Pendant sa dernière grossesse, ma mère avait souffert de telles
privations, et les transes de deux expulsions en un seul hiver l'avaient
si fort déprimée que, pour la première fois, elle mit au monde un enfant
débile.
C'était une petite fille blonde, à tête d'ange, toujours un peu penchée
de côté. Nous la perdîmes au bout de deux ans.
Ma mère en eut une douleur que rien n'apaisait. Nous l'entendions
murmurer à voix basse:
--Ma petite fille! ma petite fille! Elle est morte de misère.
Elle nous rappelait constamment les gestes de son bébé, qui ne savait
pas encore parler.
--Te rappelles-tu, Keetje, quand elle était sur mes genoux à table,
qu'en voyant le pain, elle me faisait ouvrir le tiroir? Et comme elle
savait bien choisir, parmi les couteaux, le couteau à pain qu'elle me
tendait alors, triomphante! Et quand, pour lui faire une niche, je lui
présentais le sein au lieu d'une tartine, te souviens-tu de sa grimace,
parce qu'il lui rappelait le goût de la moutarde que j'y avais mise pour
la sevrer?
Et ma mère riait en pleurant.
Puis elle allait prendre dans une petite boîte la mèche de cheveux
blonds, auxquels adhéraient encore des lentes, et se plaçant sous la
lucarne de notre mansarde, pour pouvoir en distinguer la couleur dorée,
elle l'embrassait en sanglotant.
Enfin ma mère était devenue malade, et moins que jamais s'occupait de
ses enfants vivants.
Le docteur des pauvres vint la voir. Il nous regarda tous en disant:
--Quels beaux échantillons d'enfants!
«Mais vous êtes tous malades: la fièvre vous ronge. Quant à vous, petite
femme, il est temps de vous soigner sérieusement. Je vais prescrire de
la quinine, je vous permets d'en donner un peu à vos enfants. Puis
vous... que faire? Il faudrait des oeufs, de la viande, du vin. Au mot:
vin, nous avions tous levé la tête, stupéfaits.
Du vin à des pauvres!
Ce monsieur nous semblait dire des bêtises, tant chez nous, l'idée de
vin, se confondait avec l'idée de gens riches et de ripaille.
Il se rendit compte de notre ébahissement, nous embrassa d'un regard
circulaire, haussa les épaules et sortit.
Nous considérions notre mère presque avec respect, d'avoir une maladie
qu'une boisson aussi distinguée que le vin devait guérir. La viande, les
oeufs nous avaient moins frappés: nous voyions, autour de nous, des gens
qui en prenaient le dimanche; mais du vin!... jamais! Cela nous
effarait. Mon premier mouvement fut d'aller, la tête en feu, raconter la
chose chez les voisins.
Quand mes parents voulaient causer, ils devaient attendre qu'ils fussent
couchés, et les enfants endormis. Comme j'avais des insomnies,
j'entendais souvent leurs réflexions et leurs propos: j'apprenais ainsi
leurs projets et je partageais leurs inquiétudes.
Ce soir-là, quand la lumière fut éteinte et que mon père nous crut
endormis, il appela doucement:
--Mina!
--Oui, père, répondit-elle.
--Est-ce que Keetje dort? Cette gamine passe ses nuits à s'agiter.
Elle me poussa du coude et, comme je ne bougeais pas, elle fit:
--Oui.
--Écoute: on t'envoie souvent, dans ton service, chercher du vin à la
cave?
--Oui, la vieille ne sait pas bien descendre, et le fils ne veut pas:
alors on m'envoie.
--Eh bien! tu devrais prendre quelques bouteilles de vin pour mère.
--Non, Dirk! Non, Dirk! ne lui dis pas ça, protesta ma mère.
--Laisse donc!
--Je n'ose pas, père. Le fils descend de temps en temps pour en prendre
du très bon, et il s'apercevrait qu'il manque des bouteilles. Il y en a
juste deux sur un tas de rangées de six: si j'en ôte, il pourrait le
voir.
--Aussi ne faut-il pas enlever ces deux bouteilles, mais toute une
rangée, et remettre les deux sur le tas: de la sorte, cela ne se
remarquera pas.
--Et comment faire sortir ces six bouteilles?
--Tu les placeras sous la provision de charbon, et chaque matin tu en
cacheras deux dans le bac aux ordures, au moment de le mettre à la
porte; je me charge du reste.
--Oui, ainsi cela pourrait se faire, fit Mina, après un moment de
réflexion.
--Tu devrais bien aussi m'apporter un des pantalons du vieux monsieur,
puisqu'il est paralysé et ne s'en sert plus.
--Un pantalon! de quelle façon l'emporter? la vieille me remet, tous les
soirs, mes deux tartines au moment de mon départ.
--En faire un paquet serait maladroit, c'est évident. Il faut le mettre,
et replier les jambes jusqu'aux genoux: en les attachant avec une
épingle, cela tiendra, et personne ne verra rien.
--Ah non! le vieux a la peau qui pèle, et il se gratte continuellement
jusqu'au sang. Je ne veux pas mettre sur moi un objet qui a touché sa
peau.
Je la sentais, à côté de moi, frissonner de dégoût. Elle me donna des
coups de pieds et des coups de coude, de révolte, qui m'auraient
éveillée dix fois si je n'avais été tout oreilles.
Mon père ne se fâcha pas, mais se fit persuasif.
--Voyons, nous sommes sains: je n'ai jamais rien attrapé. C'est une
blague, la contagion; je n'ai plus de fond dans mon pantalon: un de ces
jours, je ne pourrai plus sortir.
Le lendemain, mon père rentra avec deux bouteilles de vin: on en
déboucha tout de suite une. C'était du vin couleur... jus de choux
rouge... Il en versa une demi-tasse à ma mère, qui le but en contractant
la bouche, comme si elle avait mordu dans une baie sauvage. Puis, avec
une cuillère, il nous en donna à goûter, mais nous fîmes tous
d'affreuses grimaces. Il but alors à même la bouteille, la vida aux
trois quarts, et claquant de la langue, il déclara:
--Cela n'a pas de goût: je préfère un «bittertje»[8].
[8] Amer.
Ma mère devint écarlate et eut des nausées: il fallut la soigner toute
la journée.
Le vin ne put jamais s'acclimater chez nous.
Mina, en rentrant le soir, fit un signe à mon père; il la suivit dans le
petit couloir obscur qui précédait notre chambre. Quand ils revinrent,
elle courut se frotter les jambes avec un torchon, en répétant:
--Hou! hou... sa peau pèle, sa peau pèle!
Le lendemain, mon père mit un bon gros pantalon, dont ma mère, en
clignotant fiévreusement des yeux et en tressautant à chaque bruit,
avait changé les boutons.