Ma mère avait déjà brûlé nos joujoux, pour atténuer un peu le froid
humide qu'il faisait chez nous. Comme elle n'était accouchée que de dix
jours, elle avait peur, disait-elle, d'attraper un frisson.
Nous attendions mon père, qui était cocher chez un loueur: peut-être
aurait-il reçu un pourboire, et pourrions-nous acheter des tourbes et du
café pour nous réchauffer. De manger, mon Dieu! on se passerait: il
fallait d'abord s'ôter cette rigidité des membres.
Mon père rentra, courbé en deux, les mains dans les poches, tremblant
sous son bourgeron de coton.
--Brr... il fait encore plus froid ici que dehors.
--Tu n'as rien, Dirk, pour chercher des tourbes et du café?
--Non. J'espérais trouver du feu: je croyais qu'une dame devait venir te
voir?
--Elle n'est pas venue, à cause du temps, sans doute.
--Si j'avais su, je me serais couché sous les chevaux. Quel froid! Quel
froid! On ne m'a pas laissé faire une seule course aujourd'hui: j'ai dû,
toute la journée, nettoyer des voitures à la rue, par cette température.
Les cochons! ils savent bien cependant que, quand je ne reçois pas de
pourboires, nous sommes sans pain: ce n'est pas avec leurs trois florins
par semaine que je puis entretenir un ménage de neuf enfants.
--J'ai un frisson qui me monte le long des jambes, grelotta ma mère, et
dans mon état...
--Nom de Dieu! Nom de Dieu! Il nous manquerait qu'il t'arrive du mal.
Couche-toi, et vous, les enfants, également: on mangera demain. Il faut
absolument du feu.
Il se mit à chercher dans le taudis ce qu'on pourrait bien brûler
encore, mais ne trouva que les sabots des enfants. Il les jeta de côté,
et recommença à chercher... rien... Il revint aux sabots, les empila
dans l'âtre, et y mit le feu; puis il se coucha.
--Je vais m'allonger contre toi pour te réchauffer.
La lampe s'éteignit faute d'huile; les petits sabots brûlaient lentement
parce qu'ils étaient mouillés; mais l'atmosphère se réchauffa et une
sensation meilleure nous envahit.
Il n'était que six heures du soir: il ne fallait pas songer à dormir.
Alors, à propos du froid, mon père raconta l'histoire de son oncle
Corneille Oldema, qui fit la guerre de Russie sous Napoléon. Il avait
assisté à la débâcle de Moscou, qu'il ne quitta qu'après avoir rempli
son havresac de chandeliers, de ciboires, et autres objets en or pris
dans les églises. De retour en Frise, la vente de ces objets, qu'un juif
avait achetés, lui rapporta de quoi acquérir une ferme et quatre belles
vaches. L'oncle avait dit:
--«Il ne faut pas croire que j'aie volé ces choses: tout le monde
pillait, les officiers comme les autres. C'est ainsi à la guerre. Mais
peu sont rentrés chez eux, comme moi, avec leur butin: presque tous sont
morts de froid en route, ou ont été tués par l'ennemi, ou assassinés par
leurs compagnons pour être pillés à leur tour. Moi, comme Frison, je
supportais bien le froid, mais ces petits hommes bruns, qui parlaient
une langue incompréhensible, mouraient comme des hannetons. Le froid les
raidissait et leur coupait le caquet; car, pour du caquet, ils en
avaient: ils parlaient et riaient dans les situations les plus
abominables, et allaient à l'assaut comme pour le plaisir, en vrais
démons qu'ils étaient. La nourriture les préoccupait peu: du pain et un
oignon et ils avaient bien dîné; mais le froid en faisait des petits
garçons. Ils commençaient par traîner la patte, puis se frottaient les
yeux, comme pris de vertige, puis lentement ils s'effondraient et
s'endormaient. C'était fini: ils ne se réveillaient plus.
«Un d'eux faisait route avec moi. Il lutta contre l'engourdissement: il
me parlait, me parlait; je ne comprenais naturellement rien; un peu
après, il zézayait; à la fin, ne pouvant plus se traîner, il s'accrocha
à moi, en bégayant comme un enfant, et ainsi que les autres, il
s'écroula doucement. Je pris deux timbales en or dans son havresac.
«Si en chemin je n'avais pas mendié, le gros orteil ostensiblement hors
de la chaussure, il est probable que jamais je ne serais revenu; mais on
me prit pour un pauvre diable, sans rien.»
Ma mère, qui s'était réchauffée, conta, à son tour, la campagne de son
oncle Hannis en Espagne. L'oncle Hannis était un petit Liégeois, très
pieux. Il avait, avec beaucoup d'autres, dû partir pour ce pays. C'était
très loin, et, à mesure que l'on marchait, la terre devenait si sèche et
les gens si bruns qu'il se disait que certainement on le conduisait au
bout du monde: et il avait raison, il a vu le bout du monde, confirmait
ma mère. On leur tirait dessus de derrière les buissons; les coups
partaient des maisons, des toits, des arbres, mais on ne voyait
personne. Alors, après une plaine jaune de sable brûlant, ils arrivèrent
au bout du monde, là où le ciel vient rejoindre la terre en une eau
bleue, bleue, comme on n'en avait jamais vu. Les camarades s'étaient
baignés dans le ciel, mais lui s'était agenouillé; par respect, il y
avait seulement trempé les mains, et, de ses doigts mouillés, il avait
fait le signe de la croix.
Pour ce qui était de rapporter du butin, l'oncle disait que c'était un
pays de meurt-de-faim, où des femmes, noires comme des sorcières,
chantaient et dansaient beaucoup, en poussant la croupe et en faisant
claquer des petits morceaux de bois entre les doigts. Quant à boire et à
manger comme dans notre pays, là-bas les gens riches eux-mêmes ne
savaient pas ce que c'était.
--Nous ne le savons pas non plus, conclut mon frère Hein.
Il sonnait dix heures chez les voisins: les petits sabots étaient
consumés; le froid redevenait intense; excepté les tout petits, aucun de
nous ne parvenait à s'endormir, et la nuit était encore si longue!