Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c'est un mot qui n'y est pas et
que j'invente. Je le risque, au petit bonheur, afin de désigner des
_poupées_, oui... les poupées vraiment nouvelles que va fabriquer,
paraît-il, pour notre plaisir et celui de tous les enfants, le
dessinateur Poulbot.
Je n'ai pas besoin de vous croquer cet artiste savoureux. Vous le
connaissez. Même à l'étranger, la verve naïve et spirituelle de son
crayon est déjà populaire, et tous ici nous raffolons depuis des années,
avec une tendre et joyeuse faiblesse, des gamins et des drôlinettes de
Montmartre qu'ont adoptés son esprit et son coeur, qu'il a recueillis
sur le papier et fait _siens_ par la persévérance amusée et apitoyée de
son talent.
Déboutonnés de partout, empêtrés de gibecières et ayant toujours pour
deux sous de nu au vent, peignés à la gratte, les bas retournés en peau
de lapin, les nippes retenues par des ficelles, ils vagabondaient,
traînassaient, dégringolaillaient le long des pentes de la Butte,
marmousets des escaliers et des venelles, galochards du pavé, cavaliers
de la rampe en fer, patineurs des glissades, joueurs à cloche-pied des
marelles, accroupis pointus des parties de billes, les tout petits avec
un hochet de chemise dépassant la culotte et les plus grands laissant
sortir de la poche, au bout d'un i grec de bois, l'élastique carré à
tuer les pierrots... Ils n'étaient en art à personne et personne ne s'en
avisait, quand un jour, dans un terrain vague, Poulbot, qui songeait en
foulant le gravât et l'écaille d'huître, entendit «des voix», et tout de
suite il reconnut celles de Bastien-Lepage et de Marie Gaskirtcheff qui
lui disaient: «Mais va donc. Ramasse donc ces bonshommes dans la rue, et
prends-les. Dépêche-toi si tu ne veux pas qu'on te les chipe. Nous les
avons nous-mêmes un peu approchés dans le temps que nous venions par ici
rêver en silence, le long des palissades... Tu n'imagines pas ce qu'ils
sont attachants et tout ce qu'on en peut tirer!»
Il comprit, sans se faire répéter, car il sait que les morts n'aiment
pas dire deux fois la même chose. Et, en quinze leçons, il s'affirma
brillamment l'historiographe et le poète de la petite humanité
buissonnière des faubourgs.
Il ne lui suffit pas alors de célébrer sa marmaille, par le dessin, il
voulut aussi en donner quelques échantillons plastiques, et j'ai gardé
le souvenir d'avoir vu et tenu naguère certains galopins et mômes d'une
impressionnante vérité, modelés, peints et accommodés par Poulbot avec
un malicieux génie. Mais c'était là, jusqu'à présent, simple distraction
d'artiste qui se dégourdit les doigts entre deux séances. Et puis,
aujourd'hui, j'apprends que dans un double but--aussi bien pour écraser
sur le marché la concurrence des hideux bébés allemands à stupide figure
plate, que pour réveiller le vieux modèle un peu dégénéré en usage chez
nous depuis si longtemps--il a conçu le hardi projet de rénover la
poupée! Si j'ai bien saisi ses intentions qui m'ont été rapportées, il
voudrait créer un autre type s'écartant moins de la vie, offrant avec le
corps et le visage humain un rapprochement plus sensé, une poupée dont
les bras, le buste et les jambes ne craindraient pas de révéler une
anatomie moins rudimentaire que celle dont elle s'est jusqu'ici
contentée non sans bravade,... une poupée qui aurait des yeux capables
de procurer cette illusion qu'ils renferment un regard, une bouche de
forme assez naturelle et assez grande pour que l'on puisse, sans
estropier l'enfant, y introduire même avec la plus petite des cuillers,
un peu de soupe... des cheveux qu'il serait impossible de ne pas croire
poussés pour de bon et qu'ainsi l'on aurait un incomparable plaisir à
tirer, à arracher et à démêler tour à tour avec douceur... une poupée
plus vivante, susceptible de dégager du charme, de la sympathie, une
spéciale attirance, de provoquer avec un peu de trouble et de gêne un
sentiment affectif plus étroit, _une poupée moins poupée_, enfin, qui
n'aurait plus l'air d'avoir été achetée, de venir du bazar, mais qui
semblerait le don mystérieux de quelque bon génie comme on en voit tant
dans les contes, ou de quelque fée, puissante, et vieille comme les
pierres...
Poulbot s'est dit qu'il était inadmissible que toutes les poupées se
ressemblassent, que toutes elles fussent hydrocéphales, avec le même
front vide et bombé, les mêmes joues trop rondes, le même petit trou de
bouche, le même oeil inexpressif et béant, les mêmes membres monstrueux.
Est-ce que tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants, tous
les papas, toutes les mamans, tous les petits garçons et toutes les
petites filles sont pareils et uniformes? Non. Alors? pourquoi les
poupées seraient-elles, seules dans la création, bâties sur le, même
patron et coulées dans le même moule? Je sais bien, comme le font
remarquer avec justesse certains partisans du vieux système, que toutes
ces poupées qui nous semblent, à nous, la répétition constante d'un seul
et unique type, offrent entre elles des différences qui nous échappent
et qui ne manquent pas de sauter tout de suite aux yeux plus exercés de
l'enfance. Et la preuve en est que jamais, entre dix poupées identiques,
vous ne verrez hésiter une fillette sur la reprise de sa progéniture.
Vous pouvez mêler les uns aux autres tous les bébés de carton que vous
voudrez, chaque petite mère reconnaîtra _le sien_, à distance, et sans
se tromper. Un instinct le lui désigne et crie en elle. C'est la voix du
_son_.
Mais, cependant, je me dis que les petites filles ne seraient pas
fâchées non plus de pouvoir, à leur gré, se choisir un poupon (ou une
enfant déjà venue au monde avec des bottines et en jupe), selon leur
goût et leur envie. Si elles ont une préférence, une idée de derrière la
tête, elles trouveraient désormais le moyen de se satisfaire, ce qui
doublerait leur joie protectrice et accentuerait le charme de leur
naissante maternité. Elles posséderaient ainsi l'enfant spécial et
déterminé de leur désir, de leur caprice, blonde ou brune, maigre ou
grasse, avec des yeux de telle ou telle nuance, une enfin qui ne serait
pas celle de tout le inonde, mais rien que _la leur_, et répondant bien
à l'idée tendre et rêvée qu'elles s'en faisaient à l'avance dans leur
lit de mousseline, au cours d'insomnies angéliques. Cette poupée-là
serait vraiment pour elles _une personne_, et ferait davantage partie de
la famille. Qu'y aurait-il d'extravagant à ce que même on la commandât,
sur renseignements précis et indications, portraits et photographies:
«Je veux, monsieur, vous entendez bien? prescrirait l'enfant au
marchand, une poupée qui ait le nez de papa,... comme ceci, vous
voyez?... les yeux bleus de maman, les bonnes joues de ma grand-mère et
l'oreille de mon oncle Edouard, qui est très bien faite.»
De même, je ne verrais aucun inconvénient à ce que, grâce à la
prévoyance de Poulbot, nos mignonnes puissent se payer un garçon si le
coeur leur en disait, au lieu d'une fille. La poupée-garçon réclame sa
place au soleil. Bien des mères, qui n'en sont pas moins pour cela
d'excellentes natures, ont une faiblesse marquée pour les garçons, et
c'est toujours un fils qu'elles attendent des promesses que leur soumet
l'avenir... Or il est bien évident que ces épouses qui avaient la
vocation du garçon dès leur jeune âge ont dû beaucoup souffrir autrefois
d'être obligées de ne porter leurs soins et leur sollicitude que sur des
poupées d'un sexe qui leur déplaisait. Voilà donc aujourd'hui la petite
fille bien heureuse, et, privilégiée, puisqu'il lui sera permis d'avoir,
à son gré, les enfants qu'elle voudra, et tels de visage et de
conformation qu'elle en ressentira l'impatience. Pareillement je ne
serais pas étonné que les petits garçons, apercevant leurs soeurs si
bien loties, ne se missent de leur côté à s'éprendre des
poupées-femelles que celles-ci dédaigneront. Il n'est pas rare que les
petits hommes se plaisent, autant et plus que les petites femmes, au jeu
si captivant de la poupée. Ils ne peuvent qu'y profiter. Ils y
apprendront la gentillesse paternelle, la courtoisie, les doux égards
que méritent souvent la faiblesse et la sensibilité féminine, si
délicate, si difficile...
A moins... ce qui, après tout, pourrait bien arriver, que les poupées de
Poulbot, les Poulbottes charmantes, pittoresques, et d'un art soigné,
plus soucieuses d'humaine vraisemblance, n'inquiètent les enfants et ne
les déconcertent, ne leur parlent pas autant que la drôle de petite
horreur naïve et à peine dégrossie à laquelle leur préférence un peu
sauvage n'a trouvé jusqu'ici que d'irrésistibles attraits. Notre
inventeur, audacieux et fin, j'en ai la certitude, aura la sagesse de,
ne pas dépasser la mesure et de ne pas prétendre trop bien faire.
Consentant à des sacrifices héroïques, indispensables, il n'ira pas
jusqu'au bout de sa truculence et de sa recherche, et laissera aux
petits jouets humains sortis de ses doigts exigeants ce style fruste et
populaire, cette grâce d'irréel et d'inachevé, ce cachet de comique à
moitié barbare par quoi se reconnaît et veut se distinguer et s'imposer
_la poupée_, la poupée qui doit être une interprétation, une évocation
divertissante et à demi déformée de la vie, non une copie serrée, ni un
trompe-l'oeil et un trompe-mains... Car, en ce cas, ce serait un jouet
surprenant et délicieux, mais pour ces grandes personnes d'enfants qui
ne les cassent pas, qui les rangent dans des vitrines, et qui
s'appellent: les parents.