I
COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT
AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS
L'Infante avait seize printemps,
Dont je vous veux conter la vie.
La légende que j'ai suivie
Fait régner son père du temps
Que l'histoire n'était écrite;
Il n'importe. Mais je voudrais
Faire aimer ses gentils attraits
Selon leur grâce et leur mérite.
Belle-Mignonne était son nom:
Ce nom, s'il faut que j'en raisonne,
Venait de ce que sa personne
N'avait trait qui ne fut mignon.
Parmi les plus belles merveilles,
Il n'était point telle beauté,
Tant que chaque Prince invité
N'avait plus que soucis et veilles.
Ils amenaient de grands présents
En or, joyaux et haquenées,
En étoffes bien façonnées,
En santal, myrrhe et grains d'encens,
Ce qui faisait bien mieux l'affaire
Du Roi que les maigres cadeaux
Qu'en sonnets, dizains et rondeaux,
Les Poètes lui venaient faire.
Parmi tous ces beaux fils de Roi,
Etait un pauvre petit page;
Il n'avait aucun équipage,
Or, ni joyaux, ni palefroi:
Le rang ne vaut âme bien faite.
Son nom de page était Parfait,
De ce que son âme, en effet,
Comme sa mine, était parfaite.
L'Infante l'aimait en secret,
Bien qu'encore aucune parole,
Bouquet parlant ou banderole
Eût assuré l'amant discret,
Et notre amant, mélancolique,
D'autre part, ne pouvait oser
A si grande Dame exposer
Sa très amoureuse supplique.
Ils faisaient pourtant de grands voeux,
Ne voulant qu'être unis ensemble.
Tout en n'avouant rien, ce semble,
Ne peut-on compter pour aveux
Rougeur et trouble en l'attitude
Qui ne trompe le bien-aimé,
Et par coup d'oeil à point nommé
Leur bienheureuse inquiétude?