DOSTOÏEVSKY.

Encore une fois, nous étions sans manger. Hein frappait depuis deux

jours sur l'enclume, avec les lourds marteaux de son métier de forgeron,

sans avoir pris aucune nourriture; il était affalé sur une chaise, pâle,

la tête baissée, les bras pendants, engourdis le long du corps, et

répétait:

--Je ne peux plus, je ne peux plus. Les petites jambes de Klaasje

s'étaient dérobées sous lui, et il gisait à terre, contre le mur; les

autres enfants étaient dispersés, ici et là, dans la chambre, tous

malades de faim. Ma mère avait le visage enfiévré, et des clignotements

d'yeux précipités qui accusaient son affolement; moi, des vertiges me

faisaient chanceler.

Ma soeur aînée nous avait quittés, et nous attendions mon père, parti

dès le matin à la recherche de quelque chose à gagner. Il rentra ivre et

demanda à manger.

Je regardais autour de moi, sentant qu'un malheur allait arriver, si on

ne trouvait immédiatement une issue. Ma décision fut prise. J'allongeai

ma jupe en traîne; je tirai mes cheveux sur le front; je m'ajustai le

mieux que je pus, en regrettant de n'avoir pas de fard, comme j'en avais

vu aux prostituées, et dis à ma mère que j'allais sortir. Elle voulut

m'accompagner, pour rapporter plus vite les victuailles.

Une fois au centre de la ville, je lui recommandai de rester à distance.

Bientôt un homme me fit signe de le suivre, et m'emmena dans une maison

de rendez-vous. Quand, après, je lui réclamai mon salaire, il me demanda

si je me moquais de lui.

--Pour cinq francs, je puis avoir une femme chic, et tu es fichue comme

une mendiante et sale en proportion. Ouste! laisse-moi passer.

En bas, il refusa de payer la chambre. La tenancière nous menaça de la

police, et il finit par régler. A la sortie, la femme me cria:

--Sale guenille, je te ferai «carter», si tu oses revenir.

Ma mère m'attendait au boulevard; quand je lui racontai la chose, elle

resta pétrifiée.

--Que pouvais-je faire? Que pouvais-je faire? J'ai risqué d'être

enceinte d'un inconnu, d'attraper la sale maladie, on m'a insultée, et

pour rien, pour rien! et les enfants, mon Dieu, les enfants!

--Si nous ne rapportons rien, ils mourront, dit ma mère.

Je pleurais, la figure contre un arbre. Mais la vision de nos enfants

qui nous attendaient, me rendit toute mon énergie.

--Je vais continuer, dis-je; mais tenez-vous donc plus loin: vous me

suivez sur les talons.

Je n'avais pas de mouchoir et, en essuyant mes larmes de mes mains, je

me barbouillais la figure.

J'entendis bientôt murmurer derrière moi:

--Petite, petite...

Je me retournai et vis un géant qui me suivait.

--Petite, viens avec moi.

Je le suivis.

Il me conduisit dans une autre maison, et me donna quelques francs

d'avance.

Il me mania avec grande précaution: il avait manifestement peur de me

casser. Il riait de ma figure noire, il riait de ma maigreur, tout mon

être minime le mettait en joie, et il répétait sans cesse:

--Petite, petite!

Après quelque temps, on vint frapper à la porte en criant:

--Dites donc, vous autres, le temps est passé; du monde attend; il nous

faut la chambre.

Croyant que c'était la police, je m'étais jetée, terrifiée, contre le

géant, ce qui le mit encore en joie. Il m'entoura de ses bras, et riant

doucement, murmura:

--Allons, petite! Allons, petite!

Comme j'étais bien sur cette immense poitrine! pour la première fois de

ma vie, je me sentis protégée. Tous les sbires de la ville n'auraient pu

dénouer les bras qui m'enserraient: il leur aurait dit, amusé:

--Voyons, c'est une petite, une petite.

Une fois à la rue, je galopai vers ma mère. Nous achetâmes de pauvres

vivres, et, dès le bas de l'escalier, nous criâmes aux enfants:

--Nous avons du pain! nous avons du pain!

Au bout de quelques jours, notre ménage marcha régulièrement, comme

jamais il n'avait marché. Les enfants mangeaient aux heures, étaient

lavés, allaient à l'école; ma mère vaquait au ménage; mon père ne buvait

plus: il faisait le café et pelait les pommes de terre. Seule, je

rageais et pleurais, accroupie sur le vieux canapé qui me servait de

lit.

La simplicité avec laquelle mes parents s'adaptaient à cette situation,

me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en

étaient arrivés à oublier que moi, la plus jolie de la nichée, je me

prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute, il n'y avait

d'autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais à

admettre que ce moyen fût accepté sans la révolte et les imprécations

qui, nuit et jour, me secouaient.

J'étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé

son oeuvre, tandis que j'avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur

pour me cabrer devant le sort.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 48 / 55 题