NAPOLÉON.

Madrid, le 8 décembre 1808.

_Seizième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Montebello se loue beaucoup de la conduite du général de

brigade Pouzet à la bataille de Tudela; du général de division Lefebvre,

du général de brigade d'artillerie Couin, de son aide-de-camp Gueheneuc.

Il fait une mention particulière des trois régimens de la Vistule. Le

général de brigade Augereau, qui a chargé à la tête de la division

Morlot, s'est fait remarquer. Messieurs Viry et Labédoyère ont pris une

pièce de canon au milieu de la ligne ennemie. Le second a été légèrement

blessé au bras.

S. M. a nommé le colonel Pépin général de brigade, et le major polonais

Kliki, colonel. Le colonel polonais Kasinowski, qui a été blessé, a été

nommé membre de la légion-d'honneur.

Le général de division Ruffin, ayant passé le Tage à Aranjuez,

s'est porté sur Orcanna et a coupé le chemin aux débris de l'armée

d'Andalousie qui voulaient se retirer en Andalousie et qui se sont jetés

sur Cuença.

Les divisions de cavalerie des généraux Lasalle et Milhaud se sont

dirigées sur le Portugal par Talavera de la Reina.

Le duc de Dantzick arrive aujourd'hui à Madrid avec son corps d'armée.

Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, est arrivé à Guadalaxara venant

de Sarragosse.

S. M. voulant épargner aux honnêtes habitans de cette ville les horreurs

d'un assaut, n'a pas voulu qu'on attaquât Sarragosse jusqu'au moment

où la nouvelle des événemens de Madrid et de la dispersion des armées

espagnoles y serait connue. Cependant si cette ville s'obstinait dans sa

résistance, les mines et les bombes en feraient raison.

Le huitième corps est entré en Espagne. Le général Delaborde va porter

son quartier-général à Vittoria.

La division polonaise du générai Valence arrive aujourd'hui à Buitrago.

Les Anglais sont en retraite de tous côtés. La division Lasalle a

cependant rencontré seize hommes qu'elle a sabrés; c'était des traîneurs

ou des hommes qui s'étaient égarés.

Le maréchal Mortier arrivera le 16 en Catalogne, pour tourner l'armée

ennemie et faire sa jonction avec les généraux Duhesnie et Saint-Cyr.

Le 23 novembre, la brèche du château de la Trinité de la ville de Roses

était au moment de se trouver praticable. Le même jour, les Anglais ont

débarqué quatre cents hommes au pied du château. Un bataillon italien a

marché sur eux, leur a tué dix hommes, en a blessé davantage et a jeté

le reste dans la mer.

On a remarqué une trentaine de barques qui sortaient du port de Roses,

ce qui porte à penser que les habitans commencent à évacuer la ville.

Le 24, l'avant-garde ennemie, campée sur la Fluvia, forte de cinq à

six mille hommes, et commandée par le général Alvarès, est venue en

plusieurs colonnes attaquer les points de Navata, Puntos, Armodas et

Garrigas, occupés par la division du général Souham. Le premier régiment

d'infanterie légère et le quatrième bataillon de la troisième légère ont

soutenu seuls l'effort de l'ennemi et l'ont ensuite repoussé.

L'ennemi a été rejeté au-delà de la Fluvia, avec une perte considérable

en tués et blessés. On a fait des prisonniers, parmi lesquels se

trouvent le colonel Lebrun, commandant en second de l'expédition, et

colonel du régiment de Tarragone, le major et un capitaine du même

régiment.

Madrid, le 10 décembre 1808.

_Dix-septième bulletin de l'armée d'Espagne._

S. M. a passé hier, au Prado, la revue du corps du maréchal duc de

Dantzick, arrivé avant-hier à Madrid; elle a témoigné sa satisfaction à

ces braves troupes.

Elle a passé aujourd'hui la revue des troupes de la confédération du

Rhin, formant la division commandée par le général Leval. Les

régimens de Nassau et de Bade se sont bien comportés. Le régiment de

Hesse-Darmstadt n'a pas soutenu la réputation des troupes de ce pays et

n'a pas répondu à l'opinion qu'elles avaient donnée d'elles dans les

campagnes de Pologne. Le colonel et le major paraissent être des hommes

médiocres.

Le duc d'Istrie est parti le 6 de Guadalaxara; il a fait battre toute la

route de Sarragosse et de Valence, a fait cinq cents prisonniers et a

pris beaucoup de bagages. Au Bastan, un bataillon de cinq cents hommes,

cerné par la cavalerie, a été écharpé.

L'armée ennemie, battue à Tudela, à Catalayud, abandonnée par ses

généraux, par une partie de ses officiers et par un grand nombre de

soldats, était réduite à six mille hommes.

Le 8, à minuit, le duc d'Istrie fit attaquer par le général Montbrun à

Santa-Cruz un corps qui protégeait la fuite de l'armée ennemie. Ce corps

fut poursuivi l'épée dans les reins, et on lui fit mille prisonniers. Il

voulut se jeter dans l'Andalousie par Madridego. Il paraît qu'il a été

forcé de se disperser dans les montagnes de Cuença.

Madrid, 12 décembre 1808.

_Dix-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

La junte centrale d'Espagne avait peu de pouvoir. La plupart des

provinces lui répondaient à peine; toutes lui avaient arraché

l'administration des finances. Elle était influencée par la dernière

classe du peuple; elle était gouvernée par la minorité; Florida-Blanca

était sans aucun crédit. La junte était soumise à la volonté de deux

hommes, l'un nommé Lorenzo-Calvo, marchand épicier de Sarragosse, qui

avait gagné en peu de mois le titre d'excellence; c'était un de ces

hommes violens qui paraissent dans les révolutions; sa probité était

plus que suspecte; l'autre était un nommé Tilly, condamné autrefois aux

galères comme voleur, frère cadet du nommé Gusman, qui a joué un rôle

sous Robespierre dans le temps de la terreur, et bien digne d'avoir eu

pour frère ce misérable. Aussitôt que quelque membre de la junte voulait

s'opposer à des mesures violentes, ces deux hommes criaient à la

trahison: un rassemblement se formait sous les fenêtres d'Aranjuez, et

tout le monde signait. L'extravagance et la méchanceté de ces meneurs

se manifestaient de toutes les manières. Aussitôt qu'ils apprirent

que l'empereur était à Burgos et que bientôt il serait à Madrid, ils

poussèrent le délire jusqu'à faire contre la France une déclaration de

guerre remplie d'injures et de traits de folie.

Ce que les honnêtes gens ont à en souffrir de la dernière classe du

peuple se concevrait à peine, si chaque nation ne trouvait dans ses

annales le souvenir de crises semblables.

Récemment encore trois respectables habitans de Tolède ont été égorgés.

Lorsque le 11, le général de division Lasalle, poursuivant l'ennemi, est

arrivé à Talavera de la Reyna, où les Anglais étaient passés en triomphe

dix jours auparavant, en annonçant qu'ils allaient secourir la capitale,

un spectacle affreux s'est offert aux yeux des Français: un cadavre

revêtu de l'uniforme de général espagnol, était suspendu a une potence

et percé de mille coups de fusil: c'était le général Bénito San Juan,

que ses soldats, dans le désordre de leur terreur panique, et pour

donner un prétexte à leur lâcheté, avaient aussi indignement sacrifié.

Ils n'ont repris haleine à Talavera, que pour torturer leur infortuné

général, qui pendant tout un jour, a été le but de leur barbarie et de

leur adresse atroce.

Talavera de la Reyna est une ville considérable, située sur la belle

vallée du Tage et dans un pays très-fertile.

Les évêques de Léon et d'Astorga, et un grand nombre d'ecclésiastiques,

se sont distingués par leur bonne conduite et par l'exemple des vertus

apostoliques.

Le pardon général accordé par l'empereur et les dispositions qui

marquent l'établissement de la nouvelle dynastie par l'anéantissement

des maisons des principaux coupables, ont produit un grand effet. La

destruction de droits odieux au peuple et contraires à la prospérité de

l'état, et la mesure qui ne laisse plus à la classe nombreuse des moines

aucune incertitude sur son sort, ont un bon résultat.

L'animadversion générale se dirige contre les Anglais. Les paysans

disent dans leur langage, qu'à l'approche des Français, les Anglais sont

allés monter sur leurs chevaux de bois.

S. M. a passé hier la revue de plusieurs corps de cavalerie. Elle

a nommé commandant de la Légion d'Honneur, le colonel des lanciers

polonais Konopka. Le corps que cet officier commande s'est couvert de

gloire dans toutes les occasions.

S. M. a témoigné sa satisfaction à la brigade Dijon, pour sa bonne

conduite à la bataille de Tudela.

Madrid, 13 décembre 1808.

_Dix-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

La place de Roses s'est rendue le 6; deux mille hommes ont été faits

prisonniers. On a trouvé dans la place une artillerie considérable; six

vaisseaux de ligne anglais qui étaient mouillés sur la rade, n'ont pu

recevoir la garnison à leur bord. Le général Gouvion-Saint-Cyr se loue

beaucoup du général de division Pino. Les troupes du royaume d'Italie se

sont distinguées pendant le siège.

L'empereur a passé aujourd'hui en revue, au-delà du pont de Ségovie,

toutes les troupes réunies du corps du maréchal duc de Dantzick.

La division du général Sébastiani s'est mise en marche pour Talavera de

la Reyna.

La division polonaise du général Valence est fort belle.

La dissolution des troupes espagnoles continue de tous côtés; les

nouvelles levées qu'on était occupé à faire, se dispersent de toutes

parts et retournent dans leurs foyers.

Les détails que l'on recueille de la bouche des Espagnols, sur la junte

centrale, tendent tous à la couvrir de ridicule. Cette assemblée était

devenue l'objet du mépris de toute l'Espagne. Ses membres, au nombre

de trente-six, s'étaient attribué eux-mêmes des titres, des cordons de

toute espèce, et soixante mille livres de traitement. Florida-Blanca

était un véritable mannequin. Il rougit à présent du déshonneur qu'il

a répandu sur sa vieillesse. Ainsi que cela arrive toujours dans de

pareilles assemblées, deux ou trois hommes dominaient tous les autres,

et ces deux ou trois misérables étaient aux gages de l'Angleterre.

L'opinion de la ville de Madrid est très-prononcée à l'égard de cette

junte, qui est vouée au ridicule et au mépris, ainsi qu'à la haine de

tous les habitans de la capitale.

La bourgeoisie, le clergé, la noblesse, convoqués par le corregidor, se

sont assemblés deux fois.

L'esprit de la capitale est fort différent de ce qu'il était avant le

départ des Français. Pendant le temps qui s'est écoulé depuis cette

époque, cette ville a éprouvé tous les maux qui résultent de l'absence

du gouvernement. Sa propre expérience lui a inspiré le dégoût des

révolutions; elle a resserré les liens qui l'attachaient au roi. Pendant

les scènes de désordre qui ont agité l'Espagne, les voeux et les regards

des hommes sages se tournaient vers leur souverain.

Jamais on n'a vu dans ce pays un aussi beau mois de décembre; on se

croirait au commencement du printemps. L'empereur profite de ce temps

magnifique pour rester à la campagne à une lieue de Madrid.

Paris, le 14 décembre 1808.

_Note extraite du Moniteur._

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'impératrice, dans sa

réponse à la députation du corps législatif, avait dit qu'elle était

bien aise de voir que le premier sentiment de l'empereur avait été pour

le corps législatif qui représente la nation.

S. M. l'impératrice n'a point dit cela; elle connaît trop bien nos

constitutions; elle sait trop bien que le premier représentant de la

nation, c'est l'empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la

nation.

Dans l'ordre de nos constitutions, après l'empereur, est le sénat; après

le sénat, est le conseil d'état; après le conseil d'état, est le corps

législatif; après le corps législatif, viennent chaque tribunal et

fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait

dans nos constitutions un corps représentant la nation, ce corps serait

souverain; les autres corps ne seraient rien, et ses volontés seraient

tout.

La convention, même le corps législatif, ont été représentans. Telles

étaient nos constitutions alors. Aussi le président disputa-t-il

le fauteuil au roi, se fondant sur le principe que le président de

l'assemblée de la nation, était avant les autorités de la nation. Nos

malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait

une prétention chimérique et même criminelle, que de vouloir représenter

la nation avant l'empereur.

Le corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé

conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire des lois, n'en

ayant pas la proposition. Le conseil législatif est donc la réunion

des mandataires des collèges électoraux. Ou les appelle députés des

départemens, parce qu'ils sont nommés par les départemens.

Dans l'ordre de notre hiérarchie constitutionnelle, le premier

représentant de la nation, c'est l'empereur, et ses ministres, organes

de ses décisions; la seconde autorité représentante, est le sénat;

la troisième, le conseil d'état qui a de véritables attributions

législatives; le conseil législatif a le quatrième rang.

Tout rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles

venaient pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.

Madrid, 15 décembre 1808.

_Réponse de l'empereur à une députation de la ville de Madrid._

J'agrée les sentimens de la ville de Madrid. Je regrette le mal qu'elle

a essuyé, et je tiens à bonheur particulier d'avoir pu, dans ces

circonstances, le sauver et lui épargner de plus grands maux.

Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les

classes des citoyens, sachant combien l'incertitude est pénible pour

tous les peuples et pour tous les hommes.

J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines.

Il n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop nombreux.

Ceux qui sont appelés par une vocation qui vient de Dieu, resteront

dans leur couvens. Quant à ceux dont la vocation était peu solide et

déterminée par des considérations mondaines, j'ai assuré leur existence

dans l'ordre des ecclésiastiques séculiers. Du surplus des biens des

couvens, j'ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus

intéressante et la plus utile parmi le clergé.

J'ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient.

Les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer

aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens.

J'ai satisfait à ce que je devais à moi et à ma nation; la part de la

vengeance est faite; elle est tombée sur dix des principaux coupables;

le pardon est entier et absolu pour tous les autres.

J'ai supprimé des droits usurpés par les seigneurs, dans le temps des

guerres civiles, où les rois ont trop souvent été obligés d'abandonner

leurs droits, pour acheter leur tranquillité et le repos des peuples.

J'ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des

hôtelleries, des fours, des moulins, des madragues, des pêcheries et

donner un libre essor à son industrie, en observant les lois et les

réglemens de la police. L'égoïsme, la richesse et la prospérité d'un

petit nombre d'hommes nuisaient plus à votre agriculture que les

chaleurs de la canicule.

Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit y avoir dans un état qu'une

justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et

étaient contraires aux droits de la nation. Je les ai détruites.

J'ai aussi fait connaître à chacun ce qu'il pouvait avoir à craindre, ce

qu'il pouvait espérer.

Les armées anglaises, je les chasserai de la Péninsule.

Sarragosse, Valence, Séville seront soumises ou par la persuasion, ou

parla force de mes armes.

Il n'est aucun obstacle capable de retarder long-temps l'exécution de

mes volontés.

Mais ce qui est au-dessus de mon pouvoir,, c'est de constituer les

Espagnols en nation sous les ordres du roi, s'ils continuent à être

imbus des principes de scission et de haine envers la France, que les

partisans des Anglais et les ennemis du continent ont répandus au sein

de l'Espagne. Je ne puis établir une nation, un roi et l'indépendance

des Espagnols, si ce roi n'est pas sûr de leur affection et de leur

fidélité.

Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. Les divisions dans la

famille royale avaient été tramées par les Anglais. Ce n'était pas le

roi Charles et le favori, que le duc de l'Infantado, instrument de

l'Angleterre, comme le prouvent les papiers récemment trouvés dans

sa maison, voulait renverser du trône, c'était la prépondérance de

l'Angleterre qu'on voulait établir en Espagne; projet insensé, dont le

résultat aurait été une guerre de terre sans fin, et qui aurait fait

couler des flots de sang. Aucune puissance ne peut exister sur le

continent, influencée par l'Angleterre. S'il en est qui le désirent,

leur désir est insensé et produira tôt ou tard leur ruine.

Il me serait facile, et je serais obligé de gouverner l'Espagne en y

établissant autant de vice-rois qu'il y a de provinces. Cependant, je ne

me refuse point de céder mes droits de conquête au roi, et à l'établir

dans Madrid, lorsque les trente mille citoyens que renferme cette

capitale, ecclésiastiques, nobles, négocians, hommes de loi, auront

manifesté leurs sentimens et leur fidélité, donné l'exemple aux

provinces, éclairé le peuple et fait connaître à la nation, que son

existence et son bonheur dépendent d'un roi et d'une constitution

libérale, favorable au peuple et contraire seulement à l'égoïsme et aux

passions orgueilleuses des grands.

Si tels sont les sentimens des habitans de la ville de Madrid, que ces

trente mille citoyens se rassemblent dans les églises, qu'ils prêtent,

devant le Saint-Sacrement, un serment qui sorte non-seulement de la

bouche, mais du coeur, et qui soit sans restriction jésuitique; qu'ils

jurent appui, amour et fidélité au roi; que les prêtres au confessionnal

et dans la chaire, les négocians dans leur correspondance, les hommes

de loi dans leurs écrits et leurs discours, inculquent ces sentimens au

peuple; alors je me dessaisirai du droit, de conquête, je placerai le

roi sur le trône, et je me ferai une douce tâche de me conduire envers

les Espagnols en ami fidèle. La génération pourra varier dans ses

opinions; trop de passions ont été mises en jeu; mais vos neveux me

béniront comme votre régénérateur; ils placeront au nombre des jours

mémorables, ceux où j'ai paru parmi vous; et, de ces jours, datera la

prospérité de l'Espagne.

Voilà, M. le corregidor, ma pensée tout entière. Consultez vos

concitoyens et voyez le parti que vous avez à prendre; mais quel qu'il

soit, prenez-le franchement et ne me montrez que des dispositions

vraies.

Valderad, 28 décembre 1808.

_Vingt-unième bulletin de l'armée d'Espagne._

Les Anglais sont entrés en Espagne le 29 octobre.

Ils ont vu dans les mois de novembre et de décembre, détruire l'armée de

Galice à Espinosa, celle d'Estramadure à Burgos, celle d'Aragon et de

Valence à Tudela, celle de réserve à Somo-Sierra; enfin, ils ont vu

prendre Madrid, sans faire aucun mouvement et sans secourir aucune des

armées espagnoles, pour lesquelles une division de troupes anglaises eût

été cependant un secours considérable.

Dans les premiers jours du mois de décembre, on apprit que les colonnes

de l'armée anglaise étaient en retraite, et se dirigeaient vers la

Corogne, où elles devaient se rembarquer. De nouvelles informations

firent ensuite connaître qu'elles s'étaient arrêtées, et que le 16 elles

étaient parties de Salamanque, pour entrer en campagne. Dès le 15, la

cavalerie légère avait paru à Valladolid. Toute l'armée anglaise passa

le Duero, et arriva le 23 devant le duc de Dalmatie à Saldagua.

Aussitôt que l'empereur fut instruit à Madrid de cette résolution

inespérée des Anglais, il marcha pour leur couper la retraite et se

porter sur leurs derrières; mais quelque diligence que fissent les

troupes françaises, le passage de la montagne de Guadarama, qui était

couverte de neige, les pluies continuelles et le débordement des

torrens, retardèrent leur marche de deux jours.

Le 22, l'empereur était parti de Madrid; son quartier-général était le

23 à Villa-Castin, le 25 à Tordesillas, et le 27 a Médina del Rio-Secco.

Le 21, à la pointe du jour, l'ennemi s'était mis en marche pour déborder

la gauche du duc de Dalmatie; mais dans la matinée ayant appris le

mouvement qui se faisait de Madrid, il se mit sur-le-champ en retraite,

abandonnant ceux de ses partisans du pays dont il avait réveillé

les passions, les restes de l'armée de Galice, qui avaient conçu de

nouvelles espérances, une partie de ses hôpitaux et de ses bagages, et

un grand nombre de traînards. Cette armée a été dans un péril imminent;

douze heures de différence, elle était perdue pour l'Angleterre.

Elle a commis beaucoup de ravages, résultat inévitable des marches

forcées de troupes en retraite; elle a enlevé les couvertures, les

mules, les mulets et beaucoup d'autres effets; elle a pillé un grand

nombre d'églises et de couvens. L'abbaye de Sahagun, qui contenait

soixante religieux et qui avait toujours été respectée par l'armée

française, a été ravagée par les Anglais; partout les moines et les

prêtres ont fui à leur approche. Ces désordres ont exaspéré le pays

contre les Anglais: la différence de la langue, des moeurs et de la

religion, n'a pas peu contribué à cette disposition des esprits; ils

reprochent aux Espagnols de n'avoir plus d'armée à joindre à la leur, et

d'avoir trompé le gouvernement anglais; les Espagnols leur répondent,

que l'Espagne a eu des armées nombreuses, mais que les Anglais les ont

laissé détruire sans faire aucun effort pour les secourir.

Dans les quinze jours qui viennent de s'écouler, on n'a pas tiré un coup

de fusil; la cavalerie légère a seulement donné quelques coups de sabre.

Le général Durosnel, avec quatre cents chevau-légers de la garde, donna,

à la nuit tombante, dans une colonne d'infanterie anglaise, en marche,

sabra un grand nombre d'hommes, et jeta le désordre dans la colonne.

Le général Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs de la garde,

détaché depuis deux jours du quartier-général, avec trois escadrons de

son régiment, ayant pris beaucoup de bagages, de femmes, de traînards,

et trouvant le pont de l'Ezla coupé, crut la ville de Bénavente évacuée;

emporté par cette ardeur qu'on a si souvent reprochée au soldat

français, il passa la rivière à la nage pour se porter sur Bénavente,

où il trouva toute la cavalerie de l'arrière-garde anglaise; alors

s'engagea un long combat de quatre cents hommes contre deux mille. Il

fallut enfin céder au nombre; ces braves repassèrent la rivière; une

balle tua le cheval du général Lefebvre-Desnouettes, qui avait été

blessé d'un coup de pistolet, et qui resté à pied, fut fait prisonnier.

Dix de ses chasseurs, qui étaient aussi démontés, ont également été

pris, cinq se sont noyés, vingt ont été blessés. Cette échauffourée a

dû convaincre les Anglais de ce qu'ils auraient à redouter de pareilles

gens dans une affaire générale. Le général Lefebvre a sans doute fait

une faute, mais cette faute est d'un Français: il doit être à la fois

blâmé et récompensé.

Le nombre des prisonniers qu'on a faits à l'ennemi jusqu'à cette heure,

et qui sont la plupart des hommes isolés et des traînards, s'élève à

trois cents.

Le 28, le quartier-général de l'empereur était à Valderas;

Celui du duc de Dalmatie, à Mancilla;

Celui du duc d'Elchingen, à Villafer.

En partant de Madrid, l'empereur avait nommé le roi Joseph, son

lieutenant-général commandant la garnison de la capitale; les corps des

ducs de Dantzick et de Bellune, et les divisions de cavalerie Lasalle,

Milhaud, et Latour-Maubourg, avaient été laissés pour la protection du

centre.

Le temps est extrêmement mauvais. A un froid vif, ont succédé des pluies

abondantes. Nous souffrons, mais les Anglais doivent bien souffrir

davantage.

Benavente, le 31 décembre 1808.

_Vingt-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._

Dans la journée du 30, la cavalerie, commandée par le duc d'Istrie, a

passé l'Ezla. Le 30 au soir, elle a traversé Benavente et a poursuivi

l'ennemi jusqu'à Puente de la Velana.

Le même jour, le quartier-général a été établi à Benavente.

Les Anglais ne se sont pas contentés de couper une arche du pont de

l'Ezla, ils ont aussi fait sauter les piles avec des mines, dégât

inutile, qui est très-nuisible au pays. Ils se sont livrés partout au

plus affreux pillage. Les soldats, dans l'excès de leur perpétuelle

intempérance, se sont portés à tous les désordres d'une ivresse brutale.

Tout enfin, dans leur conduite, annonçait plutôt une armée ennemie

qu'une armée qui venait secourir un peuple ami. Le mépris que les

Anglais témoignaient pour les Espagnols, a rendu plus profonde encore

l'impression causée par tant d'outrages. Cette expérience est un utile

calmant pour les insurrections suscitées par les étrangers. On ne

peut que regretter que les Anglais n'aient pas envoyé une armée en

Andalousie. Celle qui a traversé Benavente, il y a dix jours, triomphait

en espérance et couvrait déjà ses drapeaux de trophées; rien n'égalait

la sécurité et l'audace qu'elle faisait paraître. A son retour, son

attitude était bien changée; elle était harassée de fatigues et

paraissait accablée de la honte de fuir sans avoir combattu. Pour

prévenir les justes reproches des Espagnols, les Anglais répétaient sans

cesse qu'on leur avait promis de joindre des forces nombreuses à leur

armée; et les Espagnols repoussaient encore cette calomnieuse assertion

par des raisons auxquelles il n'y avait rien à répondre.

Lorsqu'il y a dix jours les Anglais traversaient le pays, ils savaient

bien que les armées espagnoles étaient détruites. Les commissaires

qu'ils avaient entretenus aux armées de la gauche, du centre et de la

droite, n'ignoraient pas que ce n'était point cinquante mille hommes,

mais cent quatre-vingt mille, que les Espagnols avaient mis sous les

armes; que ces cent quatre-vingt mille hommes s'étaient battus, tandis

que pendant six semaines les Anglais avaient été spectateurs indifférens

de leurs combats. Ces commissaires n'avaient pas laissé ignorer que les

armées espagnoles avaient cessé d'exister. Les Anglais savaient donc

que les Espagnol étaient sans armées, lorsqu'il y a dix jours ils

se portèrent en avant, enivrés de la folle espérance de tromper la

vigilance du général français, et donnant dans le piège qu'il-leur avait

tendu pour les attirer en rase campagne. Ils avaient fait auparavant

quelques marches pour retourner à leurs vaisseaux.

Vous deviez, ajoutaient les Espagnols, persister dans cette résolution

prudente, ou bien il fallait être assez forts pour balancer les destins

des Français. Il ne fallait pas surtout avancer d'abord avec tant de

confiance pour reculer ensuite avec tant de précipitation; il ne fallait

pas attirer chez nous le théâtre de la guerre, et nous exposer aux

ravages de deux armées; après avoir appelé sur nos têtes tant de

désastres, il ne faut pas en jeter la faute sur nous.

Nous n'avons pu résister aux armes françaises, vous ne pouvez pas leur

résister davantage; cessez donc de nous accuser, de nous outrager: tous

nos malheurs viennent de vous.

Les Anglais avaient répandu dans le pays qu'ils avaient battu cinq mille

hommes de cavalerie française sur les bords de l'Ezla, et que le champ

de bataille était couvert de morts. Les habitans de Benavente ont été

fort surpris, lorsque visitant le champ de bataille, ils n'y ont trouvé

que trois Anglais et deux Français. Ce combat de quatre cents hommes

contre deux mille, fait beaucoup d'honneur aux Français. Les eaux de la

rivière avaient augmenté pendant toute la journée du 29, de sorte qu'à

la fin du jour le gué n'était plus praticable. C'est au milieu de la

rivière, et dans le temps où il était prêt à se noyer, que le général

Lefebvre-Desnouettes ayant été porté par le courant sur la rive occupée

par les Anglais, a été fait prisonnier. La perte des ennemis en tués

et en blessés dans cette affaire d'avant-postes, a été beaucoup plus

considérable que celle des Français. La fuite des Anglais a été si

précipitée, qu'ils ont laissé à l'hôpital leurs malades et leurs

blessés, et qu'ils ont été obligés de brûler un superbe magasin de

tentes et d'effets d'habillemens. Ils ont tué tous les chevaux blessés

ou fatigués qui les embarrassaient. On ne saurait croire combien ce

spectacle, si contraire à nos moeurs, de plusieurs centaines de chevaux

tués à coups de pistolet, indigne les Espagnols; plusieurs y voient une

sorte de sacrifice, un usage religieux, et cela leur fait naître des

idées bizarres sur la religion anglicane.

Les Anglais se retirent eu toute hâte. Tous les Allemands à leur service

désertent. Notre armée sera ce soir à Astorga et près des confins de la

Galice.

Benavente, 1er janvier 1809.

_Vingt troisième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie arriva le 30 à Mancilla où était la gauche des

ennemis, occupée par les Espagnols du général la Romana. Le général

Franceschi les culbuta d'une seule charge, leur tua beaucoup de

monde, leur prit deux drapeaux, fit prisonniers un colonel, deux

lieutenans-colonels, cinquante officiers et quinze cents soldats.

Le 31, le duc de Dalmatie entra à Léon; il y trouva deux mille malades.

La Romana avait succédé dans le commandement à Blake, après la bataille

d'Espinosa. Les restes de cette armée qui, devant Bilbao, était de

plus de cinquante mille hommes, formaient à peine cinq mille hommes

à Mancilla. Ces malheureux, sans vêtemens, accablés par la misère,

remplissent les hôpitaux.

Les Anglais sont en horreur à ces troupes qu'ils méprisent, aux citoyens

paisibles qu'ils maltraitent et dont ils dévorent la subsistance pour

faire vivre leur armée. L'esprit des habitans du royaume de Léon est

bien changé; ils demandent à grands cris et la paix et leur roi; ils

maudissent les Anglais et leurs insinuations fallacieuses; ils leur

reprochent d'avoir fait verser le sang espagnol pour nourrir le monopole

anglais et perpétuer la guerre du continent. La perfidie de l'Angleterre

et ses motifs sont maintenant à la portée de tout le monde et

n'échappent pas même à la pénétration du dernier des habitans des

campagnes. Ils savent ce qu'ils souffrent, et les auteurs de leurs maux

étaient sous leurs yeux.

Cependant les Anglais fuient en toute hâte, poursuivis par le duc

d'Istrie avec neuf mille hommes de cavalerie. Dans les magasins qu'ils

ont brûlés à Bénavente, se trouvaient, indépendamment des tentes, quatre

mille couvertures et une grande quantité de rhum. On a ramassé plus de

deux cents chariots de bagages et de munitions de guerre abandonnés sur

la route de Bénavente à Astorga. Les débris de la division la Romana se

sont jetés sur cette dernière ville et ont encore augmenté la confusion.

Les événement de l'expédition de l'Angleterre en Espagne fourniront le

sujet d'un beau discours d'ouverture du parlement. Il faudra annoncer à

la nation anglaise qui son armée est restée trois mois dans l'inaction,

tandis qu'elle pouvait secourir les Espagnols; que ses chefs, ou ceux

dont elle exécutait les ordres, ont eu l'extrême ineptie de la porter en

avant lorsque les armées espagnoles étaient détruites; qu'enfin elle a

commencé l'année, fuyant l'épée dans les reins, poursuivie par l'ennemi

qu'elle n'a pas osé combattre, et par les malédictions de ceux qu'elle

avait excités, fit qu'elle aurait dû défendre: de telles entreprises et

de semblables résultats ne peuvent appartenir qu'à un pays qui n'a pas

de gouvernement. Fox, ou même Pitt, n'auraient pas commis de telles

fautes. S'engager dans une lutte de terre contre la France qui a cent

mille hommes de cavalerie, cinquante mille chevaux d'équipages et neuf

cent mille hommes d'infanterie; c'est, pour l'Angleterre, pousser la

folie jusqu'à ses derniers excès; c'est être avide de honte, c'est enfin

diriger les affaires de la Grande-Bretagne comme pouvait le désirer le

cabinet des Tuileries. Il fallait bien peu connaître l'Espagne pour

attacher quelque importance à des mouvemens populaires, et pour espérer

qu'en y soufflant le feu de la sédition, cet incendie aurait quelques

résultats et quelque durée. Il ne faut que quelques prêtres fanatiques

pour composer et répandre des libelles, pour porter un désordre

momentané dans les esprits; mais il faut autre chose pour constituer une

nation en armes. Lors de la révolution de France il fallut trois années

et le régime de la convention pour préparer des succès militaires; et

qui ne sait encore à quelles chances la France fut exposée? Cependant

elle était excitée, soutenue par la volonté unanime de recouvrer les

droits qui lui avaient été ravis dans des temps d'obscurité. En Espagne,

c'étaient quelques hommes qui soulevaient le peuple pour conserver la

possession exclusive de droits odieux au peuple. Ceux qui se battaient

pour l'inquisition, les Franciscains et les droits féodaux, pouvaient

être animés d'un zèle ardent pour leurs intérêts personnels, mais ne

pouvaient inspirer à toute une nation une volonté ferme et des sentimens

durables. Malgré les Anglais, les droits féodaux, les Franciscains et

l'inquisition n'existent plus en Espagne.

Après la prise de Roses, le général Gouvion-Saint-Cyr s'est dirigé sur

Barcelonne avec le septième coups; il a dispersé tout ce qui se trouvait

aux environs de cette place, et il a fait sa jonction avec le général

Duhesme. Cette réunion a porté son armée à quarante mille hommes.

Les ducs de Trévise et d'Abrantès ont enlevé tous les ouvrages avancés

de Sarragosse. Le général du génie Lacoste prépare ses moyens pour

s'emparer de cette ville sans perte.

Le roi d'Espagne s'est rendu à Aranjuez pour passer en revue le premier

corps commandé par le duc de Bellune.

Astorga, 2 janvier 1809.

_Vingt-quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._

L'empereur est arrivé à Astorga le 1er janvier.

La route de Bénavente à Astorga est couverte de chevaux anglais morts,

de voitures d'équipages, de caissons d'artillerie et de munitions de

guerre. On a trouvé à Astorga des magasins de draps, de couvertures,

et d'outils de pionniers. Dans la route d'Astorga à Villa-Franca, le

général Colbert commandant l'avant-garde de cavalerie du duc d'Istrie, a

fait deux mille prisonniers, pris des convois de fusils, et délivré

une quarantaine d'hommes isolés qui étaient tombés entre les mains des

Anglais.

Quant à l'armée de la Romana, elle est réduite presqu'à rien. Ce

petit nombre de soldats, sans habits, sans souliers, sans solde, sans

nourriture, ne peut plus être compté pour quelque chose.

L'empereur a chargé le duc de Dalmatie de la mission glorieuse de

poursuivre les Anglais jusqu'au lieu de leur embarquement, et de les

jeter dans la mer l'épée dans les reins.

Les Anglais sauront ce qu'il en coûte pour faire un mouvement

inconsidéré devant l'armée française. La manière dont ils sont chassés

du royaume de Léon et de la Galice, et la destruction d'une partie de

leur armée leur apprendra sans doute à être plus circonspects dans leurs

opérations sur le continent.

La neige a tombé à gros flocons pendant toute la journée du 1er janvier.

Ce temps, très-mauvais pour l'armée française, est encore plus mauvais

pour une armée qui bat en retraite.

En Catalogne, le général Gouvion-Saint-Cyr est entré à Barcelonne.

A Sarragosse, les ducs de Conegliano et de Trévise se sont emparés, avec

peu de perte, du Monte-Torrero; ils ont fait un millier de prisonniers,

et ont entièrement cerné la ville. Les mineurs ont commencé leurs

travaux.

Dans l'Estramadure, la division du général Sébastiani ayant passé le

Tage, le 24, au pont de l'Arzobispo, a attaqué les débris de l'armée

d'Estramadure. Une seule charge du vingt-huitième régiment d'infanterie

de ligne a suffi pour les mettre en déroute. Le duc de Dantzick avait en

même temps fait passer le Tage à la division du général Valence sur le

pont d'Almaraz. Quatre pièces de canon, douze caissons, et quatre ou

cinq cents prisonniers ont été le fruit de cette journée. On s'est

emparé de divers magasins, et notamment d'un immense magasin de tentes.

Tout ce qui reste de troupes espagnoles insurgées est sans solde depuis

plusieurs mois.

Benavente, 5 janvier 1809.

_Vingt-cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._

La tête de la division Merle, faisant partie du corps du duc de

Dalmatie, a gagné l'avant-garde dans la journée du 3 de ce mois.

A quatre heures après-midi, elle s'est trouvée en présence de

l'arrière-garde anglaise qui était en position sur les hauteurs de

Prieros, a une lieue devant Villa-Franca, et qui était composée de cinq

mille hommes d'infanterie et six cents chevaux. Cette position

était fort belle et difficile à aborder. Le général Merle fit ses

dispositions. L'infanterie s'approcha, on battit la charge, et les

Anglais furent mis dans une entière déroute. La difficulté du terrain

ne permit pas à la cavalerie de charger, et l'on ne put faire que deux

cents prisonniers. Nous avons eu une cinquantaine d'hommes tués ou

blessés.

Le général de brigade Colbert, commandant la cavalerie de l'avant-garde,

s'était avancé avec les tirailleurs de l'infanterie, pour voir si le

terrain s'élargissait, et s'il pouvait former sa cavalerie. Son heure

était arrivée; une balle le frappa au front, le renversa, et il ne vécut

qu'un quart d'heure; revenu un moment à lui, il s'était fait placer sur

son séant, et voyant alors la déroute complète des Anglais, il dit: Je

suis bien jeune encore pour mourir, mais du moins ma mort est digne d'un

soldat de la grande armée, puisqu'en mourant je vois fuir les derniers

et les éternels ennemis de ma patrie. Le général Colbert était un

officier d'un grand mérite.

Il y a deux routes d'Astorga à Villa-Franca. Les Anglais passaient par

celle de droite, les Espagnols suivaient celle de gauche; ils marchaient

sans ordre; ils ont été coupés et cernés par les chasseurs hanovriens.

Un général de brigade et une division entière, officiers et soldats,

ont mis bas les armes. On lui a pris ses équipages, dix drapeaux et six

pièces de canon.

Depuis le 27, nous avons déjà fait à l'ennemi plus de dix mille

prisonniers parmi lesquels sont quinze cents Anglais. Nous lui avons

pris plus de quatre cents voitures de bagages et de munitions, quinze

voitures de fusils, ses magasins et ses hôpitaux de Bénavente, Astorga

et Bembibre. Dans ce dernier endroit, le magasin à poudre qu'il avait

établi dans une église, a sauté.

Les Anglais se retirent en désordre, laissant ainsi leurs magasins,

leurs blessés, leurs malades, et abandonnant leurs équipages sur

les chemins. Ils éprouveront une plus grande perte encore; et s'ils

parviennent à s'embarquer, il est probable que ce ne sera qu'après avoir

perdu la moitié de leur armée.

Sa Majesté, informée que celle armée était réduite au-dessous de vingt

mille hommes, a pris le parti de porter son quartier-général d'Astorga à

Bénavente, où elle restera quelques jours, et d'où elle ira occuper une

position centrale à Valladolid, laissant au duc de Dalmatie le soin de

détruire l'armée anglaise.

On a trouvé dans les granges beaucoup d'Anglais qui avaient été pendus

par les Espagnols. Sa Majesté a été indignée; elle a fait brûler les

granges. Les paysans, quel que soit le ressentiment dont ils sont

animés, n'ont pas le droit d'attenter à la vie des traînards de l'une

ou de l'autre armée. Sa Majesté a ordonné de traiter les prisonniers

anglais avec les égards dus à des soldats qui, dans toutes les

circonstances, ont manifesté des idées libérales et des sentimens

d'honneur. Informée que dans les lieux où les prisonniers sont

rassemblés, et où se trouvent dix Espagnols contre un Anglais, les

Espagnols maltraitent les Anglais et les dépouillent, elle a ordonné de

séparer les uns des autres, et elle a prescrit, pour les Anglais, un

traitement tout particulier.

L'arrière-garde anglaise, en acceptant le combat de Prieros, avait

espéré donner le temps à la colonne de gauche, composée pour la plus

grande partie d'Espagnols, de faire sa jonction à Villa-Francs. Elle

comptait aussi gagner une nuit pour rendre plus complète l'évacuation de

Villa-Franca.

Nous avons trouvé à l'hôpital de Villa-Franca trois cents Anglais

malades ou blessés. Les Anglais avaient brûlé dans cette ville un grand

magasin de farine et de blé; ils y avaient détruit beaucoup d'équipages

d'artillerie, et tué cinq cents de leurs chevaux. On en a déjà compté

seize cents laissés morts sur les routes.

Le nombre des prisonniers est assez considérable et s'accroît de moment

en moment. On trouve dans toutes les caves de la ville des soldats

anglais morts ivres.

Le quartier-général du duc de Dalmatie était, le 4 au soir, à dix lieues

de Lugo.

Le 2, Sa Majesté a passé en revue, à Astorga, les divisions Laborde et

Loison, qui formaient l'Armée de Portugal. Ces troupes voient fuir les

Anglais et brûlent du désir de les joindre.

Sa Majesté a laissé en réserve à Astorga le corps du duc d'Elchingen,

qui a son avant-garde sur les débouchés de la Galice, et qui est à

portée d'appuyer, en cas d'événement, le corps du duc de Dalmatie.

On a reçu la confirmation de la nouvelle de l'arrivée du général

Gouvion-Saint-Cyr avec le septième corps à Barcelonne. Il y est entré

le 17; le 15, il avait rencontré a Linas les troupes commandées par les

généraux Reding et Vivès et les avait mises dans une entière déroute. Il

leur a pris six pièces de canon, trente caissons et trois mille hommes.

Moyennant la jonction du septième corps avec les troupes du général

Duhesme, nous avons une grosse armée à Barcelonne.

Lorsque Sa Majesté était à Tordesillas, elle avait son quartier-général

dans les bâtimens extérieurs du couvent royal de Sainte-Claire. C'est

dans ces bâtimens que s'était retirée et qu'est morte la mère de

Charles-Quint, surnommée Jeanne la folle. Le couvent de Sainte-Claire a

été construit sur un ancien palais des Maures, dont il reste un bain

et deux salles d'une belle conservation. L'abbesse a été présentée

à l'empereur; elle est âgée de soixante-quinze ans, et il y avait

soixante-cinq ans qu'elle n'était sortie de sa clôture. Cette religieuse

parut fort émue lorsqu'elle franchit le seuil; mais elle entretint

l'empereur avec beaucoup de présence d'esprit, et elle obtint un grand

nombre de grâces pour tout ce qui l'intéressait.

Valladolid, 7 janvier 1809.

_Vingt-sixième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le général Gouvion-Saint-Cyr, aussitôt après son entrée à Barcelonne,

s'est porté sur Lobregat, a forcé l'ennemi dans son camp retranché, lui

a pris vingt-cinq pièces de canon, et a marché sur Tarragone dont il

s'est emparé. La prise de cette ville est d'une grande importance.

Les rapports du général Duhesme et du général Saint-Cyr contiennent le

détail des événemens militaires qui ont eu lieu en Catalogne jusqu'au 21

décembre; ils font le plus grand honneur au général Gouvion-Saint-Cyr.

Tout ce qui s'est passé à Barcelonne est un titre d'éloge pour le

général Duhesme, qui a déployé autant de talent que de fermeté.

Les troupes du royaume d'Italie se sont couvertes de gloire: leur belle

conduite a sensiblement touché le coeur de l'empereur; elles sont à la

vérité composées pour la plupart des corps formés par Sa Majesté pendant

la campagne de l'an 5. Les vélites italiens sont aussi sages que braves:

ils n'ont donné lieu à aucune plainte, et ils ont montré le plus grand

courage. Depuis les Romains, les peuples d'Italie n'avaient pas fait

la guerre en Espagne; depuis les Romains, aucune époque n'a été si

glorieuse pour les armes italiennes.

L'armée du royaume d'Italie est déjà de quatre-vingt mille soldats, et

bons soldats; voilà les garans qu'a cette belle contrée de n'être plus

le théâtre de la guerre.

Sa Majesté a porté son quartier-général de Benavente à Valladolid.

Elle a reçu aujourd'hui toutes les autorités de la ville. Dix des plus

mauvais sujets de la dernière classe du peuple ont été passés par les

armes. Ce sont les mêmes qui avaient massacré le général Cevallos, et

qui, pendant si long temps, ont opprimé les gens de bien.

Sa Majesté a ordonné la suppression du couvent des Dominicains dans

lequel un Français a été tué.

Elle a témoigné sa satisfaction au couvent de San-Benito dont les moines

sont des hommes éclairés, qui, bien loin d'avoir prêché la guerre et le

désordre, de s'être montrés avides de sang et de meurtre, ont employé

tous leurs soins et consacré les efforts les plus courageux à calmer le

peuple et à le ramener au bon ordre. Plusieurs Français leur doivent la

vie. L'empereur a voulu voir ces religieux, et lorsqu'il a appris qu'ils

étaient de l'ordre des Bénédictins, dont les membres se sont toujours

illustrés dans les lettres et dans les sciences, soit en France, soit

en Italie, il a daigné exprimer la satisfaction qu'il éprouvait de leur

avoir cette obligation.

En général, le clergé de cette ville est bon; les moines vraiment

dangereux sont ces dominicains fanatiques qui s'étaient emparés de

l'inquisition, et qui, ayant baigné leurs mains dans le sang d'un

Français, ont eu la lâcheté sacrilége, de jurer sur l'évangile que

l'infortuné dont on leur demandait compte, n'était point mort et avait

été conduit à l'hôpital, et qui ensuite ont avoué qu'après qu'il eut

été privé de la vie on avait jeté son corps dans un puits, où on l'a en

effet trouvé. Hommes hypocrites et barbares, qui prêchez l'intolérance,

qui suscitez la discorde, qui excitez à verser le sang, vous n'êtes

pas les ministres de l'évangile! Le temps où l'Europe voyait sans

indignation célébrer par des illuminations, dans les grandes villes, le

massacre des protestans, ne peut renaître. Les bienfaits de la tolérance

sont les premiers droits des hommes; elle est la première maxime de

l'évangile, puisqu'elle est le premier attribut de la charité. S'il

fût une époque où quelques faux docteurs de la religion chrétienne

prêchaient l'intolérance, alors ils n'avaient pas en vue les intérêts du

ciel, mais ceux de leur influence temporelle; ils voulaient s'emparer de

l'autorité chez des peuples ignorans. Lorsqu'un moine, un théologien, un

évêque, un pontife prêche l'intolérance, il prêche sa condamnation; il

se livre à la risée des nations.

Le duc de Dalmatie doit être ce soir à Lugo. De nombreuses colonnes de

prisonniers sont en marche pour se rendre ici.

Le général de brigade Duvernay s'est porté avec cinq cents chevaux sur

Toro. Il y a rencontré deux ou trois cents hommes restes des débris

de l'insurrection; il les a chargés et en a tué ou pris le plus grand

nombre. Le colonel des hussards hollandais a été blessé dans cette

charge.

Valladolid, 9 janvier 1809.

_Vingt-septième bulletin de l'armée d'Espagne._

Après le combat de Prieros contre l'arrière-garde anglaise, le duc de

Dalmatie jugea nécessaire de déposter promptement l'ennemi du col de

Piedra-Filla. Il fit une marche très-longue, et il en recueillit le

fruit. Il prit quinze cents Anglais, cinq pièces de canon, beaucoup de

caissons. Il obligea l'ennemi à détruire considérablement d'affûts, de

voitures, de bagages et de munitions. Les précipices étaient remplis

de ces débris; le désordre était tel, que les divisions Lorges et

Lahoussaye ont trouvé parmi les équipages abandonnés, des voitures

remplies d'or et d'argent: c'était une partie du trésor de l'armée

anglaise: on évalue ce qui est tombé entre les mains des divisions à

deux millions.

Le 4 au soir, l'avant-garde de l'armée française était à Castillo et à

Nocedo.

Le lendemain 5, l'arrière-garde ennemie a été rencontrée à Puente de

Ferrerya au moment où elle faisait une fougasse pour faire sauter le

pont; une charge de cavalerie a rendu cette tentative inutile. Il en a

été de même au pont de Crueril.

Le 5 au soir, les divisions Lorges et Lahoussaye étaient à Constantin,

et l'ennemi à peu de distance de Lugo.

Le 6, le duc de Dalmatie s'est mis en marche pour arriver sur cette

ville.

L'armée anglaise souffre considérablement; elle n'a presque plus de

munitions et de bagages, et la moitié de sa cavalerie est à pied. Depuis

le départ de Benavente jusqu'au 5 de ce mois, on a compté sur la route

dix-huit cents chevaux anglais tués.

Les débris du corps de la Romana errent partout. Dans la journée du 1er

janvier, le huitième régiment de dragons chargea un carré d'infanterie

espagnole et le culbuta. Les régimens du roi, de Mayorca, d'Ibernia, de

Barcelonne et de Naples ont été faits prisonniers.

Le général Maupetit ayant rencontré du côté de Zamora, avec sa division

de dragons, une colonne de huit cents fuyards, l'a chargée et dispersée,

et en a pris ou tué la plus grande partie.

Les paysans espagnols de la Galice et du royaume de Léon sont

impitoyables pour les traînards anglais. Malgré les sévères défenses qui

ont été faites, on trouve tous les jours beaucoup d'Anglais assassinés.

Le quartier-général du duc d'Elchingen est à Villa-Franca, sur les

confins de la Galice et du royaume de Léon.

Le duc de Bellune est sur le Tage.

Toute la garde impériale se concentre à Valladolid.

Les villes de Valladolid, de Palencia, de Ségovie, d'Avila, d'Astorga,

de Léon, etc., envoient de nombreuses députations au roi. La fuite de

l'armée anglaise, la dispersion des restes des armées de la Romana et de

l'Estramadure, et les maux que les troupes des différentes armées font

peser sur le pays, rallient les provinces autour de l'autorité légitime.

La ville de Madrid s'est particulièrement distinguée. Les procès-verbaux

constatant le serment prêté devant le saint-Sacrement par vingt-huit

mille sept cents chefs de famille, ont été mis sous les yeux de

l'empereur. Les citoyens de Madrid ont promis à Sa Majesté, que, si elle

place sur le trône le roi son frère, ils le seconderont de tous leurs

efforts et le défendront de tous leurs moyens.

Valladolid, 13 janvier 1809.

_Vingt-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

La partie du trésor de l'ennemi qui est tombée entre les mains de nos

troupes était d'un million huit cent mille francs. Les habitans assurent

que les Anglais ont emporté huit à dix millions.

Le général anglais jugeant qu'il était impossible que l'infanterie et

l'artillerie l'eussent suivi, et eussent gagné sur lui un certain nombre

de marches, surtout dans des montagnes aussi difficiles que celles de la

Galice, comprit qu'il ne devait avoir à sa poursuite que des voltigeurs

et de la cavalerie. Il prit donc la position de Castro, sa droite

appuyée à la rivière de Tamboya, qui passe à Lugo, et qui n'est pas

guéable.

Le duc de Dalmatie arriva le 6 en présence de l'ennemi. Il employa les

journées du 7 et du 8 à le reconnaître, et à réunir son infanterie

et son artillerie, qui étaient encore en arrière. Il forma son plan

d'attaque. La gauche seule de l'ennemi était attaquable; il manoeuvra

sur cette gauche. Ses dispositions exigèrent quelques mouvemens dans la

journée du 8, le duc de Dalmatie étant dans l'intention d'attaquer le

lendemain 9. Mais l'ennemi s'en étant douté, fit sa retraite pendant la

nuit, et le matin, notre avant-garde entra à Lugo. L'ennemi a abandonné

trois cents malades anglais dans les hôpitaux de la ville, un parc de

dix-huit pièces de canon et trois cents chariots de munitions. Nous lui

avons fait sept cents prisonniers. La ville et les environs de Lugo sont

encombrés de cadavres de chevaux anglais. Ainsi voilà plus de deux mille

cinq cents chevaux que les Anglais ont tués dans leur retraite.

Il fait un temps affreux; la neige et la pluie tombent continuellement.

Les Anglais gagnent à toute force la Corogne où ils ont quatre cents

bâtimens de transport pour leur embarquement. Ils ont déjà perdu

leurs bagages, leurs munitions, une partie même du matériel de leur

artillerie, et plus de trois mille hommes faits prisonniers.

Le 10, notre avant-garde était à Betancos, à peu de distance de la

Corogne.

Le duc d'Elchingen est avec son corps d'armée sur Lugo.

En comptant les malades, les hommes égarés, ceux qui ont été tués par

les paysans, et ceux qui ont été faits prisonniers par nos troupes, on

peut calculer que les Anglais ont perdu le tiers de leur armée. Ils

sont réduits à dix mille hommes et ne sont pas encore embarqués. Depuis

Sahagun, ils ont fait une retraite de cent cinquante lieues par un

mauvais temps, dans des chemins affreux, au milieu des montagnes et

toujours l'épée dans les reins.

On a de la peine à concevoir la folie de leur plan de campagne. Il faut

l'attribuer non au général qui commande, et qui est un homme habile

et sage, mais à cet esprit de haine et de rage qui anime le ministère

anglais. Jeter ainsi en avant trente mille hommes pour les exposer à

être détruits, ou à n'avoir de ressource que dans la fuite, c'est une

conception qui ne peut être inspirée que par l'esprit de passion, ou

par la plus extravagante présomption. Le gouvernement anglais, comme le

menteur du théâtre, est parvenu à se persuader lui-même; il s'est pris

dans son propre piége.

La ville de Lugo a été pillée et saccagée par l'ennemi. On ne peut

imputer ces désastres au général anglais; c'est une suite ordinaire

et inévitable des marches forcées et des retraites précipitées. Les

habitans du royaume de Léon et de la Galice ont les Anglais en horreur.

Sous ce rapport, les événemens qui viennent de se passer équivalent à

une grande victoire.

La ville de Zamora, dont les habitans avaient été exaltés par la

présence des Anglais, a fermé ses portes au général de cavalerie

Maupetit. Le général Darricau s'y est porté avec quatre bataillons. Il

a escaladé la ville, l'a prise, et a fait passer les plus coupables par

les armes.

De toutes les provinces de l'Espagne, la Galice est celle qui manifeste

le meilleur esprit; elle reçoit les Français comme des libérateurs qui

l'ont délivrée à la fois des étrangers et de l'anarchie. L'évêque de

Lugo et le clergé de toute la province manifestent les plus sages

dispositions.

La ville de Valladolid a prêté serment au roi Joseph, et a fait une

adresse à S.M.I. et R.

Six hommes, chefs d'émeutes et des massacres contre les Français, ont

été condamnés à mort. Cinq ont été exécutés. L clergé est venu demander

la grâce du sixième qui est père de quatre enfans. S.M. a commué sa

peine; elle a dit qu'elle voulait en cela témoigner sa satisfaction

pour la bonne conduite que le clergé séculier de Valladolid a tenue en

plusieurs occasions importantes.

Valladolid, 16 janvier 1809.

_Vingt-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 10 janvier, le quartier-général du duc de Bellune était à Aranjuez.

Instruit que les débris de l'armée battue à Tudéla s'étaient réunis

du côté de Cuença et avaient été joints par les nouvelles levées de

Grenade, de Valence et de Murcie, le roi d'Espagne conçut la possibilité

d'attirer l'ennemi. A cet effet, il fit replier tous les postes qui

s'avançaient jusqu'aux montagnes de Cuença au-delà de Tarançon et de

Huete. L'armée espagnole suivit ce mouvement. Le 12 elle prit position

à Uclès. Le duc de Bellune se porta alors à Tarançon et à Fuente de

Padronaro. Le 13 la division Villatte marcha droit à l'ennemi, tandis

que le duc de Bellune, avec la division Ruffin, tournait par Alcazar.

Aussitôt que le général Villatte découvrit les Espagnols, il marcha

au pas de charge, et mit en déroute les douze ou treize mille hommes

qu'avait l'ennemi et qui cherchèrent à se retirer par Carascosa sur

Alcazar; mais déjà le duc de Bellune occupait la route d'Alcazar. Le

neuvième régiment d'infanterie légère, le vingt-quatrième de ligne, et

le quatre-vingt-seizième présentèrent à l'ennemi un mur de baïonnettes.

Les Espagnols mirent bas les armes. Trois cents officiers, deux

généraux, sept colonels, vingt lieutenant-colonels et douze mille

hommes ont été faits prisonniers. On a pris trente drapeaux et toute

l'artillerie. Le nommé Venegas, qui commandait ces troupes, a été tué.

Cette armée avec ses drapeaux et son artillerie, escortée par trois

bataillons, fera demain 17 son entrée à Madrid.

Ce succès fait honneur au duc de Bellune et à la conduite des troupes.

Le général Villatte a manoeuvré avec habileté. Le général Ruffin s'est

distingué. Il en a été de même du général Latour-Maubourg. Ses dragons

se sont comportés avec intrépidité. Le jeune Sopransi, chef d'escadron

au premier de dragons, s'est précipité au milieu des ennemis, en

déployant une singulière bravoure. Il a apporté six drapeaux au duc de

Bellune.

Le général d'artillerie Sénarmont s'est conduit comme il l'a fait dans

toutes les circonstances. Lorsque l'armée ennemie se vit coupée, elle

changea de direction. Le général Sénarmont était alors engagé dans une

gorge avec son artillerie, et c'est sur cette gorge que l'ennemi se

dirigea pour y chercher un passage. L'artillerie avait peu d'escorte,

mais les canonniers de la grande-armée n'en ont pas besoin. Le général

Sénarmont plaça ses pièces en bataillon carré et tira à mitraille. La

colonne ennemie changea encore de direction et se porta sur le point où

elle est venue mettre bas les armes. Le duc de Bellune se loue de M.

Château son premier aide-de-camp, et de M. l'adjudant commandant Aimé.

Il donne des éloges au général Sémélé, aux colonels Jamin, Meunier,

Mouton Duvernay, Lacoste, Pescheux et Combelle, tous officiers dont la

bravoure et l'habileté ont été éprouvées dans cent combats.

En Galice les Anglais continuent d'être poursuivis l'épée dans les

reins. Après avoir été chassés de Lugo, les trois quarts ont pris la

direction de la Corogne, et un quart celle de Vigo où les Anglais ont

des transports. Le duc de Dalmatie s'est porté sur la Corogne et le duc

d'Elchingen sur Vigo.

Des députations du conseil d'état d'Espagne, du conseil des Indes, du

conseil des finances, du conseil de la guerre, du conseil de marine, du

conseil des ordres, de la junte de commerce et des monnaies, du tribunal

des alcades de casa y corte, de la municipalité de Madrid, du clergé

séculier et régulier, du corps de la noblesse, des corporations majeures

et mineures et des habitans des paroisses et des quartiers, parties de

Madrid le 11, ont été présentées le 16 à S. M. I. et R. à Valladolid.

Valladolid, 21 janvier 1809.

_Trentième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie partit le 12 de Betanzos. Arrivé sur le Meso, il

trouva le pont de Burgo coupé. L'ennemi fut délogé du village de Burgo.

Pendant ce temps, le général Franceschi remonta la rivière qu'il passa

sur le pont de Cela. Il intercepta la grande route de la Corogne à

Santyago et prit six officiers et soixante soldats. Le même jour un

poste de trente marins qui étaient à Meso sur le golfe, et qui y faisait

de l'eau, fut pris. Du village de Perillo on put observer la flotte

anglaise en rade de la Corogne.

Le 13, l'ennemi fit sauter deux magasins à poudre situés sur les

hauteurs de Sainte Marguerite, à une demi-lieue de la Corogne. La

détonation fut terrible et se fit sentir à plus de trois lieues dans les

terres.

Le 14, le pont de Burgo fut raccommodé et l'artillerie française put y

passer. L'ennemi était en position sur deux lignes, à une demi-lieue en

avant de la Corogne. On le voyait s'occuper à embarquer en toute hâte

ses malades et ses blessés, les espions et les déserteurs en portent le

nombre à trois ou quatre mille hommes. Les Anglais s'occupaient en même

temps à détruire les batteries de la côte, et à dévaster le pays voisin

de la mer. Le commandant du fort de Saint-Philippe se doutant du sort

qu'ils réservaient à la place, refusa de les y recevoir.

Le 14 au soir, on vit arriver un nouveau convoi de cent soixante voiles,

parmi lesquelles on comptait quatre vaisseaux de ligne.

Le 15 au matin, les divisions Merle et Mermet occupèrent les hauteurs

de Vallaboa où se trouvait l'avant-garde ennemie, qui fut attaquée et

culbutée. Notre droite fut appuyée au point d'intersection de la route

de la Corogne à Lugo, et de la Corogne à Santyago. La gauche était

placée en arrière du village d'Elvina. L'ennemi occupait en face de

très-belles hauteurs.

Le reste de la journée du 15 fut employé à placer une batterie de douze

pièces de canon, et ce ne fut que le 16, à trois heures après midi que

le duc de Dalmatie donna l'ordre de l'attaque.

Les Anglais furent abordés franchement par la première brigade de la

division Mermet qui les culbuta et les délogea du village d'Elvina. Le

deuxième régiment d'infanterie légère se couvrit de gloire. Le général

Jardon à la tête des voltigeurs fit paraître un notable courage.

L'ennemi culbuté de ses positions, se retira dans les jardins qui sont

autour de la Corogne. La nuit devenant très-obscure, on fut obligé de

suspendre l'attaque. L'ennemi en a profité pour s'embarquer en toute

hâte. Nous n'avons eu d'engagés pendant le combat, qu'environ six mille

hommes, et tout était disposé pour partir de la position que nos troupes

occupaient le soir, et profiter du lendemain pour une affaire générale.

La perte de l'ennemi est immense; deux batteries de notre artillerie

l'ont foudroyé pendant la durée du combat. On a compté sur le champ de

bataille plus de huit cents cadavres anglais, parmi lesquels on a trouvé

le corps du général Hamilton, et ceux de deux autres officiers généraux

dont on ignore les noms. Nous avons pris vingt officiers, trois cents

soldats et quatre pièces de canon. Les Anglais ont laissé plus de quinze

cents chevaux qu'ils avaient tués. Notre perte s'élève à cent

hommes; nous en avons eu cent cinquante blesses. Le colonel du

quarante-cinquième s'est distingué. Un porte-aigle du trente-unième

d'infanterie légère a tue de sa propre main un officier anglais qui,

dans la mêlée, s'était attaché a lui pour tâcher de lui enlever son

aigle. Le général d'artillerie Bourgeat et le colonel Fontenay se sont

très-bien montrés.

Le 17 à la pointe du jour, on a vu le convoi anglais mettre à la voile:

le 18 tout avait disparu. Le duc de Dalmatie avait fait canonner les

bâtiments des hauteurs du fort Sandiego. Plusieurs transports ont

échoué, et tous les hommes qu'ils portaient ont été pris.

On a trouvé dans l'établissement de la Payoza trois mille fusils

anglais. On s'est aussi emparé des magasins de l'ennemi et d'une

quantité considérable de munitions et d'effets appartenant à l'armée. On

a ramassé dans les faubourgs beaucoup de blessés. L'opinion des habitans

du pays et des déserteurs est que le nombre des blessés dans le combat

excède deux mille cinq cents.

Ainsi s'est terminée l'expédition anglaise envoyée en Espagne. Après

avoir fomenté la guerre dans ce malheureux pays, les Anglais l'ont

abandonné. Ils avaient débarqué trente-huit mille hommes et six mille

chevaux; nous leur avons pris de compte fait six mille cinq cents

hommes, non compris les malades. Ils ont rembarqué très-peu de bagages,

très-peu de munitions et très-peu de chevaux: on en a compté cinq

mille tués et abandonnés. Les hommes qui ont trouvé un asile sur leurs

vaisseaux sont harassés et découragés. Dans une autre saison, il n'en

aurait pas échappé un seul. La facilité de couper les ponts, la rapidité

des torrens qui, pendant l'hiver, deviennent de profondes rivières, le

peu de durée des journées et la longueur des nuits, sont très-favorables

à une armée en retraite.

Des trente-huit mille hommes que les Anglais avaient débarqués, on peut

assurer qu'à peine vingt-quatre mille hommes retourneront en Angleterre.

L'armée de la Romana, qui, à la fin de décembre, au moyen des renforts

qu'elle avait reçus de la Galice, était forte de seize mille hommes, est

réduite à moins de cinq mille hommes, qui errent entre Vigo et Santyago,

et sont vivement poursuivis. Le royaume de Léon, la province de Zamora

et toute la Galice que les Anglais avaient voulu couvrir, sont conquis

et soumis.

Le général de division Lapisse a envoyé en Portugal des patrouilles qui

y ont été très-bien reçues.

Le général Maupetit est entré à Salamanque. Il y a encore trouvé

quelques malades anglais.

_Trente-unième bulletin de l'année d'Espagne._

Les régimens anglais portant les numéros 42, 50 et 52 ont été

entièrement détruits au combat du 16 près la Corogne. Il ne s'est pas

embarqué soixante hommes de chacun de ces corps. Le général en chef

Moore a été tué en voulant charger à la tête de cette brigade, pour

rétablir les affaires. Efforts impuissans! cette troupe a été dispersée

et son général frappé au milieu d'elle. Le général Baird avait déjà été

blessé; il traversa la Corogne pour gagner son vaisseau, et ne se fit

panser qu'à bord. Le bruit court qu'il est mort le 19.

Après la bataille du 16, la nuit fut terrible à la Corogne. Les Anglais

y entrèrent consternés et pêle-mêle. L'armée anglaise avait débarqué

plus de quatre-vingts pièces de Canon; elle n'en a pas rembarqué douze.

Le reste a été pris ou perdu, et décompte fait, nous nous trouvons en

possession de soixante pièces de canon anglaises.

Indépendamment du trésor de deux millions que l'armée a pris aux

Anglais, il paraît qu'un trésor plus considérable a été jeté dans les

précipices qui bordent la route d'Astorga à la Corogne. Les paysans et

les soldats ont ramassé parmi les rochers une grande quantité d'argent.

Dans les engagemens qui ont eu lieu pendant la retraite, et avant le

combat de la Corogne, deux généraux anglais avaient été tués, et trois

avaient été blessés. On nomme parmi ces derniers le général Crawford.

Les Anglais ont perdu tout ce qui constitue une armée: généraux,

artillerie, chevaux, bagages, munitions, magasins.

Dès le 17, à la pointe du jour, nous étions maîtres des hauteurs qui

dominent la rade de la Corogne, et nos batteries jouaient contre le

convoi anglais. Il en est résulté que plusieurs bàtimens n'ont pu

sortir, et ont été pris lors de la capitulation de la Corogne. On a

trouvé aussi cinq cents chevaux anglais encore vivans, seize mille

fusils, et beaucoup d'artillerie de siège abandonnée par l'ennemi. Un

grand nombre de magasins sont pleins de munitions confectionnées que les

Anglais voulaient emmener, mais qu'ils ont été forcés de laisser. Un

magasin à poudre situé dans la presqu'île, contenant deux cents milliers

de poudre, nous est également resté. Les Anglais surpris par l'événement

du combat du 16, n'ont pas même eu le temps de détruire leurs magasins.

Il y nvait trois cents malades anglais dans les hôpitaux. Nous avons

trouvé dans le port sept bâtimens anglais; trois étaient chargés de

chevaux et quatre de troupes, lis n'avaient pu appareiller.

La place de la Corogne a une enceinte qui la met à l'abri d'un coup

de main. Il n'a donc été possible d'y entrer que le 20 par une

capitulation. On a trouvé à la Corogne plus de deux cents pièces de

canon espagnoles. Le consul français Fourcroy, le général Quesnel et son

état-major; M. Bougars, officier d'ordonnance, M. Taboureau, auditeur,

et trois cent cinquante Français, soldats ou marins qui avaient été pris

ou en Portugal ou sur le bâtiment l'_Atlas_, ont été délivrés. Ils se

louent beaucoup des officiers de la marine espagnole.

Les Anglais n'auront rapporté de leur expédition que la haine des

Espagnols, la honte et le déshonneur. L'élite de leur armée, composée

d'Écossais, a été blessée, tuée ou prise.

Le général Franceschi est entré à Santyago de Compostelle, où il a

trouvé quelques magasins et une garde anglaise qu'il a fait prisonnière.

Il a sur-le-champ marché sur Vigo. La Romana paraissait se diriger

sur ce port avec deux mille cinq cents hommes, les seuls qu'il ait pu

rallier. La division Mermet marchait sur le Ferrol.

L'air était infecté à la Corogne par douze cents cadavres de chevaux que

les Anglais avaient égorgés dans les rues. Le premier soin du duc

de Dalmatie a été de pourvoir au rétablissement de la salubrité si

importante pour le soldat et pour les habitans.

Le général Alzedo, gouverneur de la Corogne, paraît n'avoir pris

parti pour les insurgés, que contraint par la force. Il a prêté avec

enthousiasme le serment de fidélité au roi Joseph Napoléon. Le peuple

manifeste la joie qu'il éprouve d'être délivré des Anglais.

_Trente-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie arrivé devant le Ferrol, fit investir la place. Des

négociations furent entamées. Les autorités civiles et les officiers

de terre et de mer paraissaient disposés à se rendre; mais le peuple,

fomenté par les espions qu'avaient laissés les Anglais, se souleva.

Le 24, le duc de Dalmatie reçut deux parlementaires. L'un avait été

envoyé par l'amiral Melgarejo, commandant l'escadre espagnole; l'autre,

qui passa par les montagnes, avait été envoyé par les commandans des

troupes de terre. Ces deux parlementaires étaient partis à l'insu du

peuple. Ils firent connaître que toutes les autorités étaient sous le

joug d'une populace effrénée, soudoyée et soulevée par les agens de

l'Angleterre, et que huit mille hommes de la ville et des environs

étaient armés.

Le duc de Dalmatie dut se résoudre à faire ouvrir la tranchée; mais

du 24 au 25, différens mouvemens se manifestèrent dans la ville. Le

dix-septième régiment d'infanterie légère s'étant porté à Mugardos, le

trente-unième d'infanterie légère étant aux forts de la Palma et de

Saint-Martin et à Lugrana, et bloquant le fort Saint-Philippe, le peuple

commença à craindre les suites d'un assaut et à écouter les hommes

sensés. Dans la journée du 26, trois parlementaires munis de pouvoirs

et porteurs d'une lettre arrivèrent au quartier-général et signèrent la

reddition de la place.

Le 27, à sept heures du matin, la ville a été occupée par la division

Mermet et par une brigade de dragons.

Le même jour à midi, la garnison a été désarmée: le désarmement a déjà

produit cinq mille fusils. Les personnes étrangères au Ferrol ont été

renvoyées dans leurs villages. Les hommes connus pour s'être souillés de

sang pendant l'insurrection, ont été arrêtés.

L'amiral Obregon, que le peuple avait arrêté pendant l'insurrection, a

été mis à la tête de l'arsenal.

On a trouvé dans le port, trois vaisseaux de cent douze canons; deux de

quatre-vingts; un de soixante-quatorze; deux de soixante-quatre; trois

frégates et un certain nombre de corvettes, de bricks et autres bâtimens

désarmés; plus de quinze cents pièces de canon de tous calibres, et des

munitions de toute espèce.

Il est probable que sans la retraite précipitée des Anglais, et sans

l'événement du 16, ils auraient occupé le Ferrol, et se seraient emparés

de cette belle escadre. Les officiers de terre et de mer ont prêté

serment au roi Joseph avec le plus grand enthousiasme. Ce qu'ils

racontent de ce qu'ils ont eu à souffrir de la dernière classe du peuple

et des boute-feux de l'Angleterre est difficile à concevoir.

L'ordre règne dans la Galice, et l'autorité du roi est rétablie dans

cette province, l'une des plus considérables de la monarchie espagnole.

Le général Laborde a trouvé à la Corogne, sur le bord de la mer, sept

pièces de canon que les Anglais avaient enterrées dans la journée du 16,

ne pouvant les emmener. La Romana, abandonné par les Anglais et par ses

troupes, s'est enfui avec cinq cents hommes du côté du Portugal, pour se

jeter en Andalousie.

Il ne restait à Lisbonne que quatre à cinq mille Anglais. Tous les

hôpitaux, tous les magasins étaient embarqués, et la garnison se

disposait à abandonner ce peuple, aussi indigné de la perfidie des

Anglais que révolté par la différence de moeurs et de religion, par

la brutale et continuelle intempérance des troupes anglaises, par cet

entêtement et par cet orgueil si mal fondés qui rendent cette nation

odieuse à tous les peuples du continent.

_Trente-troisième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie est arrivé le 10 février à Tuy. Toute la province est

soumise.

Il réunissait tous les moyens pour passer le lendemain le Minho, qui

est extrêmement large dans cet endroit. It a dû arriver du 15 au 20 à

Oporto, et du 20 au 28 à Lisbonne.

Les Anglais s'embarquaient à Lisbonne pour abandonner le Portugal;

l'indignation des Portugais était au comble, et il y avait journellement

des engagemens notables et sanglans entre les Portugais et les Anglais.

En Galice, le duc d'Elchingen achevait l'organisation de la province.

L'amiral Messaredra était arrivé au Ferrol, et l'activité commençait à

renaître dans cet arsenal important. La tranquillité est rétablie dans

toutes les provinces sous les ordres du duc d'Istrie, et situées entre

les Pyrénées, la mer, le Portugal, et la chaîne de montagnes qui

couvrent Madrid. La sécurité succède aux jours d'alarmes et de

désordres.

De nombreuses députations se rendent de toutes parts auprès du roi à

Madrid. La réorganisation et l'esprit public font des progrès rapides

sous la nouvelle administration.

Le duc de Bellune marche sur Badajoz; il désarme et pacifie toute la

basse Estramadure.

Sarragosse s'est rendue. Les calamités qui ont pesé sur cette ville

infortunée, sont un effrayant exemple pour les peuples. L'ordre rétabli

dans Sarragosse, s'étend à tout l'Aragon, et les deux corps d'armée qui

se trouvaient autour de cette ville, deviennent disponibles.

Sarragosse a été le véritable siège de l'insurrection de l'Espagne.

C'est dans cette ville qu'existait le parti qui voulait appeler un

prince de la maison d'Autriche à régner sur le Tage. Les hommes de ce

parti avaient hérité de cette opinion qui fut celle de leurs ancêtres

à l'époque de le guerre de la succession, et qui vient d'être étouffée

sans retour.

La bataille de Tudela avait été gagnée le 23 novembre, et dès le 27,

l'armée française campait à peu de distance de Sarragosse.

La population de cette ville était armée. Celle des campagnes de

l'Aragon s'y était jointe, et Sarragosse contenait cinquante mille

hommes, formés par régimens de mille hommes, et par compagnies de cent

hommes. Tous les grades de généraux, d'officiers et de sous-officiers,

étaient remplis par des moines. Un corps de troupes de dix mille hommes

échappés de la bataille de Tudela, s'était renfermé dans la ville, dont

les subsistances étaient assurées par d'immenses, magasins, et qui était

défendue par deux cents pièces de canon. L'image de notre dame del

Pilar, faisait, au gré des moines, des miracles qui animaient l'ardeur

de cette nombreuse population, ou qui soutenaient sa confiance. En

plaine ces cinquante mille hommes n'auraient pas tenu contre trois

régimens; mais enfermés dans leur ville, excités par tous les chefs de

partis, pouvaient-ils échapper aux maux que l'ignorance et le fanatisme

attiraient sur tant d'infortunés?

Tout ce qu'il était possible de faire pour les éclairer, les ramener à

la raison, a été entrepris. Immédiatement après la bataille de Tudela,

on jugea que l'opinion où on était à Sarragosse, que Madrid ferait de

la résistance, que les armées de Somo-Sierra, du Guadarama, de

l'Estramadure, de Léon et de la Catalogne, obtiendraient quelques

succès, servirait de prétexte aux chefs des insurgés pour entretenir le

fanatisme des habitans. On résolut de ne pas investir la ville, et de la

laisser communiquer avec toute l'Espagne, afin qu'elle apprît la déroute

des armées espagnoles, et qu'elle connût les détails de l'entrée de

l'armée française à Madrid. Mais ces nouvelles ne parvinrent qu'aux

meneurs, et demeurèrent inconnues à la masse de la population.

Non-seulement on lui cachait la vérité, mais on l'encourageait par des

mensonges. Tantôt les Français avaient perdu quarante mille hommes à

Madrid, la Romana était entré en France; enfin l'armée anglaise arrivait

en grande hâte, et les aigles françaises devaient fuir à l'aspect du

terrible léopard.

Ce temps sacrifié à des vues politiques et à l'espoir de voir se calmer

des têtes exaltées par le fanatisme et par l'erreur, n'était pas perdu

pour l'armée française. Le général du génie Lacoste, aide-de-camp de

l'empereur et officier du plus grand mérite, réunissait à Alagon, les

outils, les équipages de mines et les matériaux nécessaires à la guerre

souterraine que S. M. avait ordonnée.

Le général de division Dedon, commandant l'artillerie, rassemblait une

grande quantité de mortiers, de bombes, d'obus et des bouches à feu de

tous calibre. On tirait tous ces objets de Pampelune, éloignée de sept

marches de Sarragosse.

Cependant on remarqua que l'ennemi mettait le temps à profit pour

fortifier le Monte-Torrero et d'autres positions importantes. Le 21

décembre, la division Suchet le chassa des hauteurs de Saint-Lambert,

et de deux ouvrages de campagne qui étaient à portée de la place.

La division du général Gazan culbuta l'ennemi des hauteurs de

Saint-Grégorio, et fit enlever par le vingt-unième d'infanterie légère

et le centième de ligne, les redoutes adossées aux faubourgs, qui

défendaient les routes de Suéva et de Barcelonne. I1 s'empara également

d'une grande manufacture située près de Galliego, où s'étaient

retranchés cinq cents Suisses. Le même jour, le duc de Conegliano

s'empara des ouvrages et de la position du Monte-Torrero, enleva tous

les canons, fit beaucoup de prisonniers et un grand mal à l'ennemi.

Le duc de Conegliano étant tombé malade, le duc d'Abrantès vint dans le

commencement de janvier, prendre le commandement du troisième corps.

Il signala son arrivée par la prise du couvent de Saint-Joseph, et

poursuivit ses succès le 16 janvier, en enlevant la tête du pont de

la Huerba, où ses troupes se logèrent. Le chef de bataillon Athal, du

quatorzième de ligne, se distingua à l'attaque du couvent Saint-Joseph,

et le lieutenant Victor de Buffon, monta des premiers à l'assaut.

L'investissement de Sarragosse n'était cependant pas encore terminé. On

persistait toujours dans les mêmes ménagemens, et on laissait à dessein

les communications libres, afin que les insurgés pussent apprendre la

déroute des Anglais et leur honteuse fuite au-delà des Espagnes. Ce fut

le 16 janvier, que les Anglais furent jetés dans la mer à la Corogne, et

ce fut le 26, que les opérations commencèrent à devenir sérieuses devant

Sarragosse.

Le duc de Montebello y arriva le 20 pour prendre le commandement

supérieur du siège. Lorsqu'il eut acquis la certitude que toutes les

nouvelles que l'on faisait parvenir dans la ville, ne produisaient

aucun effet, et que quelques moines, qui s'étaient emparés des esprits,

réussissaient, ou à empêcher qu'elles vinssent à la connaissance

du peuple, ou à les travestir de manière à perpétuer le délire des

assiégés, il prit le parti de renoncer à tous les ménagements.

Quinze mille paysans s'étaient réunis sur la gauche de l'Ebre à

Perdiguera. Le duc de Trévise les attaqua avec trois régimens, et malgré

la belle position qu'ils occupaient, le soixante-quatrième régiment les

culbuta et les mit en déroute. Le dixième de hussards se trouva dans

la plaine pour les recevoir, et un grand nombre resta sar le champ de

bataille. Neuf pièces de canon et plusieurs drapeaux furent les trophées

de cette rencontre.

En même temps, le duc de Montebello avait envoyé l'adjudant-commandant

Gasquet sur Zuer, pour y dissiper un rassemblement. Cet officier, avec

trois bataillons, attaqua quatre mille insurgés, les culbuta et leur

prit quatre pièces de canon avec leurs caissons attelés.

Le général Vattier avait en même temps été détaché avec trois cents

hommes d'infanterie et deux cents chevaux sur la route de Valence. Il

rencontra cinq mille insurgés à Alcanitz, les força dans la ville même à

jeter leurs fusils dans leur fuite; leur tua six cents hommes, et

prit des magasins de subsistances, de munitions et d'armes; parmi ces

derniers se trouvèrent mille fusils anglais. L'adjudant-commandant

Carrion de Nizas, à la tête d'une colon de d'infanterie, s'est conduit

d'une manière brillante; le colonel Burthe, du quatrième de hussards, et

le chef de bataillon Camus, du vingt-huitième d'infanterie légère, se

sont distingués.

Ces opérations se faisaient entre le 20 et le 26 janvier.

Le 26, on commença à attaquer sérieusement la ville, et l'on démasqua

les batteries. Le 27 à midi, la brèche se trouva praticable sur

plusieurs points de l'enceinte. Les troupes se logèrent dans le couvent

de San-Ingracia. La division Grandjean occupa une trentaine de maisons

dans la ville. Le colonel Chlopiscki et les soldats de la Vistule, se

distinguèrent. Dans le même moment, le général de division Merlot, dans

une attaque sur la gauche, s'empara de tout le front de défense de

l'ennemi.

Le capitaine Guetteman, à la tête des travailleurs et de trente-six

grenadiers du quarante-quatrième, est monté à la brèche avec une

hardiesse rare. M. Bobieski, officier des voltigeurs de la Vistule,

jeune homme âgé de dix-sept ans, et déjà couvert de sept blessures,

s'est présenté le premier à la brèche. Le chef de bataillon Lejeune,

aide-de-camp du prince de Neufchâtel, s'est conduit avec distinction,

et a reçu deux blessures légères. Le chef de bataillon Haxo a aussi été

légèrement blessé et s'est également distingué.

Le 30, les couvens de Sainte-Monique et des Grands-Augustins furent

enlevés. Soixante maisons furent prises à la sape. Les sapeurs du

quatorzième régiment de ligue se distinguèrent.

Le premier février, le général Lacoste fut atteint d'une balle,

et mourut sur le champ d'honneur. C'était un officier aussi brave

qu'instruit. Sa perte a été sensible à toute l'armée, et plus

particulièrement encore à l'empereur. Le colonel Rogniat lui succéda

dans le commandement de l'arme du génie et dans la direction du siège.

L'ennemi défendait chaque maison. Trois attaques de mines étaient

conduites de front, et tous les jours trois ou quatre mines faisaient

sauter plusieurs maisons, et permettaient aux troupes de se loger dans

plusieurs autres.

C'est ainsi qu'on arriva jusqu'au Corso (grande rue de Sarragosse),

qu'on se logea sur les quais, et que l'on s'empara de la maison des

écoles et de celle de l'université. L'ennemi tentait d'opposer mineurs

à mineurs; mais peu habiles dans ce genre d'opérations, ses mineurs

étaient sur-le-champ découverts et étouffés.

Cette manière de conduire le siège rendait sa marche lente, mais

certaine et moins coûteuse pour l'armée. Pendant que trois compagnies

de mineurs, et huit compagnies de sapeurs sont seules occupées à cette

guerre souterraine, dont les résultats sont si terribles, le feu est

presque constamment entretenu dans la ville par les mortiers qui

lancent, des bombes remplies de cloches à feu.

Il n'y avait que dix jours que l'attaque avait commencé, et déjà on

présageait la prochaine reddition de la ville. On s'était emparé de

plus du tiers des maisons et on s'y était logé. L'église où se trouvait

l'image de Notre-Dame del Pifar, qui par tant de miracles avait promis

de la défendre, était écrasée par les bombes, et n'était plus habitable.

Le duc de Montebello jugea alors nécessaire de s'emparer du faubourg de

la rive gauche, pour occuper tout le diamètre de la ville, et croiser

son feu. Le général de division Gazan enleva la caserne des Suisses,

par une attaque prompte et brillante. Le 17, une batterie de cinquante

pièces de canon qu'on avait établie, joua dès le matin. A trois heures

après midi, un bataillon du vingt-huitième attaqua un énorme couvent

dont les murs en briques avaient trois à quatre pieds d'épaisseur, et

s'en empara. Sept mille ennemis défendaient le faubourg. Le général

Gazan se porta rapidement sur le pont par où les insurgés avaient leur

retraite dans la ville. Il en tua un grand nombre, et fit quatre mille

prisonniers, au nombre desquels se trouvaient deux généraux, douze

colonels, dix-neuf lieutenans-colonels et deux cent trente officiers. Il

prit six drapeaux et trente pièces de canon. Presque toutes les troupes

de ligne de la place occupaient ce point important qui était menacé

depuis le 10.

Au même instant, le duc d'Abrantès traversait le Corso par plusieurs

canonnières, et faisait sauter, au moyen de deux fourneaux de mine, le

vaste bâtiment des écoles.

Après ces événemens la terreur se mit dans la ville. La junte, pour

obtenir quelques délais, et donner le temps à la frayeur des habitans de

se dissiper, demanda à parlementer; mais sa mauvaise foi était connue et

cette ruse lui fut inutile. Trente autres maisons furent enlevées à la

sape ou par des mines.

Enfin le 21, toute la ville fut occupée par nos troupes. Quinze mille

hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie ont posé les armes a la

porte de Portillo, et ont remis quarante drapeaux et cent cinquante

pièces de canon. Les insurgés ont perdu vingt mille hommes pendant le

siège. On en a trouvé treize mille dans les hôpitaux. Il en mourait cinq

cents par jour.

Le duc de Montebello n'a pas voulu accorder de capitulation à la ville

de Sarragosse; il a seulement fait connaître les dispositions suivantes:

La garnison posera les armes le 21, à midi, à là porte de Portillo;

après quoi elle sera prisonnière de guerre. Les hommes des troupes

de ligne qui voudraient prêter serment au roi Joseph et entrer à son

service, pourront y être admis. Dans le cas où leur admission ne serait

pas accordée par le ministre de la guerre du roi d'Espagne, ils seront

prisonniers de guerre et conduits en France. La religion sera respectée.

Les troupes françaises occuperont, le 21 à midi, le château. Toute

l'artillerie et toutes les munitions de toute espèce, leur seront

remises. Toutes les armes seront déposées aux portes de chaque maison,

et recueillies par les alcades de chaque quartier.

Les magasins en blé, riz et légumes qu'on a trouvés dans la place, sont

très-considérables.

Le duc de Montebello a nommé le général Laval, gouverneur de Sarragosse.

Une députation du clergé et des principaux habitans est partie pour se

rendre à Madrid.

Palafox est dangereusement malade. Cet homme était l'objet du mépris de

toute l'armée ennemie, qui l'accusait de présomption et de lâcheté.

On ne l'a jamais vu dans les postes où il y avait quelques dangers.

Le comte de Fuentes, grand d'Espagne, que les insurgés avaient arrêté

dans ses terres, il y a sept mois, a été trouvé dans un cachot de huit

pieds carrés, et délivré. On ne peut se faire une idée des maux qu'il a

soufferts.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 74 / 96 题