COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE
MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET
CINQUANTE ANNEES.
Myrtil s'était mis en chemin,
Guidé par les bonnes Abeilles.
Lorsqu'il les eut de ses oreilles
Ouï, comme en langage humain,
Qui contaient l'histoire suivie
De son beau songe trait pour trait,
Et comment Rose l'attendrait
S'il le fallait, toute la vie,
Aussitôt le Prince amoureux,
Malgré tout le noble entourage,
Qui ne craignait que son courage
En ce départ aventureux,
Prit une belle et bonne armée
Et se mit en marche à travers
Tant et tant de peuples divers,
Pour retrouver sa bien aimée,
Qu'il n'est Monarque ou Conquérant
Qui, pour de moins belles victoires
Et des travaux moins méritoires,
N'en ait reçu le nom de Grand.
L'Amant, dont la fortune heureuse
N'avait que des coups surprenants,
Par les mers et les continents
Promenait sa gloire amoureuse.
--Mais, si je tire du récit,
Dont j'ai suivi le commentaire,
Qu'il venait du bout de la terre,
Notre monde se rétrécit
Et n'a plus la même apparence;
Car, outre les pays connus
Dont bien des gens sont revenus,
Tels que Chine, Inde, Egypte et France,
Il avait encor parcouru
Bien des mers depuis ignorées
Et de fabuleuses contrées
Qui de ce monde ont disparu:
La mer où chantaient les Sirènes
Et les vallons mélodieux
Peuplés de Héros et de Dieux
Encor chers aux Muses sereines.
Le jardin d'Eden, où tomba
Adam et la race insoumise
Des hommes, la Terre Promise
Et le Royaume de Saba,
La côte d'Ophir et, près d'elle,
L'or en montagne accumulé,
Le Venusberg, l'île Thulé,
Où mourut le Vieux Roi fidèle,
Et les terres des Paladins,
Et la Forêt où j'imagine
Que vivaient Morgane et Brangine,
L'Ile d'Armide et ses jardins
Avant Renaud et la Croisade,
Et tout l'Orient enchanté,
En mille et une nuits conté
Par la bonne Schéhérazade:
Et Myrtil allait à travers
Le monde, entrainant à sa suite,
En son amoureuse poursuite,
Tous les peuples de l'Univers!
Car les Abeilles étaient Fées,
Et, dès que son glaive avait lui,
Les rois vaincus dressaient pour lui
Des colonnes et des trophées.
Si le voyage fut si grand
Que je n'ai pu faire le compte
Des merveilles qu'on en raconte,
Je puis, du moins, en comparant
Les dates qui m'en sont données.
Conclure que, pour parcourir
L'Univers et le conquérir,
Il mit cent et cinquante années.[1]
[Note 1: Ce calcul est insuffisant,
Car alors la belle durée
Des longs ans était mesurée
Autrement qu'elle est à présent.
(Note de l'auteur)]
V
COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET
LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT
FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
Il est clair qu'un si grand concours
De peuples en tel équipage
Ne se meut point sans grand tapage.
Donc, par les chemins les plus courts,
Tous les courriers de la frontière
Revenaient en hâte, annonçant
A Rose qu'un Roi tout Puissant
Avait conquis la terre entière
Et n'avait plus qu'à conquérir
Ce seul royaume, en telle sorte
Que son armée était si forte,
Qu'il entrerait sans coup férir.
Rose ouït ce préliminaire
Comme Reine, sans s'émouvoir,
Ayant hérité du pouvoir
De son père mort centenaire,
(On vivait très vieux en ce temps).
Mais l'on s'étonnait que la Reine
Demeurât d'humeur si sereine
Devant ces périls éclatants.
Or, sans vous creuser la cervelle.
Vous avez deviné comment
Rose ne s'émut nullement
En entendant cette nouvelle,
Car vous pouvez vous figurer
Que quelque Abeille avant-coureuse
Avait dit à notre amoureuse
Plus que de quoi la rassurer.
La Mouche-Fée, à son oreille,
Comme une clochette d'or fin,
Sonna si doucement, qu'enfin
Rose n'eut joie autre ou pareille.
Comme moi, vous pouvez déjà
Conclure de cette arrivée
Que, dès que l'aube fut levée
Dans le ciel et se propagea,
Myrtil avait quitté sa tente,
Et précédé du bel Essaim
Qui le servait en son dessein,
Poursuivait sa course constante,
Et cela de telle façon,
Que Myrtil, comme je vais dire,
Vit le Petit Castel de cire
Dont notre Essaim fut le maçon.
Toutes choses étaient changées
Sinon de lieu, du moins de fait:
Les mêmes lilas, en effet,
Et les buis en belles rangées,
Avec l'âge étaient devenus
Si grands, si grands, que les grands chênes,
Que l'on voit aux forêts prochaines,
N'étaient que brins d'herbe menus,
Et que les reines marguerites,
Ainsi que les jeunes rosiers,
Abeilles, où vous vous posiez,
Sans rien perdre de leurs mérites,
Etaient en telle floraison,
Qu'en une rose, n'en déplaise,
Rose aurait dormi mieux à l'aise
Qu'en son lit, par comparaison.
Et l'odeur fraîche et pénétrante
De tant de parfums, dit l'auteur,
Avait fait une eau de senteur
De l'onde unie et transparente
Du lac, qui s'était tant porté
Hors de ses bornes naturelles,
Que ses eaux pouvaient bien entre elles
Couvrir notre monde habité.
Car toutes choses, au contraire
De s'enlaidir, avaient été
Vieillissant en telle beauté
Qu'il est malaisé de pourtraire
Les admirables changements
Qui s'étaient faits dans la nature
Du jardin qu'avaient, en peinture,
Montré deux songes si charmants.