Nous nous étions établis à Holland op zyn Smalst, pendant qu'on y
construisait le canal d'Ymuiden. Mon père avait du travail dans les
écuries, mais il ne faisait long feu nulle part: nous dûmes encore une
fois quitter. Il partit à pied pour Amsterdam, où il trouva tout de
suite de l'occupation sur sa bonne mine. Il vint donc, un dimanche, nous
chercher. On avait loué, pour six florins, une charrette de paysan qui
devait nous conduire la nuit à Amsterdam.
Quoique nous eussions retenu toute la charrette, le paysan l'avait en
grande partie remplie d'objets à lui: des tonneaux, des paniers et aussi
un énorme moulin à café de magasin, qu'il voulait faire aiguiser en
ville.
Nous voilà lamentablement entassés, partis, dans l'obscurité, par les
routes serpentines, pavées en briques jaunes, de la Hollande. Au delà de
Haarlem, nous longeâmes pendant des heures une digue. On ne voyait pas
ses doigts devant les yeux, et on n'entendait que le mugissement des
vagues montant contre les berges et les cris stridents des oiseaux de
nuit. La charrette s'arrêtait à chaque instant; mon père descendait pour
voir si nous étions encore au milieu de la digue et parler au cheval qui
avait peur. Le danger était grand sur cette étroite bande, éclairée par
une lanterne falote attachée à la charrette. Les enfants criaient. Ma
mère, comme à chaque danger, récitait l'Évangile de saint Jean: «Au
commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe
était Dieu.» Mon père jurait; le paysan restait silencieux.
Un choc de la charrette fit tomber le grand moulin à café sur ma figure.
Je me mis à hurler; mais ma mère, qui ne pouvait voir ce qui m'était
arrivé, se fâcha et me donna des taloches pour me faire taire. Toute ma
figure s'enfla prodigieusement jusqu'à me fermer les yeux. Quand le jour
se leva, je recommençai doucement à gémir et dis:
--Mère, regarde-moi, je ne vois presque plus.
Ma mère, effrayée, se plaignit que, malgré que nous eussions payé pour
toute la charrette, le paysan l'avait encombrée au point de tuer presque
ses enfants.
Nous arrivâmes de grand matin à Amsterdam sur le Haarlemmerdyk, où mon
père avait loué une cave. Il prit les enfants, un à un, sous les bras,
et les fit sauter à terre. Moi, à cause de ma figure tuméfiée, il me
porta jusque dans la cave, en me consolant:
--Ma pauvre petite «Poeske,»[1] ne te plains plus: nous avons manqué
tous être noyés.
[1] Petite Chatte