au mètre courant le nombre d'étuis trouvés sur la position,

des tirailleurs ennemis. L'on jugera par là de l'intensité du feu et

l'on s'expliquera les énormes pertes subies.

Puis, tandis que nous restions perdus' dans la contemplation de ce

cirque étendu de montagnes et de vallées, où se sacrifièrent près de

30.000 hommes, le capitaine Marinkovitch reprit la parole et nous fit le

récit suivant:

«Dans la nuit du 29 au 30, à 2 heures du matin, nous fûmes réveillés par

des clameurs sauvages, des cris, des coups de feu de plus en plus

nombreux qui venaient de la direction de nos avant-postes. Les Bulgares

attaquaient en masse, tout leur monde en ligne, attaque d'une violence

extraordinaire, en ordre profond, exécutée avec une brutalité et une

énergie sauvages que décuplait chez l'ennemi l'ardent désir de briser

d'un coup la résistance de nos armées.

» Tout le long de la Zletovska, devant l'armée du prince royal, de la

Bregalnitza et de la Kriva Lakavitza, devant la IIIe armée, les

sentinelles, les petits postes situés sur les berges de ces rivières et

même les grand'gardes légèrement en arrière, furent non seulement

disloqués et refoulés, mais même, en bien des endroits, véritablement

égorgés par les Bulgares ivres de fureur et de sang. La première

résistance sérieuse ne fut offerte que par notre ligne des réserves

d'avant-postes qui, depuis Rectki-Bouki tenait le Drenek, les côtes 550

et 650 devant la Ire armée, les hauteurs de Suchevo et de Hadji Redjebli

devant la IIIe. Mais, sur la plupart de ces points, se trouvait à peine

la valeur respective d'un bataillon; aussi vers midi, le 30 juin,

étaient-ils occupés par les Bulgares. Pour bien saisir toute la violence

de l'attaque, une revue rapide des effectifs bulgares mis en ligne à ce

moment est nécessaire: sur Rectki-Bouki, c'est le corps de volontaires à

3 brigades du général Guenef qui avait donné l'assaut; devant Drenek et

les positions de la Ire armée, c'était la 7e division, renforcée d'une

brigade de la 4e; plus au sud enfin là 8e division et la majeure partie

de la 2e. En arrière, suivaient des bataillons de territoriale et une

partie de la 3e division.

» Mais notre ligne principale de défense avait été, grâce à Dieu, fort

sagement établie assez arrière pour nous permettre d'y alerter

rapidement nos troupes et non seulement de prendre nos dispositions

défensives, mais également d'y préparer notre mouvement ultérieur en

avant et notre contre-offensive à l'agression.

» Je ne puis, naturellement, vous donner de détails que sur ce qui se

passait dans un champ limité assez étroitement à ce que j'ai pu voir.

Tandis que l'une des divisions de la Ire armée avait, concurremment avec

l'une de celles qui faisaient face à la direction du nord, la mission de

reprendre Rectki-Bouki, l'autre division, celle de droite, attaquait le

Drenek et la côte 550.

» L'ordre d'offensive générale fut donné à toutes les troupes le 30 juin

à midi. La division qui attaquait le Drenek partait de la ligne

principale de résistance que primitivement nous avions organisée à

Tserni-Vrh et sur les contreforts de Gradista. Nous avions trois

régiments en première ligne: l'un attaquant le Drenek par Stoubla;

l'autre attaquant également le Drenek, mais à revers, sur les pentes sud

du thalweg de la Belositza; le troisième enfin, en liaison avec la

division de cavalerie du prince Arsène, attaquant la côte 550.

» Commencée aussitôt, la marche en avant, malgré l'élan des troupes, eut

terriblement à souffrir du feu de l'ennemi. Le soir du 30, nous avions

progressé dans une certaine mesure, mais nous n'avions pas encore pu

réoccuper le Drenek, ni aucun des autres points qui nous avaient été

enlevés.

» Dès l'aube du 1er juillet, le mouvement en avant fut repris et, grâce

au concours d'une de nos batteries d'obusiers de 120mm, le Drenek fut

enlevé à midi.

» A la même heure, notre division de gauche débouchant de Kara-Tas sur

Stroms et Kalnista, repoussait la droite de la 7e division bulgare ainsi

que la brigade de la 4e division qui l'appuyait. Plus au sud, les côtes

550, 650 tombaient entre nos mains. De toutes parts, les Bulgares

refoulés se voyaient contraints de repasser la Zletovska et la

Bregalnitza, poursuivis par les nôtres, qui cependant, en aucun point,

ne réussirent à franchir ces rivières.

» Après la prise du Drenek, il devenait de toute nécessité de poursuivre

sans tarder l'avantage obtenu et d'attaquer les hauteurs de Raïtchani

entre la Zletovska et la Bregalnitza, hauteurs que les Bulgares avaient

hérissées de fortifications. Mais il était difficile de commencer cette

attaque immédiatement, alors que Rectki-Bouki n'était pas encore repris

par notre gauche et tant que nos éléments de droite de la Ire armée

n'étaient pas reformés, reconstitués, ni ravitaillés en munitions. Aussi

l'attaque ne commença-t-elle que le 3 juillet au matin, lorsque la

nouvelle de la prise de Rectki-Bouki eut été confirmée dans la soirée du

2.

» Un régiment reçut comme objectif la hauteur du télégraphe et

Spantchevo; deux autres, les pentes de Sokolartzi. La division de gauche

formée également en deux colonnes attaqua Raïtchani et Rudare Tursko.

Mais nous eûmes de grosses difficultés causées non seulement par les

obstacles du terrain, mais aussi par le feu de l'ennemi, très bien posté

dans des retranchements depuis longtemps préparés. Le soir du 3 juillet,

notre ligne de tirailleurs la plus avancée était encore à plus de 700

mètres des tranchées bulgares. La progression avait été pénible bien que

toute notre artillerie de campagne en batterie sur les pentes du Drenek,

renforcée de pièces lourdes de 120mm, ait paru obtenir d'importants

résultats et prendre la supériorité du feu sur celle des Bulgares. L'on

pouvait s'attendre à une contre-attaque pendant la nuit, surtout en

songeant au goût de l'ennemi pour ce genre d'opérations. Mais rien ne

vint, et, le lendemain au petit jour, lorsque nous reprîmes la marche en

avant, l'ennemi visiblement épuisé, menacé sur sa droite par un régiment

devenu disponible après la prise de Rectki-Bouki, commença de fléchir,

battant en retraite dans la direction de Kotchana.

» La division de cavalerie du prince Arsène, avait pour mission

d'appuyer au sud l'attaque de la Ire armée, maintenant la liaison avec

la IIIe armée dont l'effort s'exerçait sur Istip. S'apercevant de notre

succès, elle essaya de franchir la Bregalnitza à hauteur de Krupichte,

mais elle ne put y parvenir. Alors, tandis qu'une de ses brigades

continuait un combat à pied le long de la rivière, l'autre brigade fut

ramenée vers Raïtchani pour prendre part à la poursuite vers l'est.

» Cependant, les Bulgares battaient en retraite en assez bon ordre, bien

couverts par une forte arrière-garde d'un régiment d'infanterie, d'un

groupe d'artillerie et d'un régiment de cavalerie à hauteur des villages

de Koutchitchino et de Bouzitchevo; cette arrière-garde fit front

pendant toute la journée du 4 et réussit à ralentir considérablement

notre poursuite.

» Pendant ce temps, la IIIe armée avait tenté, elle aussi, de se porter

en avant pendant ces deux journées du 3 et du 4 juillet. Mais il lui

avait été impossible de déboucher sur la Bregalnitza. Bien plus même, sa

division d'extrême droite attaquée furieusement par les Bulgares avait

été rejetée des hauteurs d'Ortabajir sur le Vardar et l'ennemi

réussissait à pénétrer dans Krivolak sans parvenir toutefois à passer

sur la rive droite du fleuve.

» Tout l'intérêt de la bataille se portait donc à ce moment à notre aile

droite où il devenait absolument nécessaire d'assurer le succès de la

marche en avant de la IIIe armée. Une brigade hâtivement ramenée de

Prilep vint soutenir notre division d'extrême droite et, concurremment

avec elle, reprit l'offensive dans la direction de Krivolak. Enfin, le 5

juillet, la Ire armée ayant réussi à mettre la main sur Kotchana, puis,

le lendemain 6, à établir ses avant-gardes sur les crêtes de Cera et de

Betsikovo, le prince Alexandre décida de distraire une de ses divisions

et de l'envoyer vers le sud appuyer, dans la direction d'Istip,

l'attaque générale de la IIIe armée.

[Illustration: Entrevue, le 16 juillet, à Uskub, des chefs des deux

gouvernements serbe et grec: MM. Pachitch et Venizelos.--_Phot.

Marianovitch_.]

» Cette attaque commença le 7 juillet, où l'une des divisions du centre

de la IIIe armée enlevait les villages de Toplik et d'Enech Oba, puis,

conversant au nord, poussait dans la direction de Dragovo. Le même jour,

la brigade venue de Prilep entrait dans Krivolak après une suite

d'assauts acharnés où le village fut pris et repris deux fois. Elle y

trouvait nos blessés abandonnés lors de l'évacuation du village,

massacrés, quelques-uns odieusement mutilés, quelques-uns même

crucifiés, autant de crimes témoignant que, chez ceux que l'on nomme nos

frères slaves, le vieux sang tartare n'est pas mort.

» Le 8 juillet, l'attaque générale sur Istip devait avoir lieu. Toute la

IIIe armée, en ordre de bataille, se portait sur la Bregalnitza sur un

front allant de Krupichte à la Kriva Lakavitza, lorsque l'on s'aperçut

que les Bulgares s'étaient évanouis dans la direction de Radovichta,

tandis que, en avant de la Ire armée, vers Cera et Betsikovo, on ne

trouvait plus aucun contact, l'ennemi ayant disparu vers Tsarevo-Selo.

» Devant la double pression exercée sur ses deux ailes par les troupes

de Krivolak et par la Ire armée, dont une autre division encore avait

franchi la Bregalnitza à Mojantzi, marchant sur Kochevo, le général

Kovatchef avait donné l'ordre de retraite. La bataille de la Bregalnitza

se terminait à notre avantage.»

Tel fut le récit du capitaine Marinkovitch. Nous devons y ajouter ceci:

Le 9 juillet, la division de cavalerie serbe pénétra, presque sans

résistance, à Radovichta. Dans la soirée, ses reconnaissances entraient

en contact avec celles de la cavalerie hellène remontant vers le nord.

L'armée du roi Constantin, victorieuse à Kilkiz et à Doïran, poussait

devant elle les divisions du général Ivanof, et les deux armées bulgares

dans une effroyable confusion se rejetaient au nord des montagnes. L'on

apprenait l'entrée en ligne de la Roumanie, le passage du Danube par ses

troupes, la marche des Turcs sur Andrinople, et la demande

d'intervention à l'Europe de la Bulgarie déjà aux abois...

L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913 · 第 9 / 47 题