Le séjour de M. Caillié au camp d’Ali n’est pas des plus agréables. Le
voyageur, à part quelques bons morceaux de mouton cuit à point sous des
pierres chaudes, est astreint par son avare guide à un régime de mil
bouilli et de dattes aussi dures que le fer. Pour échapper aux douleurs
que ces dattes lui causent et aux plaies dont elles menacent son palais,
il mendie d’une tente à l’autre quelques gouttes de lait de chameau. Il
est réduit à chercher, contre les incroyables vexations des fils et des
filles d’Ali, un refuge sous la tente d’un pauvre vieux forgeron, dont
la vieille mère le prend en pitié: ce vieux forgeron avait fait le
voyage de la Mecque et était très-vénéré pour cela.
Par bonheur, la réputation de ses médicaments, tout en lui attirant
d’assez fâcheuses corvées, contribue aussi à lui redonner un peu
d’importance.
Un exemple vous donnera une idée des connaissances médicales d’El-Harib:
c’est celui d’un saint-docteur musulman auquel M. Caillié, pour faire
diversion à ses maux, se fait un devoir de rendre visite à une lieue de
là. Il le trouve entouré de vieillards et de la foule d’infirmes et de
malades, accourue de tous côtés. Pour tout remède, le saint homme posait
gravement la main sur la partie malade, puis la frottait doucement en
marmotant une prière.--Cet homme n’avait pour tout bien que la
connaissance du Coran; mais, ajoute le voyageur, en Afrique, cette
connaissance vaut une métairie. Elle lui attirait de toutes parts des
étoffes pour ses habits et ses tentes; il ne manquait ni de monture, ni
d’orge pour sa nourriture et celle de ses amis. Il recevait tout cela en
échange de ses écritures, dont la puissance magique arrêtait, disait-on,
les maladies présentes, préservait des maladies à venir, éloignait les
voleurs.
Arrivé le 29 juin, M. Caillié repart le 12 juillet à cinq heures du
matin, sans autre déjeuner qu’un peu de lait acheté avec un grain de
verre de son chapelet: escorté par les _Berbers_, sans lesquels on ne
peut faire un pas en sûreté dans ces dépendances de l’empire de Maroc.
Le 23 juillet, après avoir traversé de magnifiques forêts de dattiers
qui recouvrent des récoltes d’orge, de froment, de légumes; après avoir
senti les dents des chiens qui défendent l’approche des tentes des
Berbers, avoir visité par distraction la petite ville de Mimeina, et
marché plus d’une semaine au milieu de bergers montagnards; bien reçu
par les uns, mal mené par les autres, dévotieusement rasé par Ali
lui-même, protégé du reste contre cet homme par la présence de deux
religieux arabes que le vieil avare nourrit, héberge et voiture, et
auxquels il serait bien fâché de paraître mauvais musulman; Abdallahi
arrive enfin à Ghourland, chef-lieu du Tafilet. Pendant que la foule des
Maures et des Juifs, sales et mal vêtus, entoure le bagage de la
caravane, lui, prend sur son épaule son sac de cuir, et suit son guide
chez le chef de la ville.
Le temps qu’il reste en cette ville, il prend humblement à la porte de
ce chef, ses rares et maigres repas, composés de bouillie d’orge, de
quelques onces de pain et des dattes: en un mot, la nourriture des
esclaves. Cependant un Maure, qui sait les trois premières règles de
l’arithmétique, qui possède une montre et aussi une boussole (laquelle,
selon M. Caillié, aurait appartenu au major Laing)--prend en amitié le
dévot égyptien, et lui fait oublier quelquefois ses peines; il lui parle
des connaissances européennes qu’il admire, tout en abhorrant les
_chrétiens_ (non sur la parole d’autrui, mais pour les avoir vus de près
au cap Mojador et à Maroc). Il lui dit, un jour, qu’il était à Tripoli,
au moment où Bonaparte était en Égypte, et lui demanda son âge. Couvert
de haillons, noirci par le soleil et malade, M. Caillié lui persuada
sans peine qu’il avait trente-quatre ans.
La seule maison où le voyageur soit admis est celle d’un Juif qui lui
change une pièce anglaise de vingt-quatre sous. Ici commence
l’emprisonnement des femmes; elles ne sortent qu’enveloppées de la tête
aux pieds.
Le 2 août, après bien des démarches vaines auprès du Bacha, après avoir
vendu sa dernière chemise au marché, le voyageur se remet en route, sur
un âne, à quatre heures du soir. Le caravane d’ânes et de mulets, dont
sa monture fait partie, est honorée de la présence de quelques marchands
de dattes de la race de Mahomet, Chérifs devant lesquels les musulmans
et les Juifs même ne passent pas sans ôter et prendre à leurs mains
leurs sandales, avec une inclinaison respectueuse. Abdallahi, dans ce
trajet, vit le plus souvent de leurs restes. Une autre bonne fortune est
celle qui lui donne pour compagnon de route un favori de l’empereur,
lequel escorte sa femme dérobée aux regards sous un pavillon d’écarlate,
et voyage avec assez de libéralité.
Du reste, le voyageur n’est pas heureux dans les épreuves auxquelles il
met la charité et la patience des musulmans, soit qu’il quête, le
chapelet à la main, des dattes par les villes et villages: soit qu’il
fatigue de sa toux opiniâtre les voyageurs couchés comme lui à terre, à
la porte des églises musulmanes.
A cela près, les jardins fruitiers, entourés de murs ou de fossés, qui
bordent la route, délassent délicieusement ses yeux, auxquels sont
encore tout présents les plaines arides qu’il vient de traverser. Les
figuiers, les poiriers, les abricotiers, les raisins et les roses lui
feraient prendre le Tafilet pour le paradis terrestre, si les hautes et
nombreuses montagnes qui barrent le passage à l’horizon, ne lui
annonçaient que ses fatigues ne sont pas terminées, et qu’à défaut de
force, il va lui falloir du courage encore.
La 11 août, ânes, mulets et hommes, également épuisés, arrivent à
Soforo, petite ville murée comme les autres, dans une belle plaine de
maïs et d’oliviers. Ce que M. Caillié y vit de plus remarquable, ce sont
deux moulins à eau et, à la tour de la mosquée, une mauvaise horloge. Il
avait troqué la veille, contre de l’eau et un petit gâteau de froment à
l’anis, sa dernière emplâtre de diachylon, pour le mal de pied d’un
Chérif.