NAPOLÉON.

Posen, le 2 décembre 1806.

_Trente-Septième bulletin de la grande armée._

Le fort de Czentoschau a capitulé. Six cents hommes qui en formaient

la garnison, trente bouches à feu, des magasins sont tombés en notre

pouvoir. Il y a un trésor formé de beaucoup d'objets précieux, que la

dévotion des Polonais avait offerts à une image de la vierge, qui est

regardée comme la patronne de la Pologne. Ce trésor avait été mis sous

le séquestre, mais l'empereur a ordonné qu'il fût rendu. La partie de

l'armée qui est à Varsovie continue à être satisfaite de l'esprit qui

anime cette grande capitale. La ville de Posen a donné aujourd'hui un

bal à l'empereur. S.M. y a passé une heure. Il y a eu aujourd'hui un _Te

Deum_ pour l'anniversaire du couronnement de l'empereur.

Posen, le 5 décembre 1806.

_Trente-huitième bulletin de la grande armée._

Le prince Jérôme, commandant l'armée des alliés, après avoir resserré le

blocus de Glogau et fait construire des batteries autour de cette place,

se porta avec les divisions bavaroises, Wrede et Deroi, du côté de

Kalistch à la rencontre des Russes, et laissa le général Vandamme et

le corps wurtembergeois continuer le siége de Glogau. Des mortiers

et plusieurs pièces de canon arrivèrent le 29 novembre. Ils furent

sur-le-champ mis en batterie, et après quelques heures de bombardement,

la place s'est rendue, et la capitulation a été signée.

Les troupes alliées du roi de Wurtemberg se sont bien montrées. Deux

mille cinq cents hommes, des magasins assez considérables de biscuits,

de blé, de poudre, près de deux cents pièces de canon sont les résultats

de cette conquête importante, surtout par la bonté de ses fortifications

et par sa situation. C'est la capitale de la basse Silésie. Les Russes

ayant refusé la bataille devant Varsovie, ont repassé la Vistule. Le

grand-duc de Berg l'a passée après eux; il s'est emparé du faubourg de

Praga. Il les poursuit sur le Bug. L'empereur a donné en conséquence

l'ordre au prince Jérôme, de marcher par sa droite sur Breslaw, et de

cerner cette place, qui ne tardera pas de tomber en notre pouvoir. Les

sept places de la Silésie seront successivement attaquées et bloquées.

Vu le moral des troupes qui s'y trouvent, aucune ne fait présumer une

longue résistance. Le petit fort de Culmbach, nommé _Plassembourg_,

avait été bloqué par un bataillon bavarois: muni de vivres pour

plusieurs mois, il n'y avait pas de raison pour qu'il se rendît.

L'empereur a fait préparer à Cronach et à Forcheim des pièces

d'artillerie pour battre ce fort et l'obliger à se rendre. Le 24

novembre, vingt-deux pièces étaient en batterie, ce qui a décidé le

commandant à livrer la place. M. de Beker, colonel du sixième régiment

d'infanterie de ligne Bavarois, et commandant le blocus, a montré de

l'activité et du savoir-faire dans cette circonstance. L'anniversaire de

la bataille d'Austerlitz et du couronnement de l'empereur, a été célébré

à Varsovie avec le plus grand enthousiasme.

Posen, le 7 décembre 1806.

_Trente-neuvième bulletin de la grande armée._

Le général Savary, après avoir pris possession d'Hameln, s'est porté

sur Nienbourg. Le gouverneur faisait des difficultés pour capituler. Le

général Savary entra dans la place, et après quelques pourparlers, il

conclut la capitulation. Un courrier vient d'arriver, apportant la

nouvelle à l'empereur que les Russes ont déclaré la guerre à la Porte;

que Choczin et Bender sont cernés par leurs troupes, qu'ils ont passé

à l'improviste le Dniester, et poussé jusqu'à Jassy. C'est le général

Michelson qui commande l'armée russe en Valachie. L'armée russe,

commandée par le général Benigsen, a évacué la Vistule, et paraît

décidée à s'enfoncer dans les terres. Le maréchal Davoust a passé

la Vistule, et a établi son quartier-général en avant de Praga; ses

avant-postes sont sur le Bug. Le grand-duc de Berg est toujours à

Varsovie. L'empereur a toujours son quartier-général à Posen.

Posen, le 9 décembre 1806.

_Quarantième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Ney a passé la Vistule, et est entré le 6 à Thorn. Il se

loue particulièrement du colonel Savary, qui, à la tête du

quatorzième régiment d'infanterie, et des grenadiers et voltigeurs

du quatre-vingt-seizième et du sixième d'infanterie légère, passa le

premier la Vistule. Il eut à Thorn un engagement avec les Prussiens,

qu'il força, après un léger combat, d'évacuer la ville. Il leur tua

quelques hommes et leur fit vingt prisonniers.

Cette affaire offre un trait remarquable. La rivière large de quatre

cents toises, charriait des glaçons. Le bateau qui portait notre

avant-garde, retenu par les glaces, ne pouvait avancer; de l'autre rive,

des bateliers polonais s'élancèrent au milieu d'une grêle de balles pour

le dégager. Les bateliers prussiens voulurent s'y opposer: une lutte à

coups de poing s'engagea entre eux. Les bateliers polonais jetèrent les

prussiens à l'eau, et guidèrent nos bateaux jusqu'à la rive droite.

L'empereur a demandé le nom de ces braves gens pour les récompenser.

L'empereur a reçu aujourd'hui la députation de Varsovie, composée de

MM. Gutakouski, grand-chambellan de Lithuanie, chevalier des ordres de

Pologne; Gorzenski, lieutenant-général, chevalier des ordres de

Pologne; Lubienski, chevalier des ordres de Pologne; Alexandre Potocki;

Rzetkowki, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas; Luszewki.

Posen, le 14 décembre 1806.

_Quarante-unième bulletin de la grande armée._

Le général de brigade Belair, du corps du maréchal Ney, partit de

Thorn le 9 de ce mois, et se porta sur Galup. Le sixième, bataillon

d'infanterie légère et le chef d'escadron Schoeni, avec soixante hommes

du troisième de hussards, rencontrèrent un parti de quatre cents chevaux

ennemis. Ces deux avant-postes en vinrent aux mains. Les Prussiens

perdirent un officier et cinq dragons faits prisonniers, et eurent

trente hommes tués, dont les chevaux restèrent en notre pouvoir.

Le maréchal Ney se loue beaucoup du chef d'escadron Schoeni. Nos

avant-postes de ce côté arrivent jusqu'à Strasbourg.

Le 11, à six heures du matin, la canonnade se fît entendre du côté du

Bug. Le maréchal Davoust avait fait passer cette rivière au général

de brigade Gauthier, à l'embouchure de la Wrka, vis-à-vis le village

d'Okunin.

Le vingt-cinquième de ligne et le quatre-vingt-neuvième étant passés,

s'étaient déjà couverts par une tête de pont, et s'étaient portés une

demi-lieue en avant, au village de Pomikuwo, lorsqu'une division russe

se présenta pour enlever ce village; elle ne fit que des efforts

inutiles, fut repoussée, et perdit beaucoup de monde. Nous avons eu

vingt hommes tué ou blessés.

Le pont de Thorn, qui est sur pilotis, est rétabli; on relève les

fortifications de cette place. Le pont de Varsovie, au faubourg de

Praga, est terminé; c'est un pont de bateaux. On fait au faubourg de

Praga un camp retranché; le général du génie Chasseloup dirige en chef

ces travaux.

Le 10, le maréchal Augereau a passé la Vistule entre Zakroczym et

Utrata. Ses détachemens travaillent sur la rive droite à se couvrir par

des retranchemens. Les Russes paraissent avoir des forces à Pultusk.

Le maréchal Bessières débouche de Thorn avec le second corps de la

réserve de cavalerie, composé de la division de cavalerie légère du

général Tilly, des dragons des généraux Grouchy et Sahuc, et des

cuirassiers du général d'Hautpoult.

MM. de Lucchesini et de Zastrow, plénipotentiaires du roi de Prusse, ont

passé le 10 à Thorn pour se rendre à Koenigsberg auprès de leur maître.

Un bataillon prussien de Klock a déserté tout entier du village de Brok.

Il s'est dirigé par différens chemins sur nos postes. Il est composé en

partie de Prussiens et de Polonais. Tous sont indignés du traitement

qu'ils reçoivent des Russes. «Notre prince nous a vendus aux Russes,

disent-ils; nous ne voulons point aller avec eux.»

L'ennemi a brûlé les beaux faubourgs de Breslaw, beaucoup de femmes

et d'enfans ont péri dans cet incendie. Le prince Jérôme a donné des

secours à ces malheureux habitans. L'humanité l'a emporté sur les lois

de la guerre qui ordonnent de repousser dans une place assiégée les

bouches inutiles que l'ennemi veut en éloigner. Le bombardement était

commencé.

Le général Gouvion est nommé gouverneur de Varsovie.

Posen, le 15 décembre 1806.

_Quarante-deuxième bulletin de la grande armée._

Le pont sur la Narew, à son embouchure dans le Bug, est terminé. La tête

de pont est finie et armée de canons.

Le pont sur la Vistule, entre Zakroczym et Utrata, auprès de

l'embouchure du Bug, est également terminé. La tête de pont, armée d'un

grand nombre de batteries, est un ouvrage très-redoutable.

Les armées russes viennent sur la direction de Grodno et sur celle de

Bielk, en longeant la Narew et le Bug. Le quartier-général d'une de

leurs divisions, était le 10 à Pultusk sur la Narew.

Le général Dulauloi est nommé gouverneur de Thorn.

Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier,

s'avance; il a sa droite à Stettin, sa gauche à Rostock, et son

quartier-général à Anklain. Les grenadiers de la réserve du général

Oudinot arrivent à Custrin.

La division des cuirassiers, nouvellement formée sous le commandement

du général Espagne, arrive à Berlin. La division italienne du général

Lecchi se réunit à Magdebourg.

Le corps du grand-duc de Bade est à Stettin; sous quinze jours il

pourra entrer en ligne. Le prince héréditaire a constamment suivi le

quartier-général, et s'est trouvé à toutes les affaires.

Le division polonaise de Zayonschek, qui a été organisée à Haguenau, et

qui est forte de six mille hommes, est à Leipsick, pour y former son

habillement.

S.M. a ordonné de lever dans les états prussiens au-delà de l'Elbe, un

régiment qui se réunira à Munster. Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen

est nommé colonel de ce corps.

Une division de l'armée de réserve du général Kellermann est partie de

Mayence. La tête de cette division est déjà arrivée à Magdebourg.

La paix avec l'électeur de Saxe et le duc de Saxe-Weimar a été signée à

Posen.

Tous les princes de Saxe ont été admis dans la confédération du Rhin.

S.M. a désapprouvé la levée des contributions frappées sur les Etats de

Saxe-Gotha et Saxe-Meinungen, et a ordonné de restituer ce qui a été

perçu. Ces princes n'ayant point été en guerre avec la France, et

n'ayant point fourni de contingent à la Prusse, ne devaient point être

sujets à des contributions de guerre.

L'armée a pris possession du pays de Mecklembourg. C'est une suite du

traité signé à Schwerin le 25 octobre 1805. Par ce traité, le prince de

Mecklembourg avait accordé passage sur son territoire aux troupes russes

commandées par le général Tolstoy.

La saison étonne les habitans de la Pologne. Il ne gèle point. Le soleil

parait tous les jours, et il fait encore un temps d'automne.

L'empereur part cette nuit pour Varsovie.

Kutno, le 17 décembre 1806.

_Quarante-troisième bulletin de la grande armée._

L'empereur est arrivé à Kutno à une heure après midi, ayant voyagé toute

la nuit dans des calèches du pays, le dégel ne permettant pas de se

servir de voitures ordinaires. La calèche dans laquelle se trouvait le

grand-maréchal du palais, Duroc, a versé. Cet officier a été grièvement

blessé à l'épaule, sans cependant aucune espèce de danger. Cela

l'obligera à garder le lit huit à dix jours.

Les têtes de pont de Prag, de Zakroczym, de la Narew et de Thorn,

acquièrent tous les jours un nouveau degré de force.

L'empereur sera demain à Varsovie.

La Vistule étant extrêmement large, les ponts ont partout trois à quatre

cents toises; ce qui est un travail très-considérable.

Varsovie, le 21 décembre 1806.

_Quarante-quatrièmes bulletin de la grande armée._

L'empereur a visité hier les travaux de Prag. Huit belles redoutes

palissadées et fraisées, ferment une enceinte de quinze mille toises, et

trois fronts bastionnés de six cents toises de développement, forment le

réduit d'un camp retranché.

La Vistule est une des plus grandes rivières qui existent.

Le Bug, qui est comparativement beaucoup plus petit, est cependant

beaucoup plus fort que la Seine. Le pont sur ce dernier fleuve est

entièrement terminé. Le général Gauthier, avec les vingt-cinquième et

quatre-vingt-cinquième régimens d'infanterie, occupe la tête du pont,

que le général Chasseloup a fait fortifier avec intelligence; de manière

que cette tête de pont, qui n'a cependant que quatre cents toises de

développement, se trouvant appuyée à des marais et à la rivière, entoure

un camp retranché qui peut renfermer, sur la rive droite, toute une

armée à l'abri de toute attaque de l'ennemi. Une brigade de cavalerie

légère de la réserve a tous les jours de petites escarmouches avec la

cavalerie russe.

Le 18, le maréchal Davoust sentit la nécessité, pour rendre son camp

sur la rive droite meilleur, de s'emparer d'une petite île située à

l'embouchure de la Wrka. L'ennemi reconnut l'importance de ce poste.

Une vive fusillade d'avant-garde s'engagea, mais la victoire et l'île,

restèrent aux Français. Notre perte a été de peu d'hommes blessés.

L'officier de génie Clouet, jeune homme de la plus grande espérance, a

eu une balle dans la poitrine. Le 19, un régiment de cosaques, soutenu

par des hussards russes, essaya d'enlever la grand'garde de la brigade

de cavalerie légère placée en avant de la tête du pont du Bug; mais la

grand'garde s'était placée de manière à être à l'abri d'une surprise. Le

1er d'hussards sonna à cheval. Le colonel se précipita à la tête d'un

escadron, et le treizième s'avança pour le soutenir. L'ennemi fut

culbuté. Nous avons eu dans cette petite affaire trois ou quatre hommes

blessés, mais le colonel des cosaques a été tué. Une trentaine d'hommes

et vingt-cinq chevaux sont restés en notre pouvoir. Il n'y a rien de si

lâche et de si misérable que les cosaques; c'est la honte de la nature

humaine. Ils passent le Bug et violent chaque jour la neutralité de

l'Autriche, pour piller une maison en Galicie, ou pour se faire donner

un verre d'eau-de-vie, dont ils sont très-friands; mais notre cavalerie

légère est familiarisée, depuis la dernière campagne, avec la manière

de combattre ces misérables, qui peuvent arrêter par leur nombre et

le tintamarre qu'ils font en chargeant, des troupes qui n'ont pas

l'habitude de les voir, mais, quand on les connaît, deux mille de ces

malheureux ne sont pas capables de charger un escadron qui les attend de

pied ferme.

Le maréchal Augereau a passé la Vistule à Utrata. Le général Lapisse est

entré à Plousk, et en a chassé l'ennemi.

Le maréchal Soult a passé la Vistule à Vizogrod.

Le maréchal Bessières est arrivé le 18 à Kikol avec le second corps

de réserve de cavalerie. La tête est arrivée à Siepez, Différentes

rencontres de cavalerie avaient eu lieu avec des hussards prussiens,

dont bon nombre a été pris. La rive droite de la Vistule se trouve

entièrement nettoyée.

Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, appuie le maréchal Bessières.

Il était arrivé le 18 à Rypin. Il avait lui-même sa droite appuyée par

le maréchal prince de Ponte-Corvo.

Tout se trouve donc en mouvement. Si l'ennemi persiste à rester dans sa

position, il y aura une bataille dans peu de jours. Avec l'aide de Dieu,

l'issue n'en peut être incertaine. L'armée russe est commandée par le

maréchal Kamenskoy, vieillard de soixante-quinze ans. Il a sous lui les

généraux Benigsen et Buxhowden.

Le général Michelson est décidèrent entré en Moldavie. Des rapports

assurent qu'il est entré le 29 novembre à Yassi. On assuré même qu'un de

ses généraux a pris d'assaut Bender, et a tout passé au fil de l'épée.

Voilà donc une guerre déclarée à la Porte sans prétexte ni raison; mais

on avait jugé à Saint-Pétersbourg que le moment où la France et

la Prusse, les deux puissances les plus intéressées à maintenir

l'indépendance de la Turquie, étaient aux mains, devenait le moment

favorable pour assujettir cette puissance. Les événemens d'un mois ont

déconcerté ces calculs, et la Porte leur devra sa conservation.

Le grand-duc de Berg est malade de la fièvre. Il va mieux. Le temps est

doux comme à Paris au mois d'octobre, et humide, ce qui rend les chemins

difficiles. On est parvenu à se procurer une assez grande quantité de

vin pour soutenir la force du soldat.

Le palais des rois de Pologne est beau et bien meublé. Il y a à Varsovie

un grand nombre de beaux palais et de belles maisons. Nos hôpitaux y

sont bien établis, ce qui n'est pas un petit avantage dans ce pays.

L'ennemi paraît avoir beaucoup de malades; il a aussi beaucoup de

déserteurs. On ne parle pas des Prussiens, car même des colonnes

entières ont déserté pour ne pas être, sous les Russes, obligés de

dévorer de continuels affronts.

Haluski, le 27 décembre 1806.

_Quarante-cinquième bulletin de la grande armée._

Le général russe Benigsen commandait une armée que l'on évaluait à

soixante mille hommes. Il avait d'abord le projet de couvrir Varsovie,

mais la renommée des événemens qui s'étaient passés en Prusse lui porta

conseil, et il prit le parti de se retirer sur la frontière russe. Sans

presque aucun engagement, les armées françaises entrèrent dans Varsovie,

passèrent la Vistule et occupèrent Prag. Sur ces entrefaites, le

feld-maréchal Kaminski arriva à l'armée russe au moment même où la

jonction du corps de Benigsen avec celai de Buxhowden, s'opérait.

Il s'indignait de la marche rétrograde des Russes. Il crut qu'elle

compromettait l'honneur des armes de sa nation, et il marcha en

avant. La Prusse faisait instances sur instances, se plaignant qu'on

l'abandonnait après lui avoir promis de la soutenir, et disant que le

chemin de Berlin n'était ni par Grodno, ni par Olita, ni par Brezsc; que

ses sujets se désaffectionnaient; que l'habitude de voir le trône de

Berlin occupé par des Français était dangereuse pour elle et favorable à

l'ennemi. Non-seulement le mouvement rétrograde des Russes cessa, mais

ils se reportèrent en avant. Le 5 décembre, le général Benigsen rétablit

son quartier-général à Pultusk. Les ordres étaient d'empêcher les

Français de passer la Narew, de reprendre Prag, et d'occuper la Vistule

jusqu'au moment où l'on pourrait effectuer des opérations offensives

d'une plus grande importance.

La réunion, des généraux Kaminski, Buxhowden et Benigsen, fut célébrée

au château de Sierock par des réjouissances et des illuminations, qui

furent aperçues du haut des tours de Varsovie.

Cependant, au moment même où l'ennemi s'encourageait par des fêtes, la

Narew se passait; huit cents Français jetés de l'autre côté de cette

rivière, à l'embouchure de la Wrka, s'y retranchèrent cette même nuit;

et lorsque l'ennemi se présenta le matin pour, les rejeter dans la

rivière, il n'était plus temps; ils se trouvaient à l'abri de tout

événement.

Instruit de ce changement survenu dans les opérations de l'ennemi,

l'empereur partit de Posen le 16. Au même moment, il avait mis en

mouvement son armée. Tout ce qui revenait des discours des Russes

faisait comprendre qu'ils voulaient reprendre l'offensive.

Le maréchal Ney était depuis plusieurs jours maître de Thorn. Il réunit

son corps d'armée à Gallup. Le maréchal Bessières, avec le deuxième

corps de la cavalerie de la réserve, composé des divisions de dragons

des généraux Sahuc et Grouchy, et de la division des cuirassiers

d'Hautpoult, partit de Thorn pour se porter sur Biezan. Le maréchal

prince de Ponte-Corvo partit avec son corps d'armée pour le soutenir.

Le maréchal Soult passait la Vistule vis à vis de Plock, le maréchal

Augereau la passait vis à vis de Zakroczym, où l'on travaillait à force

à établir un pont. Celui de la Narew se poussait aussi vivement.

Le 22, le pont de la Narew fut terminé. Toute la réserve de cavalerie

passa sur-le-champ la Vistule à Prag, pour se rendre sur la Narew. Le

maréchal Davoust y réunit tout son corps. Le 23, à une heure du matin,

l'empereur partit de Varsovie, et passa la Narew à neuf heures. Après

avoir reconnu l'Wrka et les retranchemens considérables qu'avait élevés

l'ennemi, il fit jeter un pont au confluent de la Narew et de l'Wrka. Ce

pont fut jeté en deux heures par les soins du général d'artillerie.

_Combat de nuit de Czarnowo._

La division Morand passa sur-le-champ pour aller s'emparer des

retranchemens de l'ennemi près du village de Czarnowo. Le général de

brigade Marulaz la soutenait avec sa cavalerie légère. La division de

dragons du général Beaumont passa immédiatement après. La canonnade

s'engagea à Czarnowo. Le maréchal Davoust fît passer le général Petit

avec le douzième de ligne pour enlever les redoutes du pont. La nuit

vint, on dut achever toutes les opérations au clair de la lune; et a

deux heures du matin, l'objet que se proposait l'empereur fut rempli.

Toutes les batteries du village de Czarnowo furent enlevées; celles du

pont furent prises; quinze mille Hommes qui les défendaient furent mis

en déroute, malgré leur vive résistance.

Quelques prisonniers et six pièces de canon restèrent en notre pouvoir.

Plusieurs généraux ennemis furent blesses. De notre côté, le général de

brigade Boussard a été légèrement blessé. Nous avons eu peu de morts,

mais près de deux cents blessés. Dans le même temps, à l'autre extrémité

de la ligne d'opérations, le maréchal Ney culbutait les restes de

l'armée prussienne, et les jetait dans les bois de Lauterburg, en leur

faisant éprouver une perte notable. Le maréchal Bessières avait une

brillante affaire de cavalerie, cernait trois escadrons de hussards

qu'il faisait prisonniers, et enlevait plusieurs pièces de canon.

_Combat de Nasielsk._

Le 24, la réserve de cavalerie et le corps du maréchal Davoust

se dirigèrent sur Nasielsk. L'empereur donna le commandement de

l'avant-garde au général Rapp. Arrivé à une lieue de Nasielsk, on

rencontra l'avant-garde ennemie.

Le générai Lemarrois partit avec deux régimens de dragons, pour tourner

un grand bois et cerner celle avant-garde. Ce mouvement, fut exécuté

avec promptitude. Mais l'avant-garde ennemie, voyant l'armée française

ne faire aucun mouvement pour avancer, soupçonna quelque projet et ne

tint pas. Cependant il se fît quelques charges, dans l'une desquelles

fut pris le major Ourvarow, aide-de-camp de l'empereur de Russie.

Immédiatement après, un détachement arriva sur la petite ville de

Nasielsk. La canonnade devint vive. La position de l'ennemi était bonne;

il était retranché par des marais et des bois. Le maréchal Kaminski

commandait lui-même. Il croyait pouvoir passer la nuit dans cette

position, en attendant que d'autres colonnes vinssent le joindre. Vain

calcul; il en fut chassé, et mené tambour battant pendant plusieurs

lieues. Quelques généraux russes furent blessés, plusieurs colonels

faits prisonniers, et plusieurs pièces de canon prises. Le colonel

Beker, du huitième régiment de dragons, brave officier, a été blesse

mortellement.

_Passage de Wrka_

Au même moment, le général Nansouty, avec la division Klein et une

brigade de cavalerie légère, culbutait, en avant de Kursomb, les

cosaques et la cavalerie ennemie, qui avait passé l'Wrka sur ce point,

et traversait là cette rivière. Le septième corps d'armée, que commande

le maréchal Augereau, effectuait son passage de l'Wrka à Kursomb, et

culbutait les quinze mille hommes qui la défendaient. Le passage du pont

fut brillant. Le quatorzième de ligne l'exécuta en colonnes serrées,

pendant que le seizième d'infanterie légère établissait une vive

fusillade sur la rive droite. A peine le quatorzième eut-il débouché

du pont, qu'il essuya une charge de cavalerie, qu'il soutint avec

l'intrépidité ordinaire à l'infanterie française; mais un malheureux

lancier pénétra jusqu'à la tête du régiment, et vint percer d'un coup de

lance le colonel qui tomba raide mort. C'était un brave soldat; il était

digne de commander un si brave corps. Le feu à bout portant qu'exécuta

son régiment, et qui mit la cavalerie ennemie dans le plus grand

désordre, fut le premier des honneurs rendus à sa mémoire.

Le 25, le troisième corps, que commande le maréchal Davoust, se porta à

Tykoczyn, où s'était retiré l'ennemi. Le cinquième corps commandé par le

maréchal Lannes, se dirigeait sur Pultusk, avec la division de dragons

Beker.

L'empereur se porta, avec la plus grande partie de la cavalerie de

réserve, à Ciechanow.

_Passage de la Sonna._

Le général Gardanne, que l'empereur avait envoyé avec trente hommes de

sa garde pour reconnaître les mouvemens de l'ennemi, rapporta qu'il

passait la rivière de Sonna à Lopackzin, et se dirigeait sur Tykoczyn.

Le grand-duc de Berg, qui était resté malade a Varsovie, n'avait

pu résister à l'impatience de prendre part aux événemens qui se

préparaient. Il partit de Varsovie et vint rejoindre l'empereur. Il prit

deux escadrons des chasseurs de la garde pour observer les mouvemens de

la colonne ennemie. Les brigades de cavalerie légère de la réserve, et

les divisions Klein et Nansouty, pressèrent le pas pour le joindre.

Arrivé au pont de Lopackzin, il trouva un régiment de hussards russes,

qui le gardait. Ce régiment fut aussitôt chargé par les chasseurs de

la garde, et culbuté dans la rivière, sans autre perte de la part des

chasseurs, qu'un maréchal-des-logis blessé.

Cependant la moitié de cette colonne n'avait pas encore passé; elle

passait plus haut. Le grand-duc de Berg la fît charger par le colonel

Dalhmann, à la tête des chasseurs de la garde, qui lui prit trois pièces

de canon, après avoir mis plusieurs escadron en déroute.

Tandis que la colonne que l'ennemi avait si imprudemment jetée sur la

droite, cherchait à gagner la Narew, pour arriver à Tykoczyn, point de

rendez-vous, Tykoczyn était occupé par le maréchal Davoust, qui y prit

deux cents voitures de bagages et une grande quantité de traînards qu'on

ramassa de tous côtés.

Toutes les colonnes russes sont coupées, errantes à l'aventure, dans

un désordre difficile à imaginer. Le général russe a fait la faute de

cantonner son armée, ayant sur ses flancs l'armée française, séparée,

il est vrai, par la Narew, mais ayant un pont sur cette rivière. Si

la saison était belle, on pourrait prédire que l'armée russe ne se

retirerait pas et serait perdue sans bataille; mais dans une saison où

il fait nuit à quatre heures, et où il ne fait jour qu'a huit, l'ennemi

qu'on poursuit a toutes les chances pour se sauver, surtout dans un pays

difficile et coupé de bois. D'ailleurs, les chemins sont couverts de

quatre pieds de boue, et le dégel continue. L'artillerie ne peut faire

plus de deux lieues dans un jour. Il est donc à prévoir que l'ennemi se

retirera de la position fâcheuse où il se trouve, mais il perdra toute

son artillerie, toutes ses voitures, tous ses bagages.

Voici quelle était, le 25 au soir, la position de l'armée française.

La gauche, composée des corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et des

maréchaux Ney et Bessières, marchant de Biézon sur la route de Grodno;

Le maréchal Soult arrivant a Ciechanow;

Le maréchal Augereau marchant sur Golymin;

Le maréchal Davoust entre Golymin et Pultusk;

Le maréchal Lannes à Pultusk.

Dans ces deux jours nous avons fait quinze à seize cents prisonniers,

pris vingt-cinq à trente pièces de canon, trois drapeaux et un étendard.

Le temps est extraordinaire ici; il fait plus chaud qu'au mois d'octobre

à Paris, mais il pleut, et dans un pays où il n'y a pas de chaussées, on

est constamment dans la boue.

Golymin, le 28 décembre 1806.

_Quarante-sixième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Ney, chargé de manoeuvrer pour détacher le

lieutenant-général prussien Lestocq de l'Wrka, déborder et menacer ses

communications, et pour le couper des Russes, a dirigé ses mouvemens

avec son habileté et son intrépidité ordinaires. Le 23, la division

Marchand se rendit à Gurzno, Le 24, l'ennemi a été poursuivi jusqu'à

Kunsbroch. Le 25, l'arrière garde de l'ennemi a été entamée. Le 26,

l'ennemi s'étant concentré à Soldan et Mlawa, le maréchal Ney résolut de

marcher à lui et de l'attaquer. Les Prussiens occupaient Soldan avec

six mille hommes d'infanterie et un millier d'hommes de cavalerie; ils

comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent

cette ville, être à l'abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été

surmontés par les soixante-neuvième et soixante-seizième. L'ennemi s'est

défendu dans toutes les rues, et a été repoussé partout à coups de

baïonnette. Le gênerai Lestocq, voyant le petit nombre de troupes qui

l'avaient attaqué, voulut reprendre la ville. Il fit quatre attaques

successives pendant la nuit, dont aucune ne réussit. Il se retira à

Niedenbourg: six pièces de canon, quelques drapeaux, un assez bon nombre

de prisonniers, ont été le résultât du combat de Soldan. Le maréchal Ney

se loue du général Wonderveid, qui a été blessé. Il fait une mention

particulière du colonel Brun, du soixante-neuvième, qui s'est fait

remarquer par sa bonne conduite. Le même jour, le cinquante-neuvième a

passé sur Lauterburg.

Pendant le combat de Soldan, le général Marchand, avec sa division,

repoussait l'ennemi de Mlawa, où il eut un très-brillant combat.

Le maréchal Bessières, avec le second corps de la réserve de cavalerie,

avait occupé Biézun dès le 19. L'ennemi reconnaissant l'importance de

cette position, et sentant que la gauche de l'armée française voulait

séparer les Prussiens des Russes, tenta de reprendre ce poste; ce qui

donna lieu au combat de Biézun. Le 23, à huit heures, il déboucha par

plusieurs routes. Le maréchal Bessières avait placé les deux seules

compagnies d'infanterie qu'il avait, près du pont. Voyant l'ennemi venir

en très-grande force, il donna ordre au général Grouchy de déboucher

avec sa division. L'ennemi était déjà maître du village de Karmidjeu, et

y avait jeté un bataillon d'infanterie.

Chargée par la division Grouchy, la ligne ennemie fut rompue. Cavalerie

et infanterie prussienne, fortes de six mille hommes, ont été enfoncées

et jetées dans les marais; cinq cents prisonniers, cinq pièces de canon,

deux étendards, sont le résultat de cette charge. Le maréchal Bessières

se loue beaucoup du général Grouchy, du général Rouget, et de son chef

d'état-major le général Roussel. Le chef d'escadron Renié, du sixième

régiment de dragons, s'est distingué. M. Launay, capitaine de la

compagnie d'élite du même régiment, a été tué.

M. Bourreau, aide-de-camp du maréchal Bessières, a été blessé. Notre

perte est, du reste, peu considérable. Nous avons eu huit hommes tués et

une vingtaine de blessés. Les deux étendards ont été pris par le dragon

Plet, du sixième régiment de dragons, et par le fourrier Jeuffroy, du

troisième régiment.

S.M. désirant que le prince Jérôme eût occasion de s'instruire l'a fait

appeler de Silésie. Ce prince a pris part à tous les combats qui ont eu

lieu, et s'est trouvé souvent aux avant-postes.

S.M. a été satisfaite de la conduite de l'artillerie, pour

l'intelligence et l'intrépidité qu'elle a montrées devant l'ennemi, soit

dans la construction des ponts, soit pour faire marcher l'artillerie au

milieu des mauvais chemins.

Le général Marulaz, commandant la cavalerie légère du troisième corps,

le colonel Excelmans, du premier de chasseurs, et le général Petit, ont

fait preuve d'intelligence et de bravoure.

S.M. a recommandé que dans les relations officielles des différentes

affaires, on fît connaître un grand nombre de traits qui méritent de

passer à la postérité; car c'est pour elle, et pour vivre éternellement

dans sa mémoire, que le soldat français affronte tous les dangers et

toutes les fatigues.

Pultusk, le 30 décembre 1806.

_Quarante-septième bulletin de la grande armée._

Le combat de Czarnowo, celui de Nasielsk, celui de Kursomb, le combat de

cavalerie de Lopackzin, ont été suivis par les combats de Golymin et

de Pultusk; et la retraite entière et précipitée des armées russes a

terminé l'année et la campagne.

_Combat de Pultusk._

Le maréchal Lannes ne put arriver vis à vis Pultusk que le 26 au matin.

Tout le corps de Benigsen s'y était réuni dans la nuit. Les divisions

russes qui avaient été battues à Nasielsk, poursuivies par la troisième

division du corps du maréchal Davoust, entrèrent dans le camp de Putulsk

à deux heures après minuit. A dix heures le maréchal Lannes attaqua,

ayant la division Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde

ligne, la division Gudin, du troisième corps d'armée, commandée par le

général Daultanne, sur sa gauche. Le combat devint vif. Après différens

engagemens, l'ennemi fut culbuté. Le dix-septième régiment d'infanterie

légère et le trente-quatrième se couvrirent de gloire. Les généraux

Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Treillard, commandant la

cavalerie légère du corps d'armée, le général Boussard, commandant une

brigade de la division de dragons Beker, le colonel Barthelemy, du

quinzième régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille.

L'aide-de-camp Voisin, du maréchal Lannes, et l'aide-de-camp Curial, du

général Suchet, ont été tués l'un et l'autre avec gloire. Le maréchal

Lannes a été touché d'une balle. Le cinquième corps d'armée a montré,

dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l'immense

supériorité de l'infanterie française sur celle des autres nations. Le

maréchal Lannes, quoique malade depuis huit jours, avait voulu suivre

son corps d'armée. Le quatre-vingt-cinquième régiment a soutenu

plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès.

L'ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka.

_Combat de Golymin._

Pendant que le corps de Benigsen était à Pultusk, et y était battu,

celui de Buxhowden se réunissait à Golymin, à midi. La division Panin,

de ce corps, qui avait été attaquée la veille par le grand-duc de Berg,

une autre division qui avait été battue à Nasielsk, arrivaient par

différens chemins au camp de Golymin.

Le maréchal Davoust, qui poursuivait l'ennemi depuis Nasielsk,

l'atteignit, le chargea, et lui enleva un bois près du camp de Golymin.

Dans le même temps, le maréchal Augereau arrivant de Golaczima, prenait

l'ennemi en flanc. Le général de brigade Lapisse, avec le seizième

d'infanterie légère, enlevait à la baïonnette un village qui servait de

point d'appui à l'ennemi. La division Heudelet se déployait et marchait

à lui. A trois heures après midi, le feu était des plus chauds. Le

grand-duc de Berg fit exécuter avec le plus grand succès plusieurs

charges, dans lesquelles la division de dragons Klein se distingua.

Cependant la nuit arrivant trop tôt, le combat continua jusqu'à onze

heures du soir. L'ennemi fit sa retraite en désordre, laissant son

artillerie, ses bagages, presque tous ses sacs, et beaucoup de morts.

Toutes les colonnes ennemies se retirèrent sur Ostrolenka.

Le général Fenerolle, commandant une brigade de dragons, fut tué d'un

boulet. L'intrépide général Rapp, aide-de-camp de l'empereur, a été

blessé d'un coup de fusil, à la tête de sa division de dragons. Le

colonel Sémélé, du brave vingt-quatrième de ligne, a été blessé. Le

maréchal Augereau a eu un cheval tué sous lui.

Cependant le maréchal Soult, avec son corps d'armée, était déjà arrivé

à Molati, à deux lieues de Makow; mais les horribles boues, suite des

pluies et du dégel, arrêtèrent sa marche et sauvèrent l'armée russe,

dont pas un seul homme n'eût échappé sans cet accident. Les destins de

l'armée de Benigsen et de celle de Buxhowden devaient se terminer en

deçà de la petite rivière d'Orcye; mais tous les mouvemens ont été

contrariés par l'effet du dégel, au point que l'artillerie a mis jusqu'à

deux jours pour faire trois lieues. Toutefois, l'armée russe a perdu

quatre-vingt pièces de canon, tous ses caissons, plus de douze cents

voitures de bagages, et douze mille hommes tués, blessés ou faits

prisonniers. Les mouvemens des colonnes françaises et russes seront un

objet de vive curiosité pour les militaires, lorsqu'ils seront tracés

sur la carte. On y verra à combien peu il a tenu que toute cette armée

ne fût prise et anéantie en peu de jours, et cela, par l'effet d'une

seule faute du général russe.

Nous avons perdu huit cents hommes tués, et nous avons eu deux mille

blessés. Maître d'une grande partie de l'artillerie ennemie, de toutes

les positions ennemies, ayant repoussé l'ennemi à plus de quarante

lieues, l'empereur a mis son armée en quartiers d'hiver.

Avant cette expédition, les officiers russes disaient qu'ils avaient

cent cinquante mille hommes: aujourd'hui ils prétendent n'en avoir eu

que la moitié. Qui croire, des officiers russes avant la bataille, ou

des officiers russes après la bataille?

La Perse et la Porte ont déclaré la guerre à la Russie. Michelson

attaque la Porte. Ces deux grands empires, voisins de la Russie, sont

tourmentés par la politique fallacieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg,

qui agit depuis dix ans chez eux comme elle a fait pendant cinquante ans

en Pologne.

M. Philippe Ségur, maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, se

rendant à Nasielsk, est tombé dans une embuscade de cosaques, qui

s'étaient placés dans une maison de bois qui se trouve derrière

Nasielsk. Il en a tué deux de sa main, mais il a été fait prisonnier.

L'empereur l'a fait réclamer; mais le général russe l'avait sur-le-champ

dirigé sur Saint-Pétersbourg.

De notre camp impérial de Pultusk, le 31 décembre 1806.

«M. l'archevêque (ou évêque), les nouveaux succès que nos armées ont

remportés sur les bords du Bug et de la Narew, où, en cinq jours

de temps, elles ont mis en déroute l'armée russe, avec période son

artillerie, de ses bagages et d'un grand nombre de prisonniers, en les

obligeant à évacuer toutes les positions importantes où elle s'était

retranchée, nous portent à désirer que notre peuple adresse des

remercîmens au ciel, pour qu'il continue à nous être favorable, et pour

que le Dieu des armées seconde nos justes entreprises, qui ont pour but

de donner enfin, à nos peuples, une paix stable et solide, que ne puisse

troubler le génie du mal. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous

prions Dieu, M. l'archevêque (ou évêque), qu'il vous ait en sa sainte

garde.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 32 / 96 题