Supposons que vous ayez sous les yeux une carte du globe; que, sur cette
carte, vous vous établissiez à l’un des points qui représentent Brest,
Nantes, Rochefort ou Bordeaux, à la droite du petit carré qui représente
la France; que de là, votre doigt se promène au large sur cet espace
blanc qui figure la grande masse d’eau de l’Atlantique, et, laissant à
gauche l’Espagne, le Portugal, le détroit de Gibraltar, continue son
chemin en vue du cap Noun, du cap Boyador, du cap Blanc, du cap Vert, en
vue des établissements français et anglais du Sénégal et de la Gambie;
puis, reprenne enfin terre à ce petit filet noir qui marque l’embouchure
du Rio-Nunez:--parvenus là, vous avez fait douze ou quinze cents lieues,
et vous êtes au point de départ du voyage que nous allons entreprendre à
la suite de M. Caillié.
A présent, notre ligne de route est bien facile à tracer, par _à peu
près_ s’entend. Il s’agit, en tournant le dos à la mer, de fixer sur la
carte un point à deux cents lieues environ de l’embouchure du Rio-Nunez,
et de joindre ce point d’une part avec cette embouchure, de l’autre avec
l’empire de Maroc, avec Fez et Tanger. Entrés en Afrique par le côté qui
fait face à l’Amérique, nous en sortirons par le côté qui fait face à
l’Europe; nous aurons fait sur le sol africain un coude de neuf à onze
cents lieues.
Qu’y a-t-il à voir, à l’heure qu’il est, sur cette longue ligne? Que se
passe-t-il, dans ces régions sur lesquelles la carte est presque
entièrement muette, ou bien qu’est-ce que représentent le petit nombre
d’indications qu’elle donne? Sous quels aspects se présentent là et la
terre et les hommes? Le soleil, les nuages, les montagnes, les rivières,
ont-ils là les mêmes habitudes que chez nous? Le sol est-il pareil à
celui que nous foulons? se pare-t-il des mêmes couleurs, porte-t-il les
mêmes plantes, nourrit-il les mêmes animaux, et, creusé, laisse-t-il
voir les mêmes choses?--Enfin, s’il y a des hommes dans ces vastes
contrées, qui sont ces hommes? Quelle idée se font-ils de la vie
humaine? Quel parti tirent-ils de la terre et des choses qu’elle porte?
Quel parti tirent-ils de leurs semblables et d’eux-mêmes? Que
savent-ils? Qu’imaginent-ils? Ce même soleil qui, eux aussi, les
réchauffe et les éclaire, leur dit-il quelque chose des autres hommes
qu’il a réchauffés et éclairés avant que d’arriver à eux, de ceux qu’il
réchauffe et éclaire en même temps qu’eux: de nous, par exemple, qui
sommes de ceux-là? Ces hommes s’occupent-ils de nous, comme nous nous
occupons d’eux? Songent-ils également, de leur côté, à nous rendre
visite?
Bien d’autres questions s’élèvent à la vue de ces espaces si voisins de
notre Europe, et si fort négligés par elle; de ces espaces où nos
croyances et nos sciences, nos langues et nos institutions sont presque
totalement inconnues. Ces hommes, en effet, ne pouvons-nous rien pour
eux? N’avons-nous à échanger avec eux que des regards indiscrets et
méfiants? Si différents qu’ils soient de nous par l’extérieur et le
costume, ou même par l’organisation et les habitudes, en sont-ils moins
nos pareils au nom des besoins universels de la nature humaine, au nom
du travail qui répond partout à ces besoins, au nom de la sympathie par
laquelle chacun de nous est associé aux plaisirs et surtout aux
souffrances des autres hommes? Qu’ils le reconnaissent ou non, ils
appartiennent à la grande famille dans laquelle nous ne voyons, nous,
que des frères nés pour être amis, des frères que l’erreur seule sépare.
Deux questions surtout ont attiré, de nos jours, l’attention des
Européens vers cette partie de l’Afrique.
L’une de ces questions se rapportait à un vaste courant d’eau qui
promettait à lui seul un puissant instrument aux recherches ultérieures.
Car, vous le savez, une rivière en ces régions brûlantes, ce n’est pas
seulement, comme ailleurs, _un chemin qui marche_[1], c’est un chemin
qui désaltère ceux qu’il porte, un chemin qui leur prépare devant eux
des vivres et un abri sur les rives que son eau fertilise. De là
l’importance de la question du NIGER, ce _Nil des Noirs_, mentionné il y
a plus de deux mille ans par l’historien grec _Hérodote_, retrouvé en
1795 par l’Anglais _Mungo-Parck_, et dont les sources principales furent
indiquées, en 1822, par l’Anglais _Laing_. Plus récemment, en 1850, deux
autres Anglais, _Richard Lander_ (ci-devant domestique du célèbre
voyageur Clapperton), et son frère _John_, se livrant hardiment au
courant du fleuve, l’ont descendu jusqu’à la mer.
[1] Expression de _Pascal_.
L’autre question, qui touchait de près à la première, était relative à
la ville de TOMBOUCTOU[2], voisine du fleuve, et comme lui, mystérieuse.
Ce nom, il faut le dire, exerçait une sorte d’enchantement sur
l’imagination des géographes. Ils ne pouvaient se représenter sans
enthousiasme une capitale grandie, comme par miracle, sous le souffle
desséchant du Désert: véritable port de cet océan de sable qu’on appelle
le _Sahara_, entrepôt florissant d’un commerce perpétuel entre le nord
et l’occident de l’Afrique. C’était à qui lui prêterait les plus larges
dimensions; les évaluations les plus modérées ne lui donnaient pas moins
de cent mille habitants. Un écrivain arabe, enchérissant sur les
exagérations de ses compatriotes, allait même jusqu’à dire: «C’est la
plus grande ville que Dieu ait créée.»
[2] Ou _Temboctou_ ou _Ten-Boktoue_, comme on commence à l’écrire à
présent, d’après l’Arabe Ben-Batouta.
Vous commencez à craindre que la réalité ne réponde pas à ces pompeuses
annonces; elles auront du moins servi à tourner l’attention de ce côté.
Si l’on n’a pas le singulier plaisir que l’on se promettait de
rencontrer un _Paris_ au milieu des sables, en revanche on aura quelques
pages de plus à ajouter à l’inventaire de notre planète, et au
recensement général de la famille humaine.
Quant à nous, nous sommes, pour le moment du moins, condamnés à ne
visiter ces contrées lointaines que par les yeux d’autrui, et, pour
ainsi dire, par procuration.--Le voyageur qui se charge de les visiter
pour nous se fera-t-il toutes les questions que nous nous ferions en
pareil cas? Arrivera-t-il là-bas avec nos propres préoccupations? Par
lui serons-nous là comme si nous y étions nous-mêmes? C’est chose dont
on peut douter; toutefois, dans l’impossibilité où nous sommes, pour
longtemps peut-être, de nous transporter en personne à douze cents
lieues d’ici, cette ressource des récits d’emprunt (la seule qui nous
reste) n’est pas à dédaigner. Elle serait plus précieuse encore, si les
lecteurs de _voyages_ avaient le bon esprit de ne demander au voyageur
que ce qu’il sait, de ne pas le contraindre à parler des choses que les
circonstances du trajet ou bien le défaut de connaissances préalables ne
lui ont pas permis de remarquer. Loin de là, le voyageur est tenu,
d’ordinaire, de tout voir, de tout entendre, de tout comprendre; il est
tenu d’entrer dans le pays avec tous les moyens d’observation que
chacune de nos sciences modernes prête à ses disciples; il est tenu d’en
sortir sans oublier le nom d’une seule bicoque. Le lecteur gagne-t-il en
réalité quelque chose à ces exigences? eh mon Dieu non! Le voyageur fait
semblant d’être en état d’y satisfaire; il parle de tout; il ne laisse
pas en blanc une seule des stations de son itinéraire: toutes les
lacunes de ses notes ou de sa mémoire, il les remplit de la meilleure
grâce du monde: son honneur est sauf aux dépens de sa probité.
Tâchons d’être justes, ne fût-ce que pour n’être pas trompés; et,
prenant notre voyageur pour ce qu’il est, ne le forçons pas à se donner
pour autre. Voyons ce que nous pouvons en conscience attendre de lui, et
ne lui demandons rien de plus.
Dès l’ouverture de son livre[3], nous apprenons que c’est un jeune homme
de vingt-six à vingt-sept ans. Ni dans le village de Poitou[4] qu’il
quitta, nous dit-il, à seize ans pour la côte d’Afrique, avec soixante
francs pour toute fortune, et quelques lectures de voyages pour toute
instruction; ni dans ses différentes courses au Sénégal ou à la
Guadeloupe, il n’eut le loisir ou le moyen d’acquérir les connaissances
qu’un voyage de découverte exige.--De plus, s’il parcourt sur le globe
la ligne de route que nous venons de tracer sur la carte, c’est en
passant, c’est à la dérobée, à la hâte, dans des transes perpétuelles,
et comme en traversant un camp ennemi: sans autre défense que celle que
ses maux lui acquièrent de loin en loin dans les âmes compatissantes;
sans autre protection que la pitié ou le mépris qu’il inspire. Pauvre
mendiant dévot, marchant seul et à pied au milieu de tant de populations
étrangères, bien souvent, c’est à peine s’il ose lever les yeux de
dessus le grand chapelet musulman qui lui sert de passeport.
[3] _Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné_, etc., par René
CAILLIÉ.
[4] _Mauzé_ près Thouars, département des Deux-Sèvres.
Vous voyez qu’il est difficile de voyager dans des conditions plus
défavorables. Nous serions mal venus à vouloir qu’il sorte de là une
relation nourrie d’observations approfondies et savantes. Toutefois, un
pareil trajet peut nous apprendre encore bien des choses que nous
ignorons, et nous en rappeler d’autres auxquelles nous ne songeons pas.
En laissant même les indications que le voyageur a tâché de recueillir
sur les pays qui se trouvaient à droite et à gauche de sa route; en
laissant encore la longue liste de dénominations géographiques qu’il
s’est efforcé de compléter; il reste les choses qu’il a vues de ses
yeux, les choses que tout passant en Afrique pourrait apercevoir de
même, les choses sur lesquelles il ne peut y avoir de doute, sans
inculper, non pas les lumières, mais la bonne foi même de celui qui les
raconte: il reste les événements auxquels le voyageur a été mêlé, dans
lesquels il s’est trouvé tout ensemble acteur et spectateur. Le
_journal_ de M. CAILLIÉ serait réduit au récit de ses propres aventures,
qu’il n’en serait par là même sur l’Afrique qu’un témoignage plus
expressif et plus authentique.
De ce que M. Caillié avoue franchement qu’il s’est mis en route sans
avoir pu jamais acquérir les connaissances qui peuvent donner le plus de
prix à une pareille entreprise, il ne s’ensuit pas qu’il soit parti sans
préparation aucune. Rien que pour entrer sur le territoire d’Afrique, il
faut se déguiser, se transformer, se composer un rôle. Ce rôle, il faut,
dans une si longue traversée, qu’il s’adapte également à chacun des pays
à parcourir; qu’il convienne aux ressources particulières du voyageur,
qu’il s’accommode à ses moyens d’observation. Une fois ce rôle composé,
il faut l’apprendre, il ne faut pas l’oublier un seul instant: il y va
de la vie. Ce rôle, quel qu’il soit, bien choisi et bien joué, est à lui
seul un renseignement précieux sur les contrées dont il ouvre la porte
au voyageur.
Ainsi donc, à part ses résultats, et seulement pour être mise à
exécution, la traversée que nous nous proposons demande un
apprentissage. Celui de M. Caillié, commencé de bonne heure, et plus
long par le manque même d’encouragements et de secours, dura près de dix
années. Trois voyages successifs au Sénégal, deux essais malheureux pour
pénétrer dans l’intérieur à la suite des expéditions anglaises, le
familiarisèrent avec toutes les difficultés de sa tâche. Dans l’une de
ces tentatives, il vit par lui-même combien la foule des chameaux, la
richesse du bagage, et même une troupe de soldats armés, servent de peu
contre des hommes qui, s’obstinant à fermer aux Européens l’accès de
leur pays, comptent au nombre de leurs armes offensives le soleil et le
sable, et n’ont rien que leurs puits à défendre. Une retraite ruineuse
«et plus sinistre qu’une déroute» lui apprit qu’à moins de se frayer le
chemin par la force, l’étude de ces populations défiantes ne devait pas
se faire avec tant de bruit.
Ainsi, le plus grand obstacle à la traversée que nous nous proposons, ce
sont les hommes. Des Arabes, en effet, de race plus ou moins mélangée,
ont pénétré partout en ces parages parmi les populations noires et
partout, avec le nom de Mahomet et ses lois sévères, ils ont implanté la
haine et le mépris des _Chrétiens_: mettant, sous ce nom, tous les
Européens _hors la loi_; nous dévouant tous tant que nous sommes, en
cette vie, au brigandage et à la filouterie des _Fidèles_, et dans
l’autre, aux flammes éternelles de l’enfer.
Notre jeune voyageur[5] jugea que le plus court était d’apprendre leur
religion et leur langue. Il trouva tout simple d’abandonner les chances
de fortune que lui offrait le commerce[6], pour aller faire son
éducation musulmane chez les Musulmans eux-mêmes. Pour maîtres d’arabe
et d’islamisme, il choisit les Arabes (ou Maures) Braknas qui errent
avec leurs troupeaux entre le Sénégal et le Désert, à cinquante ou
soixante lieues de la côte.
[5] M. Caillié avait alors vingt-quatre ans.
[6] Un négociant lui avait fait l’avance d’une petite pacotille.
Je ne m’arrêterai pas à vous raconter le traitement que lui valut de
leur part son apparente conversion aux croyances musulmanes. Ses hôtes
lui montrèrent à lire l’écriture arabe, et lui firent apprendre par cœur
force versets du Coran. Il fut même pourvu d’une planchette d’écolier,
et, comme les enfants, soumis, le matin avant le jour et le soir à la
nuit, à chanter à haute voix la gloire d’_Allah_ et de _Mohamed_, à la
lueur d’un petit feu.
La langue usuelle de ces Arabes lui devait être par la suite du plus
grand secours. Leur société était du reste une excellente école de mœurs
africaines, de vie uniforme et simple, et par-dessus tout, de sobriété.
Chose étrange pour nous! Chose bien plus étrange encore pour l’estomac
du pauvre _voyageur_, leur principale nourriture, c’est le lait: aux
chefs, le lait de chameau; aux autres, le lait de vache, de chèvre ou de
brebis; dans la saison des pluies ils ne prennent pas autre chose. Une
simple bouillie de mil pilé et assaisonnée d’herbages supplée au lait
dans les temps de sécheresse. Un repas de viande séchée est le privilége
des plus riches, et pour eux-mêmes, un régal. Le reste est à l’avenant.
Ces privations continues ne les dispensent pas du jeûne que la religion
leur impose, jeûne auprès duquel ce que les Européens appellent
aujourd’hui de ce nom n’est qu’un jeu. Ce jeûne, en dévot catéchumène,
_Abdallahi_[7], c’est le nom que M. Caillié s’était donné, y fut
astreint sans miséricorde.
[7] Ce nom qui signifie _esclave de Dieu_ est de ceux que recherche
l’humilité musulmane.
«Le soir (5 avril 1825) on aperçut la nouvelle lune. C’était celle du
Ramadan: le carême allait commencer. On fit de longues prières et
beaucoup de bouillie de mil...» C’était dans la saison des chaleurs, par
un vent d’est étouffant. Une tasse de lait aigre _avant_ et _après_ le
coucher du soleil; à onze heures du soir, une simple bouillie de mil:
tel était, tel est encore sur la rive droite du Sénégal le régime de _la
lune du jeûne_.
«Le sixième jour, dit le voyageur, je crus que je ne pourrais soutenir
plus longtemps ces terribles mortifications. La chaleur augmentait; ma
soif était insupportable: j’avais la gorge desséchée; ma langue, gercée,
me faisait l’effet d’une râpe dans la bouche. Je crus que je
succomberais; je ne souffrais pas seul: tout le monde, autour de moi,
endurait les mêmes tourments. Enfin, les _Marabouts_ se baignèrent le
visage, la tête et une partie du corps. On me permit d’en faire autant;
mais j’étais observé avec la plus grande attention.»
Une seule fois il avale avec frayeur une partie de l’eau avec laquelle
il était permis de se laver la bouche.
«Je jeûnai ainsi dix-sept jours; le dix-huitième, je fus attaqué de la
fièvre; alors on me dispensa du jeûne, si toutefois on peut appeler ne
pas jeûner boire un peu d’eau dans la journée, car on ne me donna
absolument rien à manger.»
Huit ou neuf mois de séjour parmi les Braknas ont mis le voyageur à même
de nous raconter à loisir tous les incidents, très-peu variés du reste,
de leur vie ambulante, de nous introduire dans leurs maisons portatives,
de nous montrer leur ameublement, leur costume; de nous faire voir
comment sont réparties chez eux, entre les diverses classes d’hommes
libres ou d’esclaves, les différentes fonctions industrielles,
commerciales, civiles, militaires, religieuses, etc. Ces curieux détails
nous mèneraient trop loin. Il ne faut pas oublier que nous avons
beaucoup de chemin à faire.
Le _chrétien_, dont la conversion avait toujours laissé quelque
défiance, était allé aux bateaux français sur le fleuve, et, contre
l’espérance de ses hôtes, il était revenu partager leur fade bouillie de
mil.
Il s’agissait d’_acheter un troupeau et deux Noirs_ pour établir chez
les Braknas son point de départ sur une base solide. Par malheur, le
gouverneur français, qui avait encouragé ses premiers essais, était
parti. M. Caillié vit ses offres repoussées, et des espérances qui lui
coûtaient déjà tant de fatigues, ruinées de fond en comble. Il se fit
empailleur d’oiseaux, pour vivre. Le gouverneur, revenu, ne répondit à
son empressement que par de vagues promesses. Les Anglais de
Sierra-Leone l’accueillirent mieux à tous égards. Les Français lui
avaient opposé M. de Beaufort et les railleries amères sur sa prétendue
conversion et sur son costume. Les Anglais, en lui opposant le major
Laing, également parti pour Temboctou, lui offrirent l’hospitalité la
plus généreuse. Près de deux ans s’écoulèrent ainsi dans des
désappointements continuels.
M. Caillié ne se rebuta point. Il avait eu connaissance du prix proposé
en 1824 par la _Société de géographie_ de Paris, au voyageur qui
parviendrait le premier à Temboctou par la voie de la Sénégambie; il se
disait: «Mort ou vif, je l’obtiendrai; si je n’en jouis pas, ma sœur le
recueillera.» Il ajoute: «Je refusai tout arrangement; je voulus au
moins laisser à l’amie de mon enfance une propriété incontestable, le
mérite d’avoir tout fait par moi seul.»
Il se lia à Free-town[8] avec des Noirs musulmans venus de l’intérieur:
puis, un jour, sous le sceau du secret, il leur apprit d’un air
très-mystérieux qu’il était né à Alexandrie en Égypte, qu’il avait été
fait prisonnier par l’armée française, et conduit au Sénégal pour faire
les affaires commerciales de son maître: qu’affranchi pour ses services,
il voulait retourner dans son pays natal, et reprendre la religion de
ses pères.
[8] Chef-lieu de la colonie anglaise de Sierra-Leone.
Telle est la fable sur la foi de laquelle allait reposer pendant près de
dix-sept mois la sûreté de sa vie.
Une petite friponnerie lui fit sentir dès le lendemain qu’il ne pouvait
espérer, avec l’habit européen, vaincre les vieilles habitudes de ses
nouveaux amis d’Afrique; il s’empressa de gagner par mer un endroit où
il pût débarquer avec son costume arabe, et choisit pour tel
l’embouchure du Rio-Nunez, à cinquante lieues nord de Sierra-Leone. Il
avait converti en argent et en marchandises les _deux mille francs_
d’économies qui composaient toute sa fortune; dix-sept cents francs
avaient été consacrés à des achats de poudre, de papier, de tabac, de
verroteries, d’ambre, de corail, de mouchoirs de soie, de couteaux,
ciseaux, miroirs, clous de girofle, de trois pièces de guinée bleue et
d’un parapluie. Tout cela ne pesait pas cinquante kilogrammes. Le reste
en or et en argent tenait dans sa ceinture. Quelques Anglais lui
procurèrent divers médicaments, de la crème de tartre, du jalap, du
calomélas, divers sels purgatifs, du sulfate de quinine, des emplâtres
de diachylon, enfin du nitrate d’argent. M. Caillié se pourvut, en
outre, de deux petites boussoles, et remplit les poches de son costume
arabe des feuillets d’un Coran qu’il avait déchiré.
Parti de Sierra-Leone, le 22 mars 1827, il arrive au village de Kakondy,
sur la rive du Rio-Nunez, le 31. Un coup de fortune pour lui ce fut,
dans ce village, la rencontre d’un négociant français[9] qui se fit un
plaisir de mettre son expérience du pays au service de son jeune
compatriote. Il fit venir quelques Noirs voyageurs, fort considérés,
leur livra le voyageur avec les recommandations les plus vives et des
présents plus expressifs encore. Ces présents représentaient la valeur
d’un bœuf en marchandises.
[9] M. Castagnet.