1808.
Paris, le 6 janvier 1808.
_Notes extraites du Moniteur._
[5]Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'a été pris, pendant les
conférences de Tilsitt, aucun engagement secret dont l'Angleterre puisse
se plaindre, et qui la concerne en aucune manière. Pourquoi le cabinet
de Londres, s'il est instruit d'engagemens secrets, contraires aux
intérêts de l'Angleterre, ne les fait-il pas connaître? Son manifeste
deviendrait inutile, et la seule communication de ces articles secrets
justifierait sa conduite aux yeux de l'Europe, et redoublerait la bonne
volonté et l'énergie de tout citoyen anglais. Mais c'est l'usage de
ce gouvernement de partir d'une assertion fausse pour autoriser ses
injustices, et pour chercher à justifier les vexations qu'il fait
éprouver sans distinction à tous les peuples du monde. Lorsqu'il jugea
convenable de ne point exécuter l'article du traité d'Amiens qui
exigeait l'évacuation de Malte, il fit dire au roi dans un message au
parlement: que tous les ports français étaient remplis de vaisseaux
prêts à effectuer une descente en Angleterre, et l'Europe entière
sait s'il y avait alors le moindre armement dans les ports de France.
Lorsqu'il voulut ravir quelques millions de piastres, que quatre
frégates espagnoles rapportaient du continent de l'Amérique, il fit
un mensonge non moins grossier, pour justifier l'agression la plus
honteuse. Lorsqu'enfin, il veut excuser l'inexcusable expédition de
Copenhague, il a recours à des suppositions d'une fausseté évidente pour
toute l'Europe.
[Note 5: Cette note est une réponse aux plaintes que faisait le
gouvernement anglais sur des engagement secrets auxquels aurait souscrit
la Russie lors du traité de Tilsitt.]
Mais si les dénégations formelles de la Russie et de la France, si
l'expérience si souvent renouvelée de l'infidélité des assertions de
l'Angleterre, si le défi qu'on lui fait de donner connaissance de
quelque article secret du traité de Tilsitt qui serait contraire à ses
intérêts, ne suffisent point pour convaincre tout homme impartial, un
très-petit nombre de réflexions prouvera que l'Angleterre ne croit pas à
ces engagemens secrets pris par la Russie contre elle.
En effet, si le cabinet de Londres croyait qu'il existait de tels
engagemens contre la France et la Russie, pourquoi, dans le moment même
où il avait fait cette découverte, qui le portait à attaquer Copenhague,
ne faisait-il pas attaquer l'escadre russe dans la Méditerranée, et lui
permettait-il de franchir librement le détroit de Gibraltar? Pourquoi
trois vaisseaux russes, qui venaient de la mer du Nord, traversaient-ils
l'escadre anglaise qui bloquait Copenhague? Pourquoi, s'il était
vrai que des conditions secrètes eussent été stipulées à Tilsitt, au
désavantage de l'Angleterre, le cabinet de Londres recourait-il à la
médiation de la Russie pour concilier ses différens avec le Danemarck?
Que ses ministres soient au moins d'accord avec eux-mêmes, et qu'ils
ne disent pas quelques pages plus bas ces propres mots: «Et cependant
jusqu'à la publication de la déclaration russe (c'est-à-dire jusqu'en
novembre), S.M. n'avait aucune raison de soupçonner que, quelle que pût
être l'opinion de l'empereur de Russie sur les événemens de
Copenhague, elle pût empêcher S.M.I. de se charger, à la demande de la
Grande-Bretagne, de ce même rôle de médiateur.» Ainsi les Anglais ont eu
recours à la médiation de la Russie pour s'arranger avec le Danemarck
plus de trois mois après le traité de Tilsitt; et ils prétendent, comme
on le verra encore plus bas, n'avoir fait l'expédition de Danemarck, que
pour s'opposer à l'exécution des ces arrangemens de Tilsitt, et pour
déjouer un des objets de ces arrangemens. Ils se sont emparés des
vaisseaux danois, à cause des arrangemens que l'empereur de Russie
avait faits à Tilsitt; ils ont laissé passer librement les vaisseaux de
l'empereur de Russie; ils étaient en paix avec la Russie, puisqu'ils
avaient recours à sa médiation; il n'est donc pas vrai qu'ils crussent
alors que la Russie avait pris des arrangemens contre eux; il n'est donc
pas vrai qu'ils croient aujourd'hui que ces arrangemens ont existé. Que
cette malheureuse nation est déchue! par quels misérables conseils ses
affaires sont-elles dirigées! Ses ministres, en arrêtant un manifeste de
quelques pages, n'ont pas même assez de bon sens et de réflexion pour
éviter des contradictions aussi grossières.
[6]La bonne foi du cabinet de Londres paraît ici dans tout son jour:
il espérait que l'empereur de Russie, après avoir pris des engagemens
contraires à l'Angleterre, y manquerait presque aussitôt. Le
gouvernement anglais en juge sans doute d'après ses propres sentimens.
Il révèle son secret à toute la terre. Les traités qu'il signe ne sont
que des actes éventuels; les obligations qu'il contracte ne sont que des
engagemens simulés, qu'il tient ou qu'il viole au gré de ses caprices ou
de ses intérêts. Nous le répétons, l'empereur de Russie n'a rien signé à
Tilsitt qui fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; mais s'il l'eût
fait, son caractère, sa loyauté, n'autorisaient pas l'Angleterre à
penser qu'il aurait aussitôt violé ses engagemens. Nous ne relèverons
pas le ton de tout ce paragraphe où on représente la Russie cédant à un
moment d'alarme et d'abattement; les Russes y répondront mieux que
nous. Nous remarquerons seulement la différence qui existe entre la
déclaration de la Russie et la réponse de l'Angleterre. On trouve dans
la première le noble langage d'un prince qui respecte le rang suprême et
la dignité des nations; qui, s'il dit des faits honteux pour un état, ne
les dit que parce qu'il y est forcé pour exposer ses motifs de plainte.
Nous voyons au contraire, dans la réponse de l'Angleterre, la grossière
insolence d'un club oligarque qui ne respecte rien, qui cherche à
humilier par ses expressions, et qui, au défaut de bonnes raisons, a
recours à des imputations calomnieuses, et à des sarcasmes outrageans.
[Note 6: L'Angleterre paraissait croire que l'empereur de Russie ne
tarderait pas à revenir à son système.]
[7]Deux grandes nations égales en force, en courage, versaient des flots
du plus pur de leur sang pour le seul intérêt des oppresseurs des mers:
ces calamités ont touché les deux souverains; ils ont voulu les faire
cesser, et l'empereur de Russie, lors même qu'il était animé par un si
puissant motif, a désiré faire sentir à l'Angleterre les effets de son
ancienne affection: il a demandé que la France acceptât sa médiation,
condition que la générosité de l'empereur de Russie a rendu moins
pénible à l'empereur des Français. Elle pouvait l'être cependant,
puisque la médiation qu'il s'agissait d'accepter était celle d'un prince
si nouvellement réconcilié avec la France; et cette médiation ainsi
proposée, ainsi accueillie, l'Angleterre, au lieu de l'accepter
avec empressement, a répondu à tant de générosité avec une défiance
insultante; elle a demandé qu'avant tout, on lui communiquât les
articles secrets du traité de Tilsitt qui la concernaient; on lui a
répondu qu'il n'existait pas d'articles secrets qui la concernassent, et
il aurait fallu sans doute, que l'empereur de Russie en forgeât exprès
pour dissiper un odieux soupçon: lui qui, dans les négociations, a eu
toujours à coeur de laisser la porte ouverte aux arrangemens entre la
France et l'Angleterre. Il n'avait pas lieu de s'attendre à être si mal
récompensé de soins si généreux. En vérité, il est difficile de porter
plus loin l'oubli de toutes les convenances, de tout sentiment et de
toute raison.
[Note 7: Dans le paragraphe qui a motivé cette note, l'Angleterre
exigeait de la Russie communication des prétendus articles secrets qui
la concernaient.]
[8]Les ministres de Londres manquent de mémoire d'une manière bien
étrange. S'ils voulaient persuader à l'Europe qu'ils n'avaient aucune
liaison avec la Russie lorsque la guerre a éclaté entre la France et la
Prusse, il fallait effacer de tous les souvenirs, retirer de tous les
documens publics, les pièces qu'ils firent imprimer sur les événements
de 1805. Ces pièces publiées par l'Angleterre, ont appris que le cabinet
de Londres, pour éloigner l'orage qui se préparait à Boulogne, fit alors
un traité avec la Russie et l'Autriche. Ce fut contre opinion du prince
Charles et de tous les hommes éclairés, qu'une armée autrichienne se
précipita sur l'Iller. La faction que le gouvernement anglais avait
alors à Vienne, n'examina pas s'il convenait aux puissances de la
coalition d'attendre que les troupes russes fussent réunies aux troupes
autrichiennes: ce retard de trois mois effrayait l'Angleterre; les
longues nuits de l'automne la menaçaient d'un trop grand péril, et
Cobentzel envoya la note qui décidait la guerre, au moment même où
l'armée de Boulogne était embarquée; et Mack finissait ses destins à
Ulm, tandis que les Russes étaient encore en Pologne. Lorsqu'on
peut répondre à l'Angleterre par des faits aussi publics, comment
nierait-elle que c'est pour elle, et pour elle seule, que l'Autriche et
la Russie ont fait la guerre? L'Autriche ne tarda point à conclure
sa paix; la Russie resta en guerre avec la France. Depuis, un
plénipotentiaire russe signa un traité de paix à Paris; la Russie ne le
ratifia point, par la seule raison qu'ayant fait la guerre avec vous,
c'était avec vous qu'elle voulait faire la paix. Ainsi, après avoir fait
la guerre pour l'Angleterre, c'est encore pour elle que la Russie n'a
pas fait la paix; c'est encore pour elle que la Russie a continué la
guerre. Ce n'est point pour la Prusse, parce que la Russie ne devait
rien à cette puissance; elle ne devait rien à cette puissance, parce que
la Prusse, après avoir signé à Berlin un traité de coopération, l'avait
presque aussitôt fait désavouer à Vienne, s'était séparée de ses
alliés, et avait conclu avec la France ses arrangemens particuliers. La
possession du Hanovre, désirée par la Prusse, l'avait été non-seulement
sans l'intention de la Russie, mais contre ses intérêts et sa volonté.
C'est encore une vérité historique, que la Prusse a armé sur le bruit du
traité de paix signé à Paris par M. Doubril, et d'après l'assurance qui
lui fut donnée par le marquis de Lucchesini, que, par un article secret
de ce traité, la Pologne avait été cédée au grand-duc Constantin. Cet
inconcevable cabinet de Berlin, après avoir trompé tout le monde, avait
enfin été pris dans ses propres filets. Il est donc vrai que lorsque la
Prusse arma en 1806, ce fut tout à la fois contre la France et contre
la Russie; il n'est pas moins vrai que la bataille d'Iéna avait déjà
détruit l'armée prussienne, que les Français étaient déjà à Berlin et
sur l'Oder, lorsqu'il n'y avait point encore de traité entre la Prusse
et la Russie. La Russie dut marcher sur la Vistule, à cause de l'état
de guerre où elle se trouvait avec la France depuis 1805, et pour se
défendre elle-même. Cette confusion des événemens les plus récens, cette
ignorance des affaires de nos jours, sont dignes de l'administration
actuelle de l'Angleterre. Toute cette conduite enfin décèle l'égoïsme et
le machiavélisme de ce cabinet.
[Note 8: L'Angleterre se défend d'avoir eu, plus que la Russie, un
intérêt immédiat à la guerre de Prusse.]
[9]Ainsi l'empereur de Russie n'est pas fondé à se plaindre de ce que,
pendant qu'il était aux prises avec l'armée française, le cabinet
de Londres employait les forces britanniques pour le seul profit de
l'Angleterre. Si l'escadre anglaise qui a forcé les Dardanelles, avait
voulu se combiner avec l'escadre russe, si elle avait pris à bord les
dix mille hommes qui ont été envoyés en Ègypte, si elle les avait réunis
aux douze mille Russes de Corfou, l'attaque de Constantinople eût été
une diversion efficace pour la Russie. La conduite de l'Angleterre fut
dans un sens tout opposé: après avoir subi à Constantinople une honte
ineffaçable, elle fit son expédition d'Egypte, qui n'affaiblissait pas
le grand-visir d'un seul homme, et qui n'avait rien de commun avec la
querelle dans laquelle elle avait engagé la Russie.
[Note 9: La déclaration anglaise cherche à repousser le reproche
qu'on lui adressait de n'avoir rien tenté en faveur de ses alliés.]
Ainsi l'empereur de Russie ne doit s'en prendre qu'à lui, puisqu'il n'a
pas voulu attendre les secours que l'Angleterre était disposée à lui
accorder. Mais ces secours, il fallait les faire marcher lorsque
Dantzick était encore dans la possession de Kalkreuth. Si aux douze
mille hommes qui ont mis bas les armes et capitulé dans les rues de
Buénos-Ayres, l'Angleterre avait joint les quinze mille hommes qui
depuis ont incendié Copenhague, ces forces n'auraient pas sans doute
fait triompher les armes britanniques; la France était en mesure;
elle estimait assez l'Angleterre pour avoir compté sur de plus grands
efforts; mais la Russie n'avait pas à se plaindre. Il importait bien peu
au cabinet de Londres que deux nations du continent s'entr'égorgeassent
sur la Vistule; les trésors de Monte-Vidéo et de Buénos-Ayres excitaient
sa cupidité, et Dantzick n'a point été secouru.
S. M., disent les ministres, faisait les plus grands efforts pour
remplir l'attente de son allié. Et qu'ont produit ces grands efforts?
L'arrivée de six mille Hanovriens à l'île de Rugen, au mois de juillet,
c'est-à-dire, un mois après que la querelle était terminée. N'était-il
pas évident qu'une si misérable expédition avait été conçue dans le
seul but d'occuper le Hanovre, si l'armée russe avait été victorieuse?
n'est-il pas évident qu'elle n'arrivait à Rugen que pour le compte de
l'Angleterre? n'est-it pas évident que si l'armée française avait été
victorieuse, un secours de six mille hommes n'aurait été d'aucun effet?
n'est-il pas évident qu'au mois de juillet, l'armée française devait
être victorieuse ou battue? n'est-il pas évident que les vingt mille
Espagnols, que les quarante mille Français venus de l'armée d'Italie, et
dont une partie s'était trouvée disponible par la sûreté que donnait
à la France les expéditions d'Egypte et de Buénos-Ayres, réunis aux
vingt-quatre mille Hollandais qui étaient à Hambourg, formaient au mois
de juillet une armée plus que suffisante pour anéantir tous les efforts
de l'Angleterre?
Ce n'est donc pas au mois de juillet qu'il fallait envoyer des secours.
C'était en avril. Mais alors la légion hanovrienne n'était point formée,
et avant qu'on pût faire marcher ce ramas de déserteurs étrangers, les
ministres n'avaient à leur disposition que des troupes nationales, et
nous dirons pourquoi ils n'aiment pas à en disposer. Les quinze mille
hommes de Buénos-Ayres, réunis à quinze mille hommes des milices de la
Grande-Bretagne, pouvaient fournir au mois d'avril une armée de trente
mille Anglais; mais ce n'était point là ce qui convenait au cabinet
de Londres: le sang des peuples du continent doit seul couler pour
la défense de l'Angleterre. Qu'on lise attentivement les débats du
parlement, on y trouvera le développement de cette politique; et c'est
de cette politique que la Russie se plaint justement. Elle avait le
droit de voir débarquer quarante mille Anglais au mois d'avril, ou à
Dantzick ou même à Stralsund. L'Angleterre l'a-t-elle fait? Non; l'a-t
elle pu faire? Si elle répond négativement, elle est donc une nation
bien faible et bien misérable; elle a donc bien peu de titres pour être
si exigeante envers ses alliés. Mais ce qui manquait aux ministres,
c'était la volonté; il ne leur faut que des opérations de pirates; ils
calculent les résultats de la guerre à tant pour cent; ils ne songent
qu'à gagner de l'argent, et les champs de la Pologne n'offraient que
des dangers et de la gloire; et si l'Angleterre avait enfin pris part
à quelques combats, du sang anglais aurait été versé; le peuple de la
Grande-Bretagne, en apprenant quels sacrifices exige la guerre, aurait
désiré la paix; le deuil des pères, des mères pleurant leurs enfans
morts au champ d'honneur, aurait peut-être fait naître enfin, dans le
coeur des ministres, ces mêmes sentimens qu'une longue guerre a inspirés
aux Français, aux Russes, aux Autrichiens. Le cabinet britannique
n'aurait pu se défendre à son tour d'avoir horreur de la guerre
perpétuelle, ou bien les hommes de sang qui le composent seraient
devenus l'exécration du peuple. Il n'en est pas de la guerre de terre
comme de la guerre de mer: la plus forte escadre n'exige pas quinze
mille hommes parfaitement approvisionnés et n'ayant à souffrir aucune
privation; le plus grand combat naval n'équivaut pas une escarmouche
de terre, il coûte peu de sang et de larmes. La France, l'Autriche, la
Russie emploient à la guerre des armées de quatre cent mille hommes, qui
sont exposés à tous les genres de dangers et qui se battent tous les
jours. Le désir de la paix naît au sein même de la victoire; et pour
des souverains pères de leurs sujets, il se place bientôt parmi leurs
sentimens les plus chers. De tous les gouvernemens, l'oligarchie est le
plus dur; lui même cependant est aussi ramené vers la paix, quand la
guerre coûte tant de victimes. Le système qui a conduit l'Angleterre à
ne point secourir ses alliés, est la suite de son égoïsme, et l'effet
de sa maxime barbare d'une guerre perpétuelle. Le peuple anglais ne se
révolte point à cette idée, parce qu'on a soin d'éloigner de lui les
sacrifices de la guerre. C'est ainsi que, pendant quatre coalitions,
nous avons vu l'Angleterre rire a l'aspect des malheurs du continent,
alimenter son commerce de sang humain, et se faire un jeu des scènes de
carnage auxquelles elle ne prenait point de part. Elle rentrera dans
l'estime de l'Europe, elle sera digne d'avoir des alliés quand elle se
présentera en front de bandière avec quatre-vingt mille hommes; alors,
quel que soit l'événement, elle ne voudra pas une guerre perpétuelle;
son peuple ne se soumettra point aux caprices d'une ambition
désordonnée, ses alliés ne seront pas ses victimes. C'est en se battant
que les Russes, les Autrichiens, les Français ont appris à s'estimer;
c'est en se battant qu'ils ont appris à faire céder les passions
haineuses ou cruelles au désir de la paix. L'Angleterre a acquis sa
supériorité sur les mers par la trahison à Toulon et dans la Vendée:
elle n'a exposé aux convulsions qu'elle a suscitées, que quelques
vaisseaux et quelques milliers d'hommes; elle n'a éprouvé ni le besoin
de la paix, ni les pertes sanglantes de la guerre. Mais il est naturel
que le continent veuille la paix, et que les puissances continentales
aient en horreur la république d'Angleterre.
[10] Il est vrai que la cour de l'amirauté n'a condamné qu'un seul
bâtiment russe; mais ce raisonnement n'en est pas moins faux: plus de
cent bàtimens russes ont été détournés de leur navigation, assujettis
à d'odieuses visites et retenus en Angleterre. Depuis le manifeste du
cabinet de Londres, plus de douze de ces vaisseaux arrêtés pendant que
les Russes se battaient pour la cause de l'Angleterre, ont déjà été
condamnés. Ce n'est donc point à la cour de l'amirauté qu'il fallait
s'adresser pour vérifier les sujets de plaintes de la Russie: ce sont
les registres des croiseurs, ce sont ceux des capitaines de ports qu'il
faut consulter. C'est une étrange manière de chercher à persuader qu'on
n'a point de torts, que de chercher les preuves de ces torts où elles ne
sont pas.
[Note 10: Réfutation des griefs de la Russie, qui se plaignait des
vexations que son commerce avait éprouvées de la part des Anglais.]
[11] Le sophisme et l'hypocrisie ajoutent encore au sentiment de dégoût
qu'on éprouve en lisant de telles absurdités. Quelque horrible que
soit le principe de la guerre perpétuelle, il serait moins honteux
de l'avouer: il y a une sorte de grandeur à proclamer hautement la
scélératesse; l'Angleterre dit qu'elle n'a pas refusé la médiation
offerte par l'empereur de Russie, et le même jour où parut sa note en
réponse à cette offre, ses troupes entrèrent à Copenhague, déclarant
ainsi la guerre, non-seulement à la Russie, mais à l'Autriche, mais à
tout le continent. Sa réponse au cabinet de Saint-Pétersbourg a été lue
à la lueur de l'incendie de Copenhague. Que disait cette réponse? Que
l'Angleterre voulait connaître les bases de la négociation; ressource
misérable lorsqu'il s'agit de si grands intérêts. Lord Yarmouth, Lord
Lauderdale connaissent ces bases: qu'on leur demande s'ils pensent que
la France voulait la paix? La base la plus désirable se trouvait énoncée
dans les notes de la Russie, puisqu'elle offrait sa médiation pour
une paix juste et honorable. L'Angleterre demandait une garantie, et
l'empereur de Russie offrait la sienne. Etait-il sur la terre une
garantie plus puissante et plus auguste? Quant à la communication
des articles secrets vous concernant, qu'aviez-vous donc à demander,
puisqu'ils n'existaient pas? et que vouliez-vous réellement? refuser
la médiation? Vous l'avez refusée, et la main qui a signé ce refus
dégouttait du sang des Danois, le plus cher et le plus ancien des alliés
de la Russie.
[Note 11: L'Angleterre cherche à colorer son refus d'accepter la
médiation de la Russie pour traiter avec la France.]
[12] La Prusse avait perdu tous ses états; Memel était au moment
d'échapper au pouvoir du roi. Le cabinet de Londres était une des causes
de cette situation malheureuse, en insinuant à la Prusse que la France
voulait remettre le Hanovre au roi d'Angleterre. Est-ce avec le secours
des Anglais que le roi de Prusse est sorti d'une position désespérée?
C'est l'empereur de Russie qui a combattu pour lui et qui lui a fait
restituer sa couronne. Voilà une étrange manière d'abandonner ses
alliés. Les anciens alliés de l'Angleterre seraient bien heureux s'ils
n'avaient à se plaindre que d'un abandon de cette espèce. Sans doute la
France a proposé deux fois à la Prusse une paix séparée, mais il
était bien entendu, lorsqu'elle n'avait pas pour elle la généreuse
intervention de la Russie, que le territoire prussien n'aurait été
évacué que quand les Anglais auraient eux-mêmes fait la paix.
[Note 12: Elle prétexte l'abandon des intérêts de la Prusse.]
[13] Ce paragraphe ne contient que des assertions fausses. Aucune
nouvelle contribution n'a été mise sur les états prussiens, mais celles
qui avaient été imposées pendant la guerre doivent être acquittées. Tous
les pays entre le Niémen et la Vistule, formant une population de plus
d'un million, ont été évacués. Le reste ne l'est pas: il n'a pas dû
l'être, parce que le traité n'a pas fixé le temps; parce que les
arrangemens préalables avec le roi de Prusse ne sont pas terminés; parce
que l'expédition de Copenhague est venue jeter de nouvelles incertitudes
dans les affaires du Nord de l'Europe; parce que le ministre de Prusse,
qui, selon l'ancienne politique de son cabinet, a si bien instruit le
cabinet britannique par de fausses confidences, est encore à Londres;
parce que les vaisseaux anglais ont été reçus à Memel; parce
qu'enfin dans la circonstance extraordinaire où les injustices de
la Grande-Bretagne ont placé l'Europe, la Russie et la France ont à
s'entendre.
[Note 13: Elle allègue la conduite de la France à l'égard de la
Prusse.]
Quant à la mort d'individus sujets de S. M. prussienne, et à la remise
de forteresses prussiennes qui n'avaient pu être réduites pendant la
guerre, ces assertions sont tout à fait inintelligibles. La France a, au
contraire, rendu deux forteresses de plus à la Prusse, Cassel et Gratz.
Les Français font la guerre loyalement, et assurément ils ne tuent
point les sujets paisibles des pays conquis; ils ne prennent pas les
propriétés des particuliers, ils les protègent. Peuples du continent,
lisez le code maritime de l'Angleterre, et vous verrez quel serait son
code terrestre si elle était puissante sur terre comme sur mer. Elle ne
s'empare pas seulement des vaisseaux des princes avec lesquels elle
est en guerre, mais aussi des vaisseaux marchands qui transportent des
propriétés privées. Il n'y a aucune différence, aux yeux de l'équité,
entre les magasins de marchandises appartenant à des particuliers dans
les provinces conquises, et les marchandises qui appartiennent à des
négocians et qui naviguent sur bâtimens marchands; il n'y a point de
différence, sous le rapport de l'équité, entre les vaisseaux marchands
et les convois de marchandises transportées par terre de Hambourg à
Berlin, ou de Trieste en Allemagne. Et a-t-on jamais vu les armées
françaises arrêter des convois? n'a-t-on pas vu lord Keith vouloir
s'emparer à Gênes des vaisseaux qui étaient dans le port, et des denrées
qui se trouvaient chez les marchands de cette ville? il ne faisait
là qu'une application à la terre des principes du code maritime de
l'Angleterre. Les Autrichiens et le prince Hohenzollern qui les
commandait, furent indignés de ces vexations; ils s'y opposèrent, et
la journée de Marengo amenant, quelques jours après, les Français dans
Gênes, y ramena aussi la sécurité sur les propriétés privées. D'où
viennent donc des procédés si différens? Les uns sont le résultat de la
politique atrabilaire, injuste de l'Angleterre, les autres sont le fruit
de la politique libérale et de la civilisation de la France. Si, à son
tour, elle dominait sur les mers, on ne la verrait attaquer que les
vaisseaux armés; on la verrait protéger même les propriétés appartenant
aux sujets des états avec lesquels elle serait en guerre. Si l'on veut
comparer l'esprit de libéralité et la civilisation des deux nations,
il faut prendre pour termes de cette comparaison le code des Français
pendant la guerre de terre, et son application aux individus et aux
propriétés, et le code maritime des Anglais, et son application aux
individus et aux propriétés qui se trouvent sur les mers.
Mais quel est le motif qui a porté les ministres de Londres à faire
mention de la Prusse dans ce manifeste? est-ce l'intérêt de la Prusse?
Mais si l'intérêt de la Prusse les avait touchés, ils auraient accepté
la médiation de l'empereur de Russie. Pourquoi publier aujourd'hui ce
paragraphe indiscret qui laisse voir clairement que l'esprit qui a fait
faire tant de faux pas au cabinet de Berlin s'agite encore? est-ce pour
être utile à la Prusse, et lui concilier l'intérêt de la France dont
elle a tant besoin dans ces circonstances?
La France a évacué beaucoup de pays, et l'Angleterre n'en a pas évacué
un seul, et la base préalable de toutes ses négociations est _l'uti
possidetis_. Lorsque les Français traitent avec leurs ennemis, ou ils
changent les gouvernemens coupables de s'être unis à l'Angleterre contre
les intérêts du continent, ou, s'ils évacuent les pays conquis, ce n'est
qu'en conséquence d'une paix solide dont toutes les stipulations sont
observées: et de même qu'en ne les voit pas attaquer leurs alliés sans
déclaration de guerre, surprendre leurs capitales par trahison, de même
on ne les voit pas abandonner une place avant que les négociations
aient décidé de son sort. Les Anglais attaquent pour dépouiller, et se
retirent après le pillage et l'incendie. Cette guerre leur convient,
car c'est celle des pirates. Puisqu'ils étaient entrés à Copenhague, il
fallait qu'ils y demeurassent jusqu'à la paix. Ils ont joint à la honte
d'une entreprise atroce, le déshonneur d'une fuite honteuse.
Mais s'il était vrai que les Français fussent exigeans envers leurs
ennemis, il faut le dire, comment ne le seraient-ils point? Ils ont huit
cent mille hommes sur pied, et ils sont prêts à tous les sacrifices pour
doubler encore leurs forces si cela était nécessaire: non que les armes
soient leur métier naturel, et que tant de bras arrachés à la culture
d'un sol si fertile, ne soient pas pour eux un sensible sacrifice.
Possesseurs d'un beau pays, ils voudraient se livrer aux conquêtes du
commerce et de l'industrie; mais votre tyrannie les en empêche. C'est un
géant que vous avez excité et que vous irritez sans cesse. Depuis quinze
ans vos injustices n'ont fait qu'ajouter à son énergie et à sa puissance
que votre persévérance dans la tyrannie doit accroître encore.
Non-seulement il ne posera pas les armes, mais il augmentera ses forces
jusqu'à ce qu'il ait conquis la liberté des mers qui est son premier
droit et le patrimoine de toutes les nations. Si les suites affligeantes
de la guerre se prolongent, si le séjour des troupes françaises est à
charge aux pays qu'elles occupent, c'est à vous qu'il faut s'en prendre:
tous les maux qui ont tourmenté l'Europe sont venus de vous seuls. Les
lieux communs diplomatiques ne résolvent pas de si grandes questions.
Quand vous voudrez la paix, la France sera prête à la faire; vous ne
pouvez l'ignorer, vous ne l'ignorez point. On peut citer à ce sujet une
anecdote qui est généralement connue. Lorsque la garde impériale partit
pour Jéna, et que l'on sut que peu de jours après l'empereur devait
partir pour l'armée, lord Lauderdale demanda à M. de Champagny si, dans
le cas où l'Angleterre ferait la paix, l'empereur Napoléon consentirait
à s'arrêter et à contremander la marche de ses troupes contre la Prusse:
l'empereur fit répondre affirmativement. D'un seul mot vous auriez sauvé
la Prusse. En prévenant la chute de cette puissance, vous mainteniez sur
l'Elbe cette barrière si nécessaire à vos intérêts les plus chers, et
dont le rétablissement est désormais impossible.
[14]L'empereur de Russie a du être offensé de la communication que fit
M. Canning à M. Ryder, et dans laquelle le ministre anglais se disait
certain que la Russie garantirait le Danemarck du juste ressentiment de
la France, si, après avoir laissé violer son indépendance et ravir sa
flotte, le Danemarck se constituait province anglaise. Ce mensonge ne
fit qu'irriter le prince royal: il ne pouvait en imposer à personne.
L'Angleterre voulait que la Russie garantît le Danemarck du ressentiment
de la France, tandis qu'elle déclarait qu'elle ne faisait violence au
Danemarck que pour se garantir des engagemens secrets contractés à
Tilsitt par l'empereur de Russie. On ne sait, en vérité, ce qui est ici
le plus frappant, ou la déraison ou l'immoralité du cabinet de Londres.
[Note 14: Elle oppose à son refus d'accepter la médiation de la
Russie, celui fait par cette puissance de lui servir de médiatrice
envers le Danemarck.]
[15]Si l'empereur de Russie a montrée à l'Angleterre les premiers
symptômes d'une paix renaissante depuis la paix de Tilsitt, il n'est
donc pas vrai qu'il ait conclu à Tilsitt des arrangemens secrets qui
l'avaient mis en inimitié avec l'Angleterre. Si ces démonstrations ont
eu lieu au moment où l'on venait d'apprendre à Pétersbourg la nouvelle
de l'investissement de Copenhague, ce n'est pas que l'empereur de Russie
n'en éprouvât aucun ressentiment; c'est qu'il concevait quelqu'espoir
d'adoucir la férocité de l'Angleterre par de bons procédés; c'est qu'il
a désiré intervenir pour sauver son malheureux allié; c'est qu'ignorant
les causes de l'expédition de Copenhague, sachant qu'il n'y avait donné
lieu, ni directement, ni indirectement, il a pu croire pendant quelque
temps que l'Angleterre avait eu des motifs pour se porter à une démarche
si importante. Mais il fut éclairé par les communications du prince
royal, par les propres communications de l'Angleterre, par le manifeste
du général anglais qui expliquait les odieuses prétentions de son
gouvernement; et alors il demanda que l'attaque de Copenhague cessât.
L'Angleterre lui répondit en brûlant Copenhague et en enlevant la
flotte.
[Note 15: Elle insinue que les premiers symptômes de bienveillance
envers elle n'ont eu lieu a Saint-Pétersbourg qu'au moment où la
nouvelle du siège de Copenhague venait d'y arriver.]
Après cette opération la plus funeste pour l'Angleterre de toutes les
entreprises qu'elle ait jamais formées, elle n'avait que deux partis à
prendre: ou continuer à occuper Copenhague, et elle ne l'osait pas;
ou évacuer Copenhague, et elle sentit que le Sund lui serait à jamais
fermé. Elle eut alors la lâcheté de recourir à la médiation de la
Russie; elle mit à nu son caractère; elle crut qu'elle imposerait à
l'empereur Alexandre; mais elle ne put rien obtenir d'une démarche que
cette opinion rendait offensante: la Russie lui répondit par le silence
du mépris et en armant Cronstadt et ses côtes. Cette démarche de
l'Angleterre prouve donc une seule chose; c'est qu'elle ne pensait pas
que la Russie eût arrêté à Tilsitt des articles secrets contraires à ses
intérêts. Cette vérité démontrée dans ces notes de tant de manières,
fait crouler tout l'échafaudage du manifeste anglais.
[16]Comment l'Angleterre peut-elle ne pas convenir de l'inviolabilité
de la Baltique? Si cette mer n'est point une mer fermée, pourquoi les
vaisseaux anglais paient-ils à Elseneur?
[17]L'Europe va juger si ces conditions, sont en effet telles que la
guerre la plus heureuse de la part du Danemarck pourrait à peine les lui
faire obtenir. L'Angleterre demandait:
[Note 16: Elle nie avoir jamais acquiescé à la reconnaissance de
inviolabilité de la mer Baltique.]
[Note 17: Elle se targue des conditions avantageuses qu'elle offrait
au Danemarck.]
1º Que la marine danoise restât en dépôt jusqu'à la paix;
2º Que le juste ressentiment de l'outrage fait à Copenhague, fît place
à des sentimens d'amitié pour l'Angleterre;
3.° Que les armées danoises prissent parti contre la France et fissent
la guerre pour l'Angleterre.
Il faut ajouter à tous les avantages que présentaient de si belles
conditions accordées par l'Angleterre, la perte des possessions danoises
en Allemagne, dont la France se serait emparée, et sur le territoire
desquelles elle aurait battu les Anglais, si elle leur avait permis d'y
descendre.
On chercherait vainement la trace de quelques calculs, de quelque
apparence de raison dans de tels raisonnemens. Le fait est que la
précipitation et l'ignorance président aux conseils britanniques, et
qu'on ne peut trouver dans ce que ce gouvernement dit, fait ou veut, ni
but, ni vue, ni motif.
[18]Ainsi la Russie n'a point d'intérêt à faire la guerre à
l'Angleterre, car les intérêts du commerce et de la navigation ne
regardent pas les Busses: ils n'ont point d'intérêt à l'indépendance de
la Baltique, car un arrêt du conseil britannique a déchu la mer Baltique
de son indépendance; car une autre décision du même conseil peut décider
qu'ils n'ont point d'intérêt à la navigation de la Newa. Le but que se
proposent toutes les puissances en rétablissant la liberté des mers,
et en rendant la paix à l'Europe, est un but étranger à la Russie. La
Russie a retiré depuis cent ans un si grand avantage de ses liaisons
avec l'Angleterre, qu'elle n'a plus rien à désirer. Ce grand avantage
consiste dans un traité de commerce qui a entravé, ruiné l'industrie et
le commerce en Russie; mais puisque ce traité a contribué éminemment
à la prospérité de l'Angleterre, qu'importe qu'il équivaille pour la
Russie au fléau d'une gelée perpétuelle?
[Note 18: La Russie, suivant elle, se trouve engagée dans une guerre
contraire à ses Intérêts.]
[19]S. M. britannique éprouve ici un étrange embarras, et son conseil
n'est pas fertile en expédiens. La France, l'Autriche, la Russie
demandent que la flotte danoise soit rendue; que des réparations soient
faites au prince royal; que le peuple anglais, imitant ce que fit le
peuple romain en pareille circonstance, mette à la disposition du
prince royal, celui qui a conseillé au roi d'Angleterre l'expédition de
Copenhague; que les maisons incendiées à Copenhague soient reconstruites
aux frais de l'Angleterre; et qu'enfin S. M. britannique montre qu'elle
désavoue l'outrage fait à tous les souverains. Il y a loin de là aux
propositions que fait l'Angleterre.
[Note 19: Elle allègue les efforts qu'elle a faits pour terminer la
guerre avec le Danemarck.]
[20]Quand on veut soutenir une cause étrangère a toute justice, à toute
vérité; il faut du moins le faire avec talent, et ce talent ne se
manifeste point par l'aveu fort remarquable que contient ce paragraphe.
«La dernière négociation entre la France et l'Angleterre, a été rompue
pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S. M.
britannique, mais ceux de son allié impérial.» Peuples de l'Europe, vous
l'entendez! Ce n'est pas la France qui s'est opposée à la paix, ce ne
sont pas des intérêts importans pour l'Angleterre qui ont empêché la
paix, c'est la Russie seule qui alors y mettait obstacle. Eh bien!
lorsque cet obstacle n'existe plus, pourquoi l'Angleterre se
refuse-t-elle à la paix? pourquoi, au lieu de négocier, demande-t-elle
sur quelles bases veut traiter la France? pourquoi continue-t-elle à
violer tous les pavillons? pourquoi maintient-elle le monde entier dans
cet état d'irritation et de violence qui opprime tous les peuples, qui
est à charge à tous les souverains? Tout Anglais doit rougir d'être
gouverné par de tels hommes.
[Note 20: Elle repousse l'idée de la conclusion d'un traité avec la
France, et s'excuse sur la forme offensante que la Russie aurait donnée
à cette proposition.]
Nous ne relevons point la phrase qui termine ce paragraphe. Le langage
insultant de souverain à souverain n'avilit que celui qui se le permet.
L'empereur de Russie méprisera l'insulte de l'Angleterre; mais la nation
russe ne manquera pas de s'en ressouvenir. On ne voit pas ce que le
manifeste aurait perdu à la suppression de cette phrase et de beaucoup
d'autres. La plus haute estime réunit la France et la Russie; leur union
fait le désespoir de l'Angleterre, et lui sera funeste. Si l'Angleterre
avait voulu qu'elle n'eût pas lieu, il ne fallait pas faire l'expédition
de Copenhague; il fallait ouvrir des négociations pour arriver à cette
paix, d'autant plus facile à conclure, que, selon les ministres anglais,
elle n'a été rompue que pour des points qui touchaient immédiatement aux
intérêts de S. M. impériale.
[21]Ce qui a maintenu la puissance maritime de l'Angleterre, ce ne
sont ni des principes, ni des maximes tyranniques; c'est la politique,
l'énergie, le bon sens, la bonne conduite de vos pères; c'est la
division qu'ils ont souvent eu l'adresse de semer sur le continent. Ce
qui contribuera essentiellement à sa ruine, c'est l'inconsidération, la
précipitation, la violence et la folle arrogance de leurs successeurs.
L'empereur de Russie désire la paix maritime; l'Autriche, la France,
l'Espagne partagent les mêmes sentimens.
[Note 21: Elle s'étaie des principes de droit maritime auxquels elle
attribue sa prospérité.]
Vous avez dit que la négociation avec la France n'avait été rompue que
pour des points qui touchaient les intérêts de la Russie; pourquoi
donc aujourd'hui, nous le répétons encore, continuez-vous la guerre?
Pourquoi? c'est que vous ne voulez pas la paix.
C'est parce que vous ne voulez pas la paix que vous élevez des questions
inutiles. La France, l'Autriche, l'Espagne, la Hollande, Naples, disent
comme l'empereur de Russie, qu'ils proclament de nouveau les principes
de la neutralité armée. Ces puissances ont sans doute le droit de
déclarer les principes qui doivent être la règle de leur politique;
elles ont le droit de dire à quelles conditions il leur convient d'être
neutres ou ennemies. Vous proclamez de nouveau les principes de vos
lois maritimes; eh bien! cette opposition de principes ne sera point un
obstacle au rétablissement de la paix; ils ne sont de part et d'autre
d'aucun effet en temps de paix; ils ne trouvent leur application que
quand vous êtes en guerre avec une puissance maritime; mais alors chaque
gouvernement a le droit et le pouvoir de considérer comme une hostilité
la première violation de son pavillon. Les circonstances où vous vous
trouvez, décideront la conduite que vous tiendrez alors; si c'est avec
la France que vous êtes en guerre, vous ne la jugerez pas une puissance
assez faible pour qu'il vous soit indifférent de vous attirer d'autres
ennemis, et vous userez de ménagemens avec le reste de l'Europe. Vous
n'en êtes venus à insulter tous les pavillons, qu'après avoir eu
l'adresse d'armer tout le continent contre la France. Vos principes
maritimes ont alors changé, et ils ont été plus violens, plus injustes à
mesure que vos liaisons continentales se resserraient, ou que vos alliés
soutenaient plus péniblement la lutte dans laquelle vous les aviez
engagés. C'est ainsi que quand la Russie était obligée de réunir tous
ses moyens contre les Français en Pologne, vous avez violé son pavillon;
vous lui avez refusé pour son traité de commerce, des concessions que
vous vous êtes montrés disposés à lui accorder, lorsqu'elle n'a plus eu
d'ennemis à combattre. Les puissances du continent, en proclamant de
nouveau les principes de la neutralité armée, ne font autre chose que
d'énoncer les maximes qu'elles se proposent d'adopter dans la prochaine
guerre maritime. Vous ne pouvez les empêcher de diriger leur politique
comme elles l'entendent; elles usent en cela d'un droit qui appartient
à tous les gouvernemens, et à l'usurpation duquel elles n'auraient à
opposer que l'_ultima ratio regum_. De votre côté, vous proclamez les
principes de vos lois maritimes, c'est-à-dire, les principes dont vous
voulez vous servir à la prochaine guerre. Le continent n'a aucun intérêt
à exiger de vous à cet égard ni des déclarations, ni des renonciations;
les déclarations seraient inutiles dès le moment où vous croiriez
pouvoir les oublier impunément; des renonciations sont sans objet, car
on ne renonce point à des droits qu'on n'a pas. Si l'on juge de ce que
vous ferez par ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, on en conclura
que vous n'exigerez des puissances du continent, ni déclaration, ni
renonciation; et comme elles n'en exigeront pas de vous, il n'y a donc
aucune question à discuter, aucune difficulté à résoudre; il n'y a donc
rien ici qui puisse retarder d'un jour les bienfaits de la paix. Si
cependant vous éleviez l'étrange et nouvelle prétention d'imposer à la
France et autres puissances du continent, par un acte de votre seule
volonté, l'obligation de souscrire à vos lois maritimes, ce serait la
même chose que si vous exigiez que la législature et la souveraineté de
la Russie, de la France, de l'Espagne, fussent transportées à Londres:
belle prérogative pour votre parlement. Ce serait la même chose que si
vous proclamiez la guerre perpétuelle, ou du moins que si vous mettiez
pour terme à la guerre, le moment où vos armes se seraient emparées de
Pétersbourg, de Paris, de Vienne et de Madrid. Mais si tel n'est point
le fond de votre pensée, il n'y a donc plus aucun obstacle à la paix.
Car, selon vos propres expressions, les négociations n'ont été rompues
que pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S.
M. britannique, mais ceux de son allié impérial; car l'allié impérial
de S. M. britannique vous a fait connaître que la paix est désormais le
principal but de ses voeux, le principal objet de son intérêt.
Paris, le 4 février 1808.
_Lettre de S. M. l'empereur et roi, à madame mère._
Madame.
J'ai lu avec attention les procès-verbaux du chapitre-général des soeurs
de la Charité. J'ai fort à coeur de voir s'augmenter et s'accroître le
nombre des maisons et des individus de ces différentes institutions,
ayant pour but le soulagement et le soin des malades de mon empire.
J'ai fait connaître à mon ministre des cultes ma volonté, que les
réglemens de ces différentes institutions fussent révisés et arrêtés
définitivement par mon conseil, dans l'année. Je désire que les chefs
des différentes maisons sentent la nécessité de réunir des institutions
séparées autant que cela sera possible; elles acquerront plus de
considération, trouveront plus de facilités pour leur administration,
et auront droit à ma protection spéciale. Toutes les maisons que les
députés ont demandées, tous les secours de premier établissement et
secours annuels que vous-avez jugé convenable de demander pour elles,
seront accordés. Je suis même disposé à leur faire de nouvelles et
de plus grandes faveurs, toutes les fois que les différens chefs des
maisons seconderont de tous leurs efforts et de tout leur zèle le voeu
de mon coeur pour le soulagement des pauvres, et en se dévouant avec
cette charité que notre sainte religion peut seule inspirer au service
des hôpitaux et des malheureux. Je ne puis, madame, que vous témoigner
ma satisfaction du zèle que vous montrez et des nouveaux soins que vous
vous donnez. Ils ne peuvent rien ajouter aux sentimens de vénération et
à l'amour filial que je vous porte. Votre affectionné fils.