I
COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS
DU ROI
Alors vivait sans crédit ni richesse
Une Fée humble et seule; car il est
Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plaît,
Comme, chez nous, de vilaine à duchesse.
Bien qu'elle n'eût ni renom ni pouvoir
Et qu'elle fut pauvre en sa confrérie,
Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie
--Tel est son nom--était charmante à voir.
Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles,
Elle habitait le tronc d'un saule creux
Et ne quittait son réduit ténébreux
Plus que ne font les perles leurs coquilles.
Mais un beau jour que, chassant par le bois
Avec sa meute un superbe équipage,
Le fils du Roi menait à grand tapage
Du bois au lac un dix cors aux abois,
Pour voir les chiens et la belle poursuite
Et les pourpoints brillants des cavaliers,
Elle quitta son arbre, et des halliers
Voyait passer le Prince avec sa suite.
Le Fils du Roi, qui saluait déjà
(Car c'est de Fée à Prince assez l'usage)
En voyant mieux un si charmant visage,
S'arrêta court et la dévisagea.
Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
En le voyant si beau, de son côté
Le regardait devant elle arrêté,
Droit dans les yeux de ses prunelles franches.
Naïf amour par pudeur s'enhardit:
Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
Chacun s'en fut méditant la rencontre:
--Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit.