VALPARAISO ET SANTIAGO

La baie de Valparaiso.--L’île de Robinson.--Opinion d’un homme sérieux

sur les Chiliennes.--La Samacoueca.--Tremblement de terre.--En route

pour Santiago.--Physionomie de la capitale.--La ville et les

monuments.--Triste souvenir.--Santa-Lucia.--La Quinta normal.--Soirée

chez le ministre de France.--Des bâtons dans les roues.--Le môle de

Valparaiso.--Situation générale du pays.--La question patagonienne.

En mer, 26 octobre.

La baie de Valparaiso apparut à notre droite le 13. Elle a la forme d’un

demi-cercle ouvert au nord, bordée de _cerros_ ou collines assez

élevées, nues, rougeâtres et d’un aspect triste. Le pied de ces collines

est très voisin de la mer, et la ville, après s’être installée sur une

longue ligne au bord de la plage, a dû, pour s’étendre, les escalader en

partie. Dans les gorges, on aperçoit bien çà et là quelques bouquets de

verdure; mais rien cependant ne nous a paru, au premier coup d’œil,

justifier le nom charmant de «Vallée du Paradis», donné au premier port

de la république du Chili.

Un grand nombre de navires de commerce sont mouillés en rade, parmi

lesquels nous reconnaissons deux baleiniers américains, récemment

arrivés du cap Horn, à leur petite cabane-observatoire juchée dans la

hune de misaine. Nous passons près de trois frégates cuirassées

anglaises, d’un navire de guerre américain et de deux grands blindés

chiliens, dont l’un porte le nom, célèbre au Chili, de l’amiral

Cochrane. Des barques évoluent sur les eaux calmes. Le port paraît fort

animé, et c’est avec une vive impatience que nous attendons la visite de

la santé, qui va enfin nous rendre à la terre, à la vie!

Avant de débarquer, nous distinguons à notre gauche, et par delà les

cimes lointaines de la Cordillère des Andes, le sommet neigeux de

l’Aconcagua, le géant de l’Amérique, élevé de plus de 20,000 pieds, qui

se montre aux navigateurs du Pacifique comme aux gauchos des pampas.

Le débarcadère de Valparaiso est le plus commode que nous ayons encore

vu. A peine avons-nous gravi son large escalier, que nous nous trouvons

en face d’un gai parterre de gazon et de fleurs, devant lequel s’ouvre

une triple arcade supportant le bâtiment de la Bourse et les bureaux de

la Douane. Tout cela est bien tenu, point froid à l’œil et de bonne

apparence. Près de nous, sur le quai même, la grosse cloche d’une

locomotive annonce le départ d’un train pour Santiago et invite les

voitures à se ranger. Traversons.

Voici maintenant une autre place. Quel est cet édifice en ruine? C’est

la caserne principale des pompiers, récemment brûlée. Diable! Si dans ce

pays les pompiers laissent brûler leur propre logis... N’insistons pas.

Plusieurs personnes viennent au-devant de nous; c’est une députation du

Cercle français. Ces messieurs nous entraînent à leur club pour nous en

faire les honneurs. Quelques instants après, installés avec nos

compatriotes dans des calèches presque confortables, nous voilà lancés à

travers la ville.

--Où nous conduisez-vous?

--A une heure d’ici, à Sainte-Hélène. C’est le Robinson de Valparaiso...

Nous avons pris la liberté d’y faire préparer une petite collation dès

que vous avez été signalés.

Nous sommes confus, mais comment refuser?... A propos de Robinson, je

demande ce que devient cette fameuse île Juan Fernandez, qui appartient

au Chili et n’est pas à plus de cent-vingt lieues d’ici, juste en face

de Valparaiso. C’est là, on s’en souvient, que le matelot Selkirk,

abandonné par son navire, vécut de 1704 à 1709, absolument seul. Étrange

histoire, qui nous a valu l’immortel livre de Daniel de Foë, le

_Robinson Crusoë_. Il paraît qu’un Robinson nouveau s’y est installé

depuis le commencement de l’année dernière; mais, hélas! ce n’est ni un

pauvre naufragé, ni un philosophe, ni un poète, ni même un original:

c’est simplement un homme pratique, de plus allemand, qui a loué l’île

de Robinson au gouvernement chilien, comme il aurait loué un cinquième

sur l’avenue de l’Opéra, et à peu près au même prix[8].

[8] M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez),

paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.

Il vit là, en gentilhomme campagnard, avec une soixantaine de vassaux;

il coupe les bois, élève des chèvres, tue des phoques, pêche des

poissons et espère se faire une centaine de mille francs par an, avant

peu, du produit de sa ferme. Voilà ce que deviennent les légendes.

Chemin faisant, nous étourdissons de questions nos nouveaux amis. Après

l’histoire de Robinson, il faut qu’on nous dise à quoi nous en tenir sur

les fameux tremblements de terre du Chili et du Pérou. Hélas! les

renseignements ne sont que trop abondants. Si on a osé construire dans

la ville quelques édifices ayant plus de deux étages, c’est que la place

manque absolument et que le terrain dans le quartier central est d’un

prix excessif. Plaise à Dieu qu’un bouleversement, pareil à celui qui a

détruit la ville d’Arica en 1868 et la ville d’Iquique l’année dernière,

ne se fasse pas sentir à Valparaiso, car ce serait la plus épouvantable

catastrophe que l’imagination puisse concevoir. A mesure qu’on s’éloigne

du quartier le plus animé de la ville, les maisons n’ont qu’un seul

étage, quelquefois un simple rez-de-chaussée. Le mode de construction le

plus usité consiste dans l’emploi de la brique et d’un ciment très

lâche, supportés par des madriers. L’ensemble «joue» et résiste mieux

aux légères secousses qu’on éprouve plusieurs fois chaque année. Du

reste, ajoute-t-on, si vous restez seulement une quinzaine de jours ici,

il est presque certain que vous aurez une impression du mouvement.

--Bien obligé!

Beaucoup de maisons sont peintes des couleurs les plus tendres, rose et

bleu, et soigneusement vernies. Au-dessus de chaque porte se dresse un

mât qui souvent dépasse la toiture, et auquel on arbore un pavillon les

jours de fêtes politiques ou religieuses. Cette touchante et unanime

manifestation est simplement le résultat d’une loi qui frappe d’amende

quiconque ne pavoise pas sa demeure aux jours officiellement consacrés.

L’enthousiasme obligatoire, suprême expression de la liberté!

A propos d’enthousiasme, je crains bien que, si je vante le charme des

Chiliennes, vous, lecteur, qui n’êtes pas venu au Chili, vous ne

trouviez que j’ai l’admiration trop facile. Séduit à Montevideo,

enchanté à Buenos-Ayres, charmé à Valparaiso, que sera-ce donc quand

nous arriverons au Pérou, la terre classique et légendaire de la beauté!

Je prendrai la liberté de vous rappeler timidement que je n’ai pas parlé

des Brésiliennes, et que j’ai tout à fait sacrifié mesdames les

sauvagesses du détroit de Magellan et pays circonvoisins. Je ne suis

donc pas si indulgent qu’on pourrait le croire tout d’abord, mais si

vous voulez être tout à fait convaincu, écoutez une voix plus autorisée

que la mienne, celle de M. Ed. Sève, consul général de Belgique au

Chili, auteur de l’intéressant ouvrage: _Le Chili tel qu’il est_.

«Les alliances, dit M. Sève dans sa préface, sont souvent prématurées;

les épreuves de la vie conjugale sont parfois funestes et apportent le

deuil et bien des calamités. L’amour de la famille est profondément

enraciné dans le cœur des Chiliennes, et la fécondité des mariages en

est une preuve irréfragable. Le père sacrifie volontiers ses goûts, ses

plaisirs au bonheur de la famille; mais _son autorité_ est loin d’être

aussi grande qu’en Europe... Je ne vous dirai rien des jeunes filles;

elles ont des grâces infinies, l’imagination vive, et elles sont si

séduisantes que fort peu d’étrangers habitent quelque temps le pays sans

leur faire l’hommage de leur cœur et de leur liberté. Les moralistes

leur reprochent d’aimer trop la toilette...»

Vous voyez, les moralistes eux-mêmes ne trouvent que cela à leur

reprocher. Voilà qui est probant. Est-il nécessaire d’ajouter, avec M.

Sève lui-même: «La forte proportion des naissances illégitimes prouve

précisément combien le Chilien _a besoin_ de la vie de famille...»?

L’auteur n’a peut-être pas dit en ce passage sa pensée bien exacte; mais

ce qu’il en dit suffit à démontrer que les Chiliennes sont aimables et

que sur ce point les avis ne sont pas partagés.

Les Espagnoles de la Plata se coiffent de la traditionnelle mantille.

Ici, c’est la _manta_, longue pièce d’étoffe noire, dans laquelle

vieilles et jeunes se drapent et s’encapuchonnent comme les femmes

d’Orient dans leur _feredjé_. Le plus souvent, on ne distingue que le

haut du visage, en sorte qu’un mari peut passer trois fois à côté de sa

femme sans la reconnaître. Cela donne aux personnes «d’un certain âge»

un caractère un peu sévère, presque triste. Inutile d’ajouter que les

modes françaises sont portées par un grand nombre de familles, et que,

si la _manta_ n’était absolument obligatoire pour entrer dans les

églises, on ne la porterait peut-être plus du tout depuis longtemps.

Nous traversons la grande place de la ville, celle de la Victoire,

agrémentée d’une fontaine placée au centre d’un square. Un édifice en

ruine attire notre attention; c’est le théâtre, brûlé depuis six mois.

Décidément, les pompiers de Valparaiso n’ont pas eu de chance cette

année.

Sainte-Thérèse est une petite oasis pleine de fleurs et d’arbres

particuliers, située à l’extrémité du principal faubourg; nous y faisons

un _lunch_ très gai, et en redescendant dans la ville à la nuit close,

nos aimables compagnons nous donnent le spectacle d’une _samacoueca_. La

samacoueca est la danse nationale au Chili comme au Pérou; danse du

peuple, bien entendu, car le quadrille, la polka et la valse ont conquis

le monde fashionable là comme ailleurs et probablement pour toujours.

Dans une grande salle d’auberge, décorée de vieilles images et de

banderoles de papier multicolore, les habitués de l’endroit, métis

d’Espagnols et d’Araucans, gens braves plutôt que braves gens, nous

dit-on, s’empressent de nous faire placer. Ils ont l’espoir, non déçu

d’ailleurs, que nous leur offrirons quelques rafraîchissements. Nous

nous asseyons, et la danse commence ou plutôt recommence. Les assistants

accompagnent la guitare et marquent le rythme en frappant avec les

doigts de la main droite dans la paume de la main gauche. Nous les

imitons poliment.

Cette samacoueca est une sorte de fandango assez original et gracieux;

malheureusement les deux êtres qui l’exécutent sont absolument dépourvus

de charme. L’homme est assez souple, mais petit et trapu; son pantalon

trop court, bordé d’une dentelle frangée, laisse entrevoir une partie de

ses tibias; il ressemble à un pitre de foire et est complètement

ridicule. Sa danseuse, jeune, mais pas jolie, est fagotée d’un lourd

corsage mal coupé et d’une jupe traînante trop ballonnée.

D’abord, c’est une série de passes entre-croisées, jeux de mouchoir et

d’éventail, dédains, moqueries, regards coquets, bientôt tendre

déclaration, poursuite, refus d’autre part, accompagné d’un coup d’œil

encourageant, etc., etc...

Tout cela est bien et correctement dansé. Les poses sont naturelles,

l’expression est juste, le crescendo du sentiment bien observé. Que

peut-on demander de plus? Des gens si éloignés du «foyer de la

civilisation» peuvent-ils atteindre les perfections et les grâces

chorégraphiques du bal Bullier ou de l’Élysée-Montmartre? Impossible!

impossible!

Nous rentrons dans la ville, encore toute remplie de lumières, et nous

croisons la retraite militaire, jouée par une bruyante et nombreuse

musique. En tête de la troupe s’avancent gravement deux guanaques et une

chèvre. J’ai déjà parlé du guanaque, sorte de lama, classé parmi les

animaux dits sauvages, mais qui s’apprivoise avec autant de facilité

qu’un chien. Seule, la chèvre ne nous eût pas causé une bien vive

impression... Pourquoi pas le fameux toutou du 2e zouaves? Mais les

guanaques, à la bonne heure! voilà de la couleur locale.

Le lendemain, la débandade des touristes de la _Junon_ recommence. Les

uns vont chasser dans les gorges, le plus grand nombre prennent le train

pour Santiago, où je ne dois pas tarder à les rejoindre. Je reste encore

un jour avec MM. Jules C... et Ch. R..., ce qui nous procure la

satisfaction de ressentir nous-mêmes une secousse de tremblement de

terre. A vous dire vrai, je n’ai rien ressenti du tout; cependant la

terre a tremblé. Voici comment:

Nous étions attablés chez nos nouveaux amis. La conversation était

animée, lorsque nous les voyons tout à coup se taire et rester

immobiles, comme s’ils avaient entendu un cri d’alarme.

--Qu’est-ce?

--Regardez la lampe!

Nous remarquons alors une légère, mais très sensible oscillation de

l’appareil, bien suspendu, très lourd et jusqu’alors tout à fait

immobile. C’était bien un tremblement de terre, dit oscillatoire, dont

les secousses, moins dangereuses que celles nommées horizontales ou

giratoires, sont très fréquentes ici. Nos hôtes, habitués au phénomène

depuis de longues années, l’avaient parfaitement senti pendant les deux

secondes qu’il avait duré.

Le lendemain, le fait était confirmé par tous les journaux de la ville.

A la suite de cet événement, qui ne causa d’ailleurs aucune émotion, on

me raconta les détails du cataclysme du 13 août 1868, qui désola le

Pérou, la Bolivie et la république de l’Équateur, causa la mort de

110,000 personnes et anéantit pour 1,500 millions de propriétés.

Et nous qui nous plaignons du roulis!

* * * * *

Le 15 octobre au matin, je montais dans le train de Santiago. Le chemin

de fer part du quai, toujours très animé; il n’y a aucune clôture pour

isoler la voie ferrée, et il n’arrive pas d’accidents. Les seules

précautions prises sont de sonner la grosse cloche de la locomotive

quand elle est en marche dans l’intérieur de la ville et d’avoir placé à

l’avant de la machine un chasse-obstacle, assez solide pour culbuter en

dehors de la voie tout ce qui ne se rangerait pas à son approche.

Nous courons d’abord au travers de grandes vallées, couvertes de champs

de blé et de maïs. Je m’étonne d’y voir aussi des plants de vigne très

étendus. Mon voisin, qui s’annonce à moi comme un propriétaire d’une

quinta des environs et parle très purement le français, m’apprend que

depuis une dizaine d’années la culture de la vigne a pris un

développement extrêmement considérable. L’introduction en grande

quantité de cépages français, la transformation des procédés de culture

et de fabrication ont donné d’excellents résultats, et le Chili produit

maintenant en abondance des vins de Bordeaux et de Bourgogne, que j’ai

pu reconnaître depuis comme très buvables. L’importation de nos cépages

a été prohibée il y a deux ans, pour éviter celle du terrible

phylloxera. Les méthodes se perfectionnent, l’art de choisir les

expositions et le terrain est de plus en plus étudié, la production

augmente de jour en jour... Sommes-nous encore loin du moment où il nous

faudra aller chercher notre médoc et notre chambertin au Chili? Oui,

sans doute, nous en sommes encore loin..., les Chiliens ont la bonté de

l’avouer eux-mêmes, mais nos vignerons n’ont qu’à bien se tenir.

Çà et là, un rideau de peupliers ou un bouquet d’eucalyptus rompt la

monotonie de ces plaines ondulées. Sur tout le parcours, nous

rencontrons de grands troupeaux de chèvres et de moutons; parfois nous

croisons des bandes de cavaliers chiliens, montés sur des chevaux

petits, mais vigoureux, au pied toujours sûr, qui descendent les pentes

au galop, la tête basse, la bride sur le cou. Ces cavaliers sont vêtus

du même puncho que nous avons vu dans les pampas et coiffés d’un grand

chapeau de paille; ils sont chaussés d’énormes étriers en bois,

ressemblant à des sabots, et dans lesquels leur pied disparaît

complètement.

Nous arrivons aux Cordillères moyennes. C’est une chaîne plus basse que

celle des Andes, s’étendant parallèlement à la côte, coupée par de

larges gorges, donnant passage aux nombreuses rivières qui viennent se

jeter dans l’océan Pacifique.

A Quillota, ville de 11,000 habitants, située à peu près à la moitié du

chemin, nous faisons halte pour déjeuner. L’endroit est assez gai; des

jardins, plantés d’arbres fruitiers, s’étendent de chaque côté de la

voie. De larges massifs de feuillage apparaissent au-dessus des maisons.

Chacun en a bien vite fini avec le buffet, qui est détestable, et,

pendant que nous attendons le départ, des Araucans au teint de brique

viennent offrir de superbes bouquets, encadrés dans des papiers de

dentelle; nous en faisons hommage à de jeunes señoras, nos voisines, qui

nous remercient avec leurs plus gracieux sourires.

Cependant la chaleur est devenue presque accablante, un nuage de fine

poussière donne aux prairies et aux habitations une teinte uniforme.

Cette température n’a sans doute rien d’exceptionnel, car les

marchandes, voire même les «demoiselles» de la localité, sont vêtues à

la créole d’une simple robe traînante de couleur claire; la plupart ont

les pieds nus.

A partir de Quillota, nous sommes tout à fait dans la montagne. La voie

ferrée franchit les hauteurs de la Cuerta-Tabon et c’est une véritable

escalade. Je regrette d’avoir oublié le nom de l’ingénieur qui, en 1863,

est parvenu à relier Valparaiso avec la capitale à travers ces roches et

ces ravines, car le chemin de fer de Santiago est évidemment un des plus

remarquables ouvrages de ce genre. Parmi les nombreux ponts et viaducs

que nous avons traversés, il y a un pont qui ne paraît pas avoir plus de

200 mètres de rayon, jeté sur une gorge profonde et que les Chiliens

considèrent avec raison comme un tour de force des mieux réussis.

On redescend ensuite à grande vitesse sur l’immense plateau de Santiago,

situé à plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Devant nous se

dresse la grande Cordillère, plus belle que les Alpes, les Pyrénées, les

Karpathes et les Balkans, et dont le majestueux profil se dessine

nettement sur un ciel aussi pur que celui de la Provence.

La plaine que nous traversons semble d’une extrême fertilité. Les

plantations de tabac et de vignes, les champs d’orge et de blé se

succèdent sous nos yeux sans interruption. On devine aisément l’approche

d’une grande, ancienne et opulente cité.

Vers six heures, le train s’arrête. Nous sommes à Santiago. Des

coupoles, de nombreux clochers émergent au milieu des bois et des parcs

qui entourent la vieille capitale, fondée en 1542 par le second

gouverneur espagnol du Chili, don Pedro de Valdivia.

Santiago a une physionomie toute particulière, et ce n’est que de bien

loin qu’elle rappelle les grandes villes que nous avons déjà visitées,

Rio-de-Janeiro, Montevideo, Buenos-Ayres. Elle a pour le touriste, pour

l’artiste, cette rare qualité de n’être pas une ville d’affaires, de

commerce. Les nécessités de la vie mercantile n’ont transformé ni son

caractère propre, ni son originalité. Ses rues ne sont pas sillonnées

par de lourds et disgracieux camions; ses magasins ne sont pas devenus

des bazars; ses édifices ne sont pas accaparés par des banques, et leurs

murailles ne sont pas déshonorées par cent mille annonces et par un

million d’affiches. Sur ses larges trottoirs, bien nets et bien droits,

on marche, on ne court point, on se croise sans se culbuter. La vie n’y

a pas cette allure fébrile, effarée, que prennent infailliblement les

habitants des grands ports de mer et des grands centres de négoce.

Comme Santiago est une vraie capitale, que c’est de là que part

l’impulsion, le mouvement, que vers elle convergent les forces et les

volontés du pays, malgré ses vastes proportions et son plan régulier, ce

n’est pas une ville triste. On devine, en y entrant, qu’elle contient

des intelligences dont les facultés ne sont pas exclusivement absorbées

par le maniement de l’argent ou des marchandises, qu’il y doit rester

quelque chose des traditions et des coutumes des aïeux et que, par

conséquent, on trouverait, sans trop chercher, comme un foyer éclairant

d’une lumière discrète tout l’ensemble de la cité, un noyau social

depuis longtemps constitué et formé de gens «comme il faut.»

Voilà mon impression, pour ainsi dire morale, sur la ville de Santiago.

Maintenant, promenons-nous.

En quittant le chemin de fer, nous sommes en face d’une très longue et

large avenue, avec quatre contre-allées plantées de grands arbres,

bordées de belles maisons, dont quelques-unes pourraient, sans trop

d’orgueil, se décorer du titre de palais. De distance en distance se

dressent des statues et quelques monuments commémoratifs. Cette avenue

se nomme l’Alameda. C’est la plus belle promenade de la ville et l’une

des plus belles du monde.

Les rues sont tracées à angle droit; elles sont spacieuses et bien

entretenues. Toutes sont pavées de petits galets, dans lesquels les

rails des inévitables tramways attestent l’obéissance de l’antique cité

aux exigences de l’esprit moderne. Les maisons, construites en brique et

terre, recouvertes d’une couche de plâtre, peinte le plus souvent d’un

bleu tendre, ne sont élevées que d’un étage. Toujours à cause des

tremblements de terre.

J’arrive sur la place principale; au centre se dresse une jolie fontaine

entourée d’un jardin tout en fleurs. La vieille cathédrale et l’hôtel de

ville occupent deux des façades. Ces édifices n’ont rien de remarquable,

mais ceux qui leur font face, de construction plus récente, ont d’assez

belles proportions et sont supportés par des arcades pareilles à celles

de notre rue de Rivoli. C’est là que, de quatre à six heures du soir,

les bons bourgeois de Santiago, s’ils ne sont au parc ou à l’Alameda,

viennent jaser des affaires courantes; c’est là aussi que se trouve

l’hôtel Anglais, où déjà sont nos valises. Aux galeries dont je viens de

parler aboutissent d’autres passages très fréquentés, bordés de magasins

dans le genre parisien et qui offrent un très agréable abri contre les

chaleurs du jour.

Nos deux premières journées furent une course à travers tous les

monuments: l’Université, le Muséum, la Monnaie, les églises, le palais

du Congrès national et bien d’autres furent honorés de notre présence.

Partout où nous nous sommes présentés, accueillis avec la plus parfaite

obligeance, on nous a tout montré du haut en bas avec force

explications, politesses, remerciements, etc., et le lendemain, les

journaux de Santiago ne manquaient pas d’informer leurs lecteurs de nos

faits et gestes, avec quelques mots toujours aimables à l’adresse des

_jovenes è intrepidos viajeros_. L’acquisition de quelques guitares eût

suffi pour nous transformer complètement en «_estudiantina_»;

l’insuffisance de nos talents musicaux et chorégraphiques nous a seule

arrêtés dans cette voie.

N’ayant pas l’intention de faire de mes notes de voyage un «guide

pratique du voyageur au Chili», je ne décrirai donc pas tous les

édifices que nous avons visités à Santiago. L’un d’eux, le plus récent,

rappelle un bien triste souvenir, celui de l’incendie de l’église de la

_Compañia_ en 1863. C’était jour de grande fête; l’église était comble,

lorsque le feu se déclara on ne sait comment. Aux premières lueurs de

l’incendie, la foule effrayée se précipita pour sortir, et la poussée

irrésistible de ceux qui étaient aux derniers rangs ferma les portes qui

ne pouvaient s’ouvrir qu’intérieurement. L’assistance entière fut

brûlée! Il y avait là plus de deux mille personnes. La plupart des

victimes étaient des femmes appartenant aux meilleures familles de

Santiago. Jamais, peut-être, une cité n’avait été frappée par une

catastrophe aussi terrible et aussi soudaine.

On dit que depuis ce triste événement Santiago ne possède plus autant de

jolies femmes qu’on en voyait autrefois, et il n’est pas rare que,

faisant compliment à quelque père de famille sur la beauté des femmes et

des jeunes filles de la capitale, il ne vous réponde, parfois avec une

larme dans les yeux: «Ah! señor, si vous aviez vu..., avant

l’incendie!...»

C’est à deux pas de l’emplacement qu’occupait cette église qu’on a

construit le Congrès national, grand édifice isolé dont les quatre

façades rappellent celle du Corps législatif, à Paris, mais qu’on a eu

le tort de badigeonner en rose tendre.

En face même de la «_Camara de Deputados_», on lit sur le piédestal d’un

superbe monument taillé dans le marbre, supportant une figure

allégorique de la Douleur, cette inscription:

A LA MÉMOIRE

DES VICTIMES IMMOLÉES PAR LE FEU

LE 8 DÉCEMBRE 1863

L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLES

DE LA POPULATION DE SANTIAGO

Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se

trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia.

C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres

environ, dont on a voulu faire et dont on a fait «quelque chose». Mais

ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela

n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.

Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de

peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de

grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni

anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan

apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez

des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des

allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à

travers ce dédale; construisez encore une chapelle, un café, un

observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol,

une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe.

Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au

hasard, des statues de militaires, de prêtres et... d’animaux. Voilà un

aperçu bien incomplet du fashionable cerro de Santa-Lucia. Vous voyez

qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation

et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.

Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm! En revanche,

nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre

du sommet de son observatoire.

La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà

l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous.

Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et

étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher

nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune

plume ne saurait décrire.

Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points

modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue? Il me semble que

c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette

élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément: quoi de

plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et

qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible

d’une partie de la terre vue de très haut?

Quand, après bien des peines, bien des dangers et des fatigues, vous

voilà parvenu au sommet d’une montagne, si le temps est clair, ce qui

est rare, c’est une carte de géographie que vous avez sous les yeux,

moins exacte que celle de votre atlas, parce que les détails rapprochés

paraissent plus grands que les autres. Vous êtes influencé par la

nouveauté du spectacle, surpris par l’étendue énorme du vide qui est

devant vous, impressionné peut-être par le vertige; mais si quelque

chose en vous est satisfait, c’est d’abord la curiosité, à laquelle on

montre ce qu’elle demandait à voir, et ensuite la vanité, à laquelle on

permet de dire: Moi, j’ai vu cela! Vous voyez comme je suis poli, je

mets la curiosité en premier. Pour le plaisir des yeux, ce n’est pas si

haut qu’il faut l’aller chercher; il se nourrit de perspectives,

d’harmonie de formes et de couleurs; tout cela est brouillé et perdu

dans ces grands horizons, où rien n’est distinct, où les plans cessent

d’être étagés, où les ombres apparaissent comme des taches.

Du haut de Santa-Lucia, nous avions sous les yeux la ville de Santiago

tout entière, dont nous pouvions saisir sans effort les plus

insignifiants détails. La succession de ses murs blancs, jaune clair,

roses et bleus lui faisait perdre le caractère un peu monotone qu’ont

toutes les grandes villes regardées à vol d’oiseau; ses toits rouges,

alternant avec le vert feuillage des petits jardins que chaque maison

entretient dans sa cour intérieure, ou _patio_, ajoutaient un ton plus

chaud aux couleurs tendres des édifices; les grands parcs, les belles

villas qui l’entourent conduisaient l’œil, par une douce et naturelle

transition, jusque dans les champs couverts de moissons, et de là

jusqu’au pied des hautes montagnes, vivement éclairées par les rayons du

soleil couchant.

Si le petit rocher de Santa-Lucia n’est, à vrai dire, qu’une bizarrerie

sans utilité, la capitale du Chili possède, en revanche, un

établissement, nommé la _Quinta Normal_, où nous avons fait la plus

agréable et la plus instructive des promenades.

La traduction littérale de Quinta Normal serait «maison de campagne», ou

«villa», ou «ferme modèle»; mais cela ne donnerait qu’une très inexacte

et surtout très insuffisante idée de cette création encore toute

récente, où se trouvent réunis les charmes de la nature cultivée aux

plus intelligentes dispositions propres à favoriser le goût et l’étude

des sciences agronomiques.

Aux portes mêmes de la ville, ou, pour parler plus exactement, tout près

de l’un des quartiers les plus riches et les mieux habités de Santiago

(car la ville n’a pas de portes), on rencontre un très grand et beau

parc, bien dessiné, admirablement tenu; c’est la Quinta Normal. Près de

l’entrée se dresse un grand édifice, d’un style simple et élégant,

entouré de pelouses, de corbeilles de fleurs, de grands arbres; c’est là

qu’en 1875 fut installée l’Exposition universelle internationale du

Chili, à laquelle la France, bien que dignement représentée, n’a pas

pris une part aussi considérable qu’elle eût pu le faire. Je m’empresse

d’ajouter que le palais de l’Exposition, aujourd’hui transformé en

Institut agronomique, comprenant en outre un musée ethnographique très

curieux et des collections de toutes sortes, est l’œuvre d’un architecte

français, M. Paul Lathoud.

Non loin du palais sont disséminées de nombreuses et élégantes

constructions; ce sont les écuries, les étables, les parcs à bestiaux,

les serres, les volières, les poulaillers. En avançant sous les allées

ombreuses, nous arrivons à des plantations types de tous les végétaux

utiles dont la culture doit être développée ou innovée au Chili. Les

maisons d’habitation des directeurs de la Quinta sont entourées d’une

profusion de fleurs. Ces directeurs sont deux de nos compatriotes, MM.

Jules Besnard et René Le Feuvre; ils sont à eux deux l’âme de ce petit

monde charmant, où s’écoule toute leur existence, où sont concentrées

toutes leurs pensées. Ils nous ont reçu mieux que si nous eussions été

des princes, car ils nous ont reçu en vieux amis. Nous avons longuement

causé avec eux, sans nous lasser des mille détours qu’il a fallu faire

dans leur domaine; ils ne nous ont épargné ni une allée de leur

ravissant jardin, ni une salle de leur magnifique musée; mais leurs

explications sur toutes choses étaient si claires, si intéressantes,

données avec tant de bonne grâce, qu’elles nous ont fait oublier l’heure

et la fatigue jusqu’au dernier moment.

MM. Besnard et Le Feuvre ont bien voulu nous raconter les commencements

difficiles de cette institution, aujourd’hui l’une des plus importantes

de leur patrie adoptive; ils ont décrit les perfectionnements réalisés

chaque mois, presque chaque jour, grâce à leur infatigable persévérance.

Nous avons pris un très grand plaisir à entendre ces hommes de science

et de courage, dont la volonté calme et réfléchie est parvenue à faire

le bien autour d’eux et n’a d’autre aspiration que d’en faire encore

davantage; notre amour-propre national en a été vivement flatté, et nous

n’avons pu nous séparer de ces messieurs sans leur témoigner notre

sympathie pour leurs personnes et notre admiration pour l’œuvre

remarquable à laquelle ils se sont voués.

En rentrant à l’hôtel, après notre visite à la Quinta Normal, nous

trouvâmes une immense corbeille de roses, qui venait d’arriver avec

l’adresse: «A M. le commandant de la _Junon_, et MM. les membres de

l’expédition française.» C’était la carte de visite des directeurs de la

Quinta.

* * * * *

Nous avons retrouvé à Santiago, chez le ministre plénipotentiaire de

France, M. le baron d’Avril, l’accueil aimable et cordial que nous avait

fait, à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou. Trois jours avant

notre départ, le ministre eut la gracieuseté de donner une soirée à

l’occasion de notre passage. Mme la baronne d’Avril, aidée de ses deux

charmantes filles, en fit les honneurs avec cette parfaite simplicité

qui sait mettre les nouveaux venus à leur aise, avec cette adresse et ce

tact de la femme du monde qui voit tout sans paraître rien regarder. Il

y avait là presque tous les ministres étrangers, plusieurs membres du

parlement et du gouvernement chilien, les amis de la maison et les deux

secrétaires de la légation, MM. de Richemont et de Saint-Georges, qui,

depuis notre arrivée, s’étaient constitués nos cicerones, dissimulant

leur parfaite obligeance sous le prétexte du plaisir qu’ils prenaient à

revoir en détail les curiosités de Santiago.

Quoique cette soirée eût un caractère intime et à peu près improvisé,

elle fut très animée et très brillante. Je n’ose parler du personnel

féminin, craignant d’être déjà soupçonné de partialité; si je disais

toute ma pensée, je serais accusé d’un enthousiasme aveugle. Ce qui ne

sera pas une redite, puisque c’est la première fois, depuis notre

départ, que nous allons «dans le monde», c’est que la plupart de ces

dames, Chiliennes ou étrangères, s’habillent avec goût et élégance, et

dansent au moins aussi gracieusement qu’on le fait d’habitude dans les

salons de Paris. Les modes sont de l’année dernière, assurément, mais

comme nous-mêmes n’en connaissons pas d’autres, celles-là sont pour nous

le dernier mot de l’actualité.

Un excellent souper fut servi vers deux heures du matin, et M. Al.

Fierro, ministre des relations extérieures du Chili, assis à la place

d’honneur, nous adressa le toast suivant:

«Je salue bien cordialement les voyageurs distingués auxquels la ville

de Santiago est heureuse de donner une franche et noble hospitalité; je

souhaite que des vents favorables les conduisent jusqu’au terme de leur

voyage, et qu’en touchant le sol de leur patrie, en retrouvant le foyer

de la famille, ils aient conservé un bon et impérissable souvenir de nos

sentiments d’amitié, ainsi que de la civilisation américaine, dans

laquelle nous voyons, comme dans un reflet, la pensée, toujours grande,

de la nation française.»

Le commandant répondit, en notre nom, par quelques paroles de

remerciement, qui furent très chaleureusement applaudies. Après le

souper, on dansa de nouveau jusqu’à l’aurore, et, lorsque les dernières

mesures de la dernière valse se furent éteintes, Mme la baronne d’Avril

s’avança vers nous, un verre de champagne à la main, pour nous

souhaiter, au nom de toutes les dames présentes, un heureux voyage et un

agréable retour.

Une réception aussi aimable nous faisait désirer de prolonger notre

séjour à Santiago; malheureusement, cela n’était pas possible; après une

excursion aux eaux de Cauquenez, site ravissant au pied de la

Cordillère, quelques promenades aux alentours de la ville et une soirée

fort agréable chez le président de la république, don Annibal Pinto, il

nous fallut reprendre le chemin de Valparaiso, où nous attendait la

_Junon_.

* * * * *

J’ai laissé entrevoir, au moment où nous avons quitté Montevideo, que

des difficultés avaient été créées à notre expédition par les

propriétaires du navire; ces difficultés se sont renouvelées ici, et il

semble que ce soit une véritable persécution contre nous. Comment! Nous

avions à craindre les terribles caprices de l’Océan, les abordages en

mer, les parages redoutés, les atterrissages de nuit, les manœuvres

délicates et dangereuses; nous avons, jusqu’à ce jour, triomphé de tout

cela, nous avons le bonheur de trouver sur un sol étranger un accueil

excellent, sympathique à notre pays et à l’idée que nous représentons,

on nous donne d’indiscutables témoignages de considération, on a pour

nous les plus délicats procédés, et c’est de la France que surgit

l’obstacle. Voilà qui prouve bien que

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Que s’est-il donc passé? Voici ce que nous apprenons en arrivant à

Valparaiso: les armateurs de la _Junon_ ont fait publier dans tous les

ports où nous avons touché des annonces publiques qui ont déconsidéré

l’expédition, porté une grave atteinte au crédit de la Société des

voyages, et fait perdre au commandant des frets représentant une somme

considérable; ils ont en outre désigné des agents dans ces ports, dont

l’action concourt, avec celle de leur représentant à bord de la _Junon_,

pour entraver la continuation du voyage. La Société a protesté,

s’appuyant sur le contrat d’affrètement, et, pour couper court à cette

contestation, MM. les armateurs ont tout simplement _ordonné_ d’arrêter

le navire à Valparaiso.

Heureusement, il y a des juges ici, comme jadis à Berlin, et notre

consul, M. de Saint-Charles, dont la vieille expérience fait autorité en

pareille matière, ayant entendu les deux parties, met à néant les

prétentions de ces messieurs et décide que la _Junon_ est libre de

continuer sa route.

On n’en a pas moins perdu beaucoup de temps en négociations, auxquelles

nous ne comprenons qu’une chose, c’est que nous voulons continuer notre

voyage, et comme nous savons qu’une somme de plus de deux cent mille

francs a été remise aux armateurs avant le départ, ce qui représente au

moins la moitié de la valeur de la _Junon_, nous nous perdons en

conjectures sur les motifs qui ont pu déterminer les propriétaires du

navire à nous créer de tels embarras.

* * * * *

Le premier résultat de cette contestation fut de nous empêcher de

prendre aucun fret pour le nord, et le second de reculer notre départ de

plusieurs jours.

Je ne regrette pas cependant ce retard forcé; il nous a permis de faire

quelques courses aux environs, d’inviter nos amis de Valparaiso à

déjeuner à bord et d’aller visiter les travaux du môle, dont on nous

avait beaucoup parlé.

Le môle de Valparaiso, construit par M. Léon Chapron, président du

cercle Français, est, en effet, une œuvre très hardie, d’une nécessité

absolue, d’une exécution fort difficile.

La rade est, on le sait, grande ouverte au nord, et c’est du nord

précisément que viennent en hiver les plus redoutables tempêtes. De mai

à septembre, les navires sont à la merci d’un coup de vent et les

sinistres sont nombreux. En toute saison, le déchargement et le

chargement des cargaisons est long, dangereux et coûteux. Ce sont là de

mauvaises conditions. Si on eût pu prévoir l’avenir, une autre baie que

celle de Valparaiso eût peut-être été choisie pour être le premier port

de la république; mais aujourd’hui, il ne reste plus qu’à accepter le

fait accompli.

La très grande profondeur des eaux jusqu’à quelques mètres du rivage

rendant les fondations hydrauliques au moyen de blocs coulés à peu près

impossibles, pour faire un môle capable de servir au déchargement

simultané de plusieurs grands navires, il a fallu le fonder sur des

piles tubulaires, coulées verticalement, enfoncées dans le sol marin

jusqu’à une profondeur de 15 mètres. Ces énormes colonnes ont en

hauteur, comme en grosseur, des dimensions égales à celles de la colonne

Vendôme, et cependant elles ne dépassent le niveau de la mer que de 3

mètres. Le môle a la forme d’un L, dont la petite branche, celle qui

touche à la plage, a 80 mètres de long, et la grande 220 mètres.

Un premier projet avait été dressé par M. l’ingénieur Hughes, qui mourut

peu de temps après le commencement des travaux; M. Chapron, qui est

encore un jeune homme, a repris les plans de M. Hughes, les a modifiés

et les a _exécutés_. Il a dû, pour la première fois, employer dans la

mer libre, fréquemment battue par le mauvais temps, les procédés de

fonçage par l’air comprimé, dus à M. Triger, autre ingénieur français,

et cela à trois mille lieues de l’Europe, dans un pays où l’industrie

est à peine née, avec des ouvriers venus de tous les points du monde et

dont on a dû se contenter, faute de mieux. Aujourd’hui, le môle est

terminé, car il ne reste plus qu’à parfaire la plate-forme supérieure.

Cette construction donnera-t-elle tous les heureux résultats qu’on en

espère? Les navires, secoués par la houle, pourront-ils se tenir

accostés le long de l’ouvrage? Les uns disent _oui_, les autres _non_.

Pour moi, instinctivement, je me range à l’avis de l’ingénieur en chef,

et je dis que quand le mauvais temps viendra, ce qu’on sait ici toujours

à l’avance, les vaisseaux interrompront leur déchargement et se

tiendront au large; seulement, au lieu de l’interrompre encore pendant

deux ou trois jours après le mauvais temps passé, comme ils sont obligés

de le faire maintenant, ils pourront reprendre leur travail dès que la

mer ne sera plus très forte.

J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses

plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien

que du mal d’une belle chose; donc je félicite M. Chapron d’honorer le

nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont

parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes

de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous

les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.

* * * * *

Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage,

qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du

progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce

qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.

On trouverait peut-être singulier que je ne constate même pas le mauvais

état des affaires commerciales, car le pays souffre d’une crise assez

rude; aussi ne demandé-je pas mieux que de reconnaître ce fait; je

constate volontiers également que ce même fait intéresse beaucoup ceux

qui perdent de l’argent, et ils sont nombreux. Mais je ne saurais aller

plus loin et voir l’avenir plus sombre que ne le voient les hommes

intelligents et haut placés avec lesquels j’ai eu l’honneur de

m’entretenir. Les récoltes des dernières années ont été détestables, et

le cuivre a baissé beaucoup; il baisse encore. Voilà les causes

principales de la crise; elles peuvent et doivent disparaître d’une

année à l’autre.

Quant à l’état général du pays, malgré les doléances que nous avons

entendues, je soutiendrai qu’il est excellent, parce que les

statistiques le soutiennent avec moi; l’élevage du bétail, la culture

des farineux et de la vigne sont en pleine prospérité, l’étendue des

terres irriguées s’accroît chaque jour; si le Chili, comme cela n’est

pas douteux, développe hardiment son industrie agricole, encourage la

création d’une industrie manufacturière et ne prend du système

protecteur que ce qu’il lui en faut pour atteindre ce double but, il ne

tardera pas à se trouver à l’abri de crises semblables à celle qu’il

traverse aujourd’hui.

La politique extérieure est occupée de quelques démêlés avec la Bolivie

au sujet de tarifs douaniers et de rectification de frontières. La

discussion paraît calme quant à présent; mais l’histoire contemporaine

des républiques de l’Amérique du Sud nous a réservé déjà trop de

surprises, pour qu’on puisse compter sur une longue paix[9]. La question

du jour est la question patagonienne, sur laquelle j’ai promis de

revenir. Quoiqu’on en fasse beaucoup de bruit en ce moment, parce qu’un

avocat chilien, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, a publié ici

même une brochure _conciliatrice_, très désagréable à l’amour-propre de

ses compatriotes, la solution ne paraît pas bien proche.

[9] C’est ce différend, en effet, qui a amené la guerre actuelle entre

le Chili, d’une part, la Bolivie et le Pérou, d’autre part.

Ces jours derniers, on a voulu lapider le conciliateur et renverser la

statue de Buenos-Ayres, sur l’Alameda. L’avocat s’est esquivé; la

statue, qui ne pouvait en faire autant, a vigoureusement résisté, et la

Patagonie, toujours balayée par des tempêtes autrement terribles que

l’exaltation de quelques jeunes écervelés, est bien tranquille là-bas,

attendant silencieusement que ses amoureux aient terminé leur querelle.

Dans cette grosse affaire, où la vanité nationale me semble avoir plus

de part que de sérieuses considérations économiques, le Chili a contre

lui l’histoire et des déclarations antérieures; mais en attendant, ou

plutôt sans attendre davantage, il a occupé le détroit de Magellan par

sa colonie de Punta-Arenas et profite de tous les incidents pour faire

acte de police. Quant à la république Argentine, son dernier

établissement vers le sud-est est Carmen-de-Patagones, sur le rio Negro.

Les arguments des deux parts sont donc excellents; aussi la guerre de

plume et de parole peut-elle se continuer indéfiniment et se continue en

effet. Quant à en venir aux mains, c’est une autre affaire; la nature a

sagement séparé les deux ennemis, et je ne pense pas qu’aucun d’eux ait

la pensée d’engager ses armées dans les défilés de la Cordillère.

Du reste, le jour où il pourra être prouvé que la possession de la

Patagonie offre un réel intérêt pour l’occupant, il faudra sans doute en

appeler à quelque puissant arbitre:

Perrin Dandin arrive: ils le prennent pour juge.

Perrin, fort gravement, ouvre l’huître et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit, d’un ton de président:

--Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille,

Sans dépens; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.

Il n’est pas absolument impossible que les choses se passent ainsi. Qui

vivra verra.

A bord de la Junon · 第 31 / 38 题