KEES ACROBATE

Je retournais à la maison, éreintée jusqu'à l'épuisement de mes

éternelles randonnées à travers la ville, à la recherche d'un travail

quelconque. Je vis un rassemblement de cinq à six personnes; je croyais

à un accident. En m'approchant, j'aperçus Kees, les jambes écartées, se

courbant lentement en arrière pour ramasser, avec la bouche, une pièce

de cinquante centimes, placée entre ses pieds.

Ma première pensée fut de l'empoigner et de l'envoyer à la maison à

coups de pied; mais, un faux mouvement, et il se brisait l'épine

dorsale. J'attendis donc. Il se remit droit avec grande précaution, la

pièce de cinquante centimes entre les dents. La première personne qu'il

aperçut, fut moi, blême de honte; il me regarda, cracha sa pièce, et se

sauva à toutes jambes, en retournant la tête pour voir si je le suivais.

Voilà donc où nous en sommes dans ce pays étranger, où nous mourons

littéralement de faim! Je rentrai chez nous, décomposée. Mon premier mot

à ma mère fut:

--Pourquoi Kees n'est-il pas à l'école? je l'ai trouvé dans la rue,

faisant des tours de saltimbanque, pour de l'argent. C'est votre faute,

si les enfants croulent tous: quand il faut chercher un petit seau de

charbon, ou garder le linge sur la prairie, vous les tenez hors de

l'école. Et Dirk? Avez-vous cherché un atelier, pour le mettre en

apprentissage?

--Non, je ne suis pas allée: il est trop petit.

--Mais il a quinze ans: les petits doivent vivre comme les grands.

Faites-en un cordonnier ou un tailleur. Ce n'est pas là un lourd

travail, comme celui de notre Hein chez son forgeron.

--Fiche-moi la paix! tu es comme ton père: tu veux faire travailler les

petits enfants pour garder ton argent, quand tu en gagnes.

--Je suis à la même enseigne qu'eux: je ne sais pas de métier. Vous nous

avez flanqués dans le monde pour nous laisser pousser comme de mauvaises

herbes, et crever de misère. Moi, je n'aurai pas d'enfants!

--Quel est ce langage malpropre? d'où sors-tu?

--Voyons, j'ai dix-huit ans; c'est abominable de nous avoir jetés dans

la vie pour faire de nous ce que vous faites!

--Tu parles selon ton intelligence: il faut bien prendre les enfants

quand ils viennent.

--Ah zut! c'est sans doute moi qui aurais dû vous apprendre à ne pas en

avoir.

La porte s'ouvrit. Kees s'arrêta sur le seuil, n'osant entrer. Je ne le

regardai pas.

--N'y a-t-il rien à manger? demandai-je à ma mère.

--Non, je croyais que tu aurais rapporté quelque chose.

Kees entra; il fit le tour de la chambre, en m'observant. Nos regards se

rencontrèrent. Le sien disait:

--Tu vois, j'aurais pu te donner du pain, mais tu es montée sur tes

grands chevaux, et voilà!

Ah! ce petit être adorable! il avait cherché à utiliser sa souplesse,

son adresse, dont il se prévalait auprès des autres gamins. Ce jeu, où

librement on l'avait laissé se développer, il voulait s'en servir pour

nous nourrir. Je me pris à sangloter frénétiquement.

--Que vont-ils devenir? Que vont-ils devenir?

--En voilà des histoires! Qu'est-ce que cela peut bien te faire, ce

qu'ils deviennent, pourvu que tu t'en tires? Du moment où tu as des

livres à lire, tu te moques bien du reste. Si tu aimais tant les

enfants, tu ne les cognerais pas, comme tu fais.

Je bondis devant ma mère, en rugissant:

--Mais je veux qu'ils apprennent, qu'ils apprennent! Ne voyez-vous pas

qu'ils deviennent des vagabonds? qu'ils finiront en prison? Ne

comprenez-vous donc pas où nous allons, maintenant qu'ils grandissent?

Elle haussa les épaules. Rien à faire. C'était cependant la même mère

qui ne voulait pas, quand ma soeur aînée et moi étions petites, nous

envoyer à une école gratuite, et qui avait mis son manteau au clou pour

payer l'écolage.

Kees avait à nouveau disparu. Une demi-heure plus tard, il revint avec

un grand pain. Ma mère le découpa. Je n'en voulais pas d'abord, mais

vaincue par la faim, j'en pris une tranche.

--Kees, dis-je, viens près de moi.

--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant.

--Allons, viens.

Mon intention était de l'entourer de mes bras, de l'embrasser, et de le

tenir un peu contre moi. Il vint; je le pris par les épaules. Son beau

regard limpide, logique, et déjà si averti des choses lamentables de la

vie, me remua tellement que je me mis à le secouer, et lui criai dans la

figure:

--Tu ne dois pas faire ça! tu ne dois pas faire ça! salaud! salaud!

--Mère! voilà que cette fausse canaille m'attire près d'elle pour me

faire du mal!

D'une secousse, il se dégagea et se réfugia auprès de ma mère.

--Oui, elle est fausse et judas, cette créature; elle n'a rien de mes

autres enfants.

--Si! si! je ressemble à Kees, mais il ne comprend pas.

Je me remis à sangloter éperdument. J'avais, à cette époque, la force de

pleurer plusieurs heures de suite.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 43 / 55 题