IV

COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE

MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET

CINQUANTE ANNEES.

Myrtil s'était mis en chemin,

Guidé par les bonnes Abeilles.

Lorsqu'il les eut de ses oreilles

Ouï, comme en langage humain,

Qui contaient l'histoire suivie

De son beau songe trait pour trait,

Et comment Rose l'attendrait

S'il le fallait, toute la vie,

Aussitôt le Prince amoureux,

Malgré tout le noble entourage,

Qui ne craignait que son courage

En ce départ aventureux,

Prit une belle et bonne armée

Et se mit en marche à travers

Tant et tant de peuples divers,

Pour retrouver sa bien aimée,

Qu'il n'est Monarque ou Conquérant

Qui, pour de moins belles victoires

Et des travaux moins méritoires,

N'en ait reçu le nom de Grand.

L'Amant, dont la fortune heureuse

N'avait que des coups surprenants,

Par les mers et les continents

Promenait sa gloire amoureuse.

--Mais, si je tire du récit,

Dont j'ai suivi le commentaire,

Qu'il venait du bout de la terre,

Notre monde se rétrécit

Et n'a plus la même apparence;

Car, outre les pays connus

Dont bien des gens sont revenus,

Tels que Chine, Inde, Egypte et France,

Il avait encor parcouru

Bien des mers depuis ignorées

Et de fabuleuses contrées

Qui de ce monde ont disparu:

La mer où chantaient les Sirènes

Et les vallons mélodieux

Peuplés de Héros et de Dieux

Encor chers aux Muses sereines.

Le jardin d'Eden, où tomba

Adam et la race insoumise

Des hommes, la Terre Promise

Et le Royaume de Saba,

La côte d'Ophir et, près d'elle,

L'or en montagne accumulé,

Le Venusberg, l'île Thulé,

Où mourut le Vieux Roi fidèle,

Et les terres des Paladins,

Et la Forêt où j'imagine

Que vivaient Morgane et Brangine,

L'Ile d'Armide et ses jardins

Avant Renaud et la Croisade,

Et tout l'Orient enchanté,

En mille et une nuits conté

Par la bonne Schéhérazade:

Et Myrtil allait à travers

Le monde, entrainant à sa suite,

En son amoureuse poursuite,

Tous les peuples de l'Univers!

Car les Abeilles étaient Fées,

Et, dès que son glaive avait lui,

Les rois vaincus dressaient pour lui

Des colonnes et des trophées.

Si le voyage fut si grand

Que je n'ai pu faire le compte

Des merveilles qu'on en raconte,

Je puis, du moins, en comparant

Les dates qui m'en sont données.

Conclure que, pour parcourir

L'Univers et le conquérir,

Il mit cent et cinquante années.[1]

[Note 1: Ce calcul est insuffisant,

Car alors la belle durée

Des longs ans était mesurée

Autrement qu'elle est à présent.

(Note de l'auteur)]

V

COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET

LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT

FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN

Il est clair qu'un si grand concours

De peuples en tel équipage

Ne se meut point sans grand tapage.

Donc, par les chemins les plus courts,

Tous les courriers de la frontière

Revenaient en hâte, annonçant

A Rose qu'un Roi tout Puissant

Avait conquis la terre entière

Et n'avait plus qu'à conquérir

Ce seul royaume, en telle sorte

Que son armée était si forte,

Qu'il entrerait sans coup férir.

Rose ouït ce préliminaire

Comme Reine, sans s'émouvoir,

Ayant hérité du pouvoir

De son père mort centenaire,

(On vivait très vieux en ce temps).

Mais l'on s'étonnait que la Reine

Demeurât d'humeur si sereine

Devant ces périls éclatants.

Or, sans vous creuser la cervelle.

Vous avez deviné comment

Rose ne s'émut nullement

En entendant cette nouvelle,

Car vous pouvez vous figurer

Que quelque Abeille avant-coureuse

Avait dit à notre amoureuse

Plus que de quoi la rassurer.

La Mouche-Fée, à son oreille,

Comme une clochette d'or fin,

Sonna si doucement, qu'enfin

Rose n'eut joie autre ou pareille.

Comme moi, vous pouvez déjà

Conclure de cette arrivée

Que, dès que l'aube fut levée

Dans le ciel et se propagea,

Myrtil avait quitté sa tente,

Et précédé du bel Essaim

Qui le servait en son dessein,

Poursuivait sa course constante,

Et cela de telle façon,

Que Myrtil, comme je vais dire,

Vit le Petit Castel de cire

Dont notre Essaim fut le maçon.

Toutes choses étaient changées

Sinon de lieu, du moins de fait:

Les mêmes lilas, en effet,

Et les buis en belles rangées,

Avec l'âge étaient devenus

Si grands, si grands, que les grands chênes,

Que l'on voit aux forêts prochaines,

N'étaient que brins d'herbe menus,

Et que les reines marguerites,

Ainsi que les jeunes rosiers,

Abeilles, où vous vous posiez,

Sans rien perdre de leurs mérites,

Etaient en telle floraison,

Qu'en une rose, n'en déplaise,

Rose aurait dormi mieux à l'aise

Qu'en son lit, par comparaison.

Et l'odeur fraîche et pénétrante

De tant de parfums, dit l'auteur,

Avait fait une eau de senteur

De l'onde unie et transparente

Du lac, qui s'était tant porté

Hors de ses bornes naturelles,

Que ses eaux pouvaient bien entre elles

Couvrir notre monde habité.

Car toutes choses, au contraire

De s'enlaidir, avaient été

Vieillissant en telle beauté

Qu'il est malaisé de pourtraire

Les admirables changements

Qui s'étaient faits dans la nature

Du jardin qu'avaient, en peinture,

Montré deux songes si charmants.

Contes des fées · 第 23 / 66 题