Avant l'altération continue, sûre, et comme méthodique, que la misère
fait subir aux natures les mieux trempées, mes parents étaient, dans
leur milieu et pour leur éducation, deux êtres plutôt rares, tous deux
d'une beauté exceptionnelle quoique diamétralement opposée.
Mon père, Dirk Oldema, était un Frison haut de six pieds, mince et
élancé comme un bouleau, et d'une flexibilité incroyable. Il avait le
teint très frais, les yeux bleu clair lumineux, une denture
merveilleuse, des cheveux châtain clair bouclés, une voix parlée franche
et timbrée, et une voix chantée de ténor léger qui faisait s'arrêter les
passants. Son plus grand plaisir était, le soir, assis avec tous ses
enfants autour de l'âtre, de chanter en choeur, ou de raconter des
anecdotes de sa vie de soldat, alors qu'il était trompette, avait un
beau cheval et que, pendant que les autres étaient en ribote, il
raccommodait les bas de tout le régiment pour pouvoir louer des livres.
C'était la seule époque de bonheur qu'il avait eue dans la vie.
Ma mère, d'origine liégeoise, était petite et brune, d'une joliesse
piquante, extrêmement fine et bien prise, lisant des romans d'aventure,
mais n'en ayant jamais eu dans la vie. Elle préférait le luxe au
confort, et, à cause de son éducation sommaire, cela se manifestait par
un bonnet à fleurs rouges et blanches sur une chevelure mal entretenue,
ou des souliers vernis sur des bas troués. Sa joie était de sortir avec
Mina, ma soeur aînée, pour aller voir les magasins, de choisir aux
étalages des toilettes magnifiques pour nous tous, de se griser
là-devant, et de discuter le goût et le choix, comme si c'était arrivé.
Toutes deux rentraient la tête en feu, et continuaient la discussion
devant une tasse de café sucré.
Une des grandes attractions de ces belles choses eût été de faire
enrager les voisines et les tantes. A défaut de ces élégances, quand ma
mère avait un bonnet neuf ou une robe achetée au décrochez-moi-ça, elle
habillait le plus petit enfant le mieux qu'elle pouvait, partait se
promener de long en large dans la rue où habitait une des voisines ou
des tantes qu'il s'agissait de faire fondre d'envie, et elle balançait
la croupe et jouait avec l'enfant en affectant de ne voir personne;
mais, du coin de l'oeil, elle observait tout et venait nous raconter
comment la tante avait écarté légèrement le petit rideau en se cachant,
puis avait envoyé la petite cousine Kaatje pour bien détailler la
toilette de ma mère, et que bien sûr la tante avait verdi de dépit de
les voir, elle et son enfant, si bien attifés.
Ma mère était cependant fort bonne et, malgré sa grande misère, je l'ai
vue prêter à ces mêmes voisines sa robe du dimanche pour la mettre au
clou. Quand on lui témoignait un peu de sympathie, elle se donnait tout
à vous, trop même, et passait ses journées chez les autres, en lâchant
le ménage et les mioches. Elle était plus rusée qu'intelligente et
aurait en somme dû être une poupée de luxe: elle en avait toutes les
aptitudes.
Elle chantait toujours, en nous berçant dans ses bras, des louanges à la
Vierge: «Marie, Reine des cieux!» puis il y était question de «robes de
soie bleue». Je ne l'ai entendue chanter que lorsque j'étais petite:
plus tard la misère le lui avait désappris. Je me souviens d'une voix
très timbrée, avec beaucoup de charme; même quand ma mère était vieille,
sa voix parlée avait gardé tant d'inflexions, et son rire était resté si
jeune qu'on devenait confiant et gai en sa compagnie.
Mon père se maria en quittant l'armée, et devint gendarme: ce qui le
décida à accepter cette fonction était surtout le cheval qu'il adorait.
Ma mère, orpheline dès l'âge de treize ans et obligée de gagner sa vie
comme dentellière, ne savait rien, mais rien, du ménage. Depuis l'aube
jusque tard dans la nuit, elle avait dû faire aller les fuseaux, ne se
levant de sa chaise basse que pour se mettre à table et, tout de suite
après le repas, reprenant ce travail âpre, qui lui donna les
clignotements d'yeux sur lesquels je me guidais pour observer ce qui se
passait en elle. Aussi le premier repas qu'elle fit pour mon père, fut
des pommes de terre avec, comme sauce, de l'huile de lin au lieu d'huile
alimentaire.
Puis quoi? elle n'avait jamais eu de liberté: maintenant elle était
mariée et pouvait bien aller bavarder un peu chez les autres femmes de
gendarmes. Et quand mon père revenait de ses tournées, il ne trouvait
rien de prêt et devait souvent se remettre en selle sans avoir dîné.
Alors, aux haltes, il acceptait les petits verres qu'on offre volontiers
aux gendarmes pour être bien avec eux, et il rentrait, se tenant trop
raide sur son cheval. Il fut déplacé plusieurs fois, puis révoqué.
Il devint ensuite garde-chasse, mais il renonça à cette fonction de son
plein gré: il lui était impossible de mettre les menottes à un homme
qui, ne mangeant jamais de viande, avait tiré un lapin sur son propre
champ. Quand mon père entendait un coup de fusil qui lui semblait
suspect, il faisait un détour, et, à la nuit, il allait prévenir le
paysan qu'il serait obligé de confisquer, le lendemain, le fusil caché
sous les navets et de dresser procès-verbal.
Après, toujours par amour du cheval, il entra comme cocher dans les
grandes maisons; mais couper sa moustache l'horripilait, et il n'y resta
pas. Il s'engagea chez des loueurs et, de chute en chute, devint cocher
de fiacre. La première fois qu'il monta sur le siège d'un fiacre, il fut
honteux comme d'une déchéance; mais plus tard il en jugeait autrement,
et disait que les cochers de fiacre étaient des ouvriers, tandis que les
cochers de maître étaient des domestiques.
Ma mère pouvait rester des jours sans manger et n'en était guère
incommodée, tandis que mon père souffrait énormément de ces privations,
et, quand alors il entrait un peu d'argent, il y avait des conflits.
L'un voulait tout dépenser à de la nourriture; l'autre prétendait en
distraire une partie pour des vêtements ou autres choses indispensables.
Aussi ma mère avait-elle toujours un bas et faisait-elle des
cachotteries continuelles, qui mettaient mon père en fureur.
Ces deux êtres, de race et de nature si différentes, s'étaient épousés
pour leur beauté et par amour; leurs épousailles furent un échange de
deux virginités; ils eurent neuf enfants. Pour le surplus, peu de leurs
goûts et de leurs tendances s'accordaient, et, avec la misère comme
base, il en résulta un gâchis inextricable.
Nulle part, autant que chez nous, je n'ai entendu parler de beauté.
Quand nous nous rêvions riches, nous nous entretenions surtout de ce que
nous aurions appris, de toutes les belles choses dont nous nous serions
entourés, et, pour des affamés comme nous, la nourriture ne venait qu'en
dernier lieu.
J'ai souvenance d'un dimanche après-midi où mon père voulait faire la
lecture à ma mère, qui avait un nouvel enfant au sein; il en était
empêché par les voisins de l'étage au-dessus, qui recevaient des amis et
s'amusaient à chanter, en tapant des pieds en cadence et en frappant
avec des couteaux sur des verres. Il avait déjà, à plusieurs reprises,
fermé son livre en jurant, quand on frappa à la porte. C'était la
voisine qui venait inviter mes parents à partager leur divertissement.
--Je me disais: les voisins n'ont jamais rien; ils lisent par ennui.
Alors, si vous vouliez prendre part à notre plaisir?
Mon père remercia, mais d'un ton légèrement hautain, où perçaient son
mépris et sa mauvaise humeur de ce qu'on l'avait cru capable de s'amuser
à de semblables vulgarités.
La femme se retira confuse.
Mon père était pris à la campagne d'une joie tellement émue que les
larmes lui montaient aux yeux; jusqu'au coassement des grenouilles dans
les mares l'intéressait, et, quand nous voulions leur jeter des pierres,
il nous disait:
--Vous allez interrompre leurs causeries, et elles s'expriment si bien
dans leur langage! Elles font ménage comme nous, ont des enfants, mais
ne doivent pas avoir autant de misère, car elles ne seraient pas aussi
gaies.
Après ma neuvième ou dixième année, je ne me rappelle plus grand'chose
de sympathique chez nous. La misère s'était implantée à demeure; elle
allait s'aggravant à chaque nouvel enfant, et l'usure et le
découragement de mes parents rendaient de plus en plus fréquents les
jours de famine et de détresse.