--Capitaine, je vous en prie, donnez l’ordre qu’on ouvre cette porte.
C’est pour ma fille, qui est là, de l’autre côté. Nous avons couru pour
arriver à temps; moi, je suis entré le premier pour prévenir. Vous
comprenez...
--Monsieur, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire ce que vous me
demandez, mais la consigne est formelle. Je ne dois faire ouvrir pour
quoi que ce soit.
--Mais, capitaine, une petite fille...
--Je vous assure que je ne peux pas.
--Mais il y a du danger pour elle. La peur, le froid... et puis, vous
savez bien qu’il y a de mauvaises gens de ce côté. On peut l’emmener, on
peut...
--Je comprends, monsieur, votre situation et vos angoisses, mais, je
vous le répète, la consigne est absolue, formelle. Si j’y manquais, je
serais destitué dans les vingt-quatre heures. Apportez-moi un ordre
écrit du gouverneur, j’ouvrirai. Mais je doute qu’il le donne.
Aller chez le gouverneur, qui résidait fort loin de là, avoir l’ordre,
revenir. Que de temps perdu! Le pauvre père perdait la tête.
Après de nouvelles supplications inutiles, il fut convenu que Mme
Johnston, qui connaissait particulièrement la femme du gouverneur, la
prierait d’intercéder pour elle. C’était, au dire de l’officier, le
meilleur, sinon le seul moyen qui eût quelque chance de réussir.
On entendait les pleurs de l’enfant à travers la porte massive. Mme
Johnston, prévenue en toute hâte, courut chez son amie, qui lui promit
de faire tout au monde pour obtenir de son mari l’autorisation de faire
rentrer l’enfant.
Le premier mot du gouverneur fut le même que celui des gardiens:
impossible!
--Mais, mon ami, ce qui est impossible, c’est de laisser cette pauvre
petite dans une situation aussi affreuse. Elle peut en mourir... Ces
consignes-là sont faites pour la guerre, pour les hommes, et non pour
les enfants.
--Elles sont ce qu’elles sont. On ne m’a pas laissé le droit de les
apprécier, mon devoir est de leur obéir.
Mais la femme du gouverneur s’était juré de fléchir cette rigueur
inexorable. Pendant une demi-heure, elle discuta comme une femme qui
_veut_, elle aussi, et fit tant par ses prières et ses larmes que le
vieux soldat fut enfin ébranlé.
--Eh bien! je ferai, dit-il, pour Mme Johnston et pour vous ce que je ne
croyais jamais devoir faire. La consigne sera violée, la porte sera
ouverte; mais ce que je ne ferai pas, c’est de violer en même temps
l’esprit des ordres que j’ai reçus. Personne ne doit entrer dans la
ville, personne n’entrera; M. Johnston pourra sortir et rester au dehors
jusqu’à ce que la porte soit rouverte à la diane demain matin.
Le lendemain, à six heures, le père et l’enfant rentraient à Gibraltar.
* * * * *
J’ai dit tout à l’heure que le rocher ne défendait pas le passage,
contrairement à une opinion assez répandue. La possession de cette
fameuse «clef de la Méditerranée» est surtout une question
d’amour-propre pour nos voisins d’outre-Manche. Un convoi de transports
à vapeur pourrait franchir le détroit chaque nuit sans prendre le
moindre souci des casemates et des forts anglais. Seule, une flotte,
appuyée et protégée par les batteries, pourrait barrer le détroit, dont
la largeur, entre Ceuta et la pointe d’Europe, dépasse 22,000 mètres.
Aussi, dans le cas d’un grave conflit, quels nombreux navires ne
faudrait-il pas à l’Angleterre pour maintenir ses communications avec
Gibraltar, Malte et aujourd’hui Chypre?
En réalité, le rocher de Gibraltar n’est qu’un point fortifié de
ravitaillement. Quels autres bénéfices représentent les dépenses d’un
pareil établissement? La baie d’Algésiras est peu sûre; elle est exposée
aux vents du sud-ouest, qui parfois arrachent les navires et les jettent
à la côte. Le port de Gibraltar n’a pas une grande valeur commerciale.
On y trouve de bon charbon, fourni aux vapeurs de passage par une
vingtaine de lourds bateaux dits «_colliers_», des moutons du Maroc,
meilleurs que ceux dont l’Algérie encombre nos marchés, et il s’y fait
un chiffre modeste d’importations en Espagne de quelques produits
d’usage courant, la plupart introduits par des contrebandiers.
On ne pénètre dans la ville qu’en franchissant pont-levis, poternes et
chemins tournants; puis on traverse une grande place en forme de
triangle, bordée de casernes. L’artère principale court parallèlement à
la mer jusqu’à la pointe d’Europe, où l’on rencontre, jetés çà et là,
dans de charmants bouquets de verdure--les seuls qui tachettent
agréablement le roc, presque partout dénudé et comme rongé--les cottages
des principales familles anglaises. Cette rue, la seule où règne un peu
d’animation, est propre, bien construite, mais ne présente aucun
caractère spécial.
Peu de marchands anglais dans les magasins, où l’on remarque des juifs,
des Espagnols et quelques Maures, tous petitement installés, âpres au
gain et ayant la réputation d’être peu délicats en affaires. Étrangers,
défiez-vous des juifs de Gibraltar!
On circule à travers un public déjà bigarré comme celui d’une ville
d’Orient. Les uniformes rouges de l’infanterie anglaise se rencontrent
avec les costumes des soldats espagnols, campés sur les limites du
terrain neutre; les longues lévites noires des juifs, coiffés d’un petit
bonnet toujours crasseux, font tache avec les blancs burnous des
Marocains, et les modernes costumes européens tranchent avec ceux des
paysans andalous, coiffés du large chapeau relevé en gouttière. Ajoutez
à ces types si divers les toilettes absolument voyantes des señoras des
environs, et principalement de Malaga, portant la classique mantille et
jouant de la prunelle aussi bien que de l’éventail pour mieux attirer
l’attention.
Rien de remarquable dans l’architecture des quelques églises, temples,
synagogues et édifices publics que l’on rencontre. En dehors des
casernes, le palais du gouverneur est le seul bâti dans d’assez vastes
proportions.
Gravissons au delà des maisons, dont les dernières n’atteignent pas à la
moitié de la hauteur du rocher. On remarque d’abord les ruines assez
imposantes d’un vieux château maure; puis, dominant également la ville,
une douzaine d’obélisques ou de colonnes commémoratives, parmi
lesquelles celle surmontée du buste de sir Elliott, l’énergique
défenseur du siège de 1782.
On explore ensuite de vastes cavernes. La principale, dite de
Saint-Michel, a son entrée à mille pieds au-dessus de la mer; à
l’intérieur, on descend toujours, en traversant une succession de salles
immenses d’où pendent de larges stalactites, puis on arrive à des
passages resserrés, bas, infranchissables, situés à environ cinq cents
pieds au-dessous de l’ouverture de la caverne. L’air vicié, nous a-t-on
dit, empêche des investigations plus profondes. Chose curieuse: en cet
endroit, on entend distinctement le bruissement des flots, ce qui
tendrait à faire croire à une communication de ces grottes avec la mer.
Le rocher, d’ailleurs, est complètement dépourvu de sources; aussi
est-on obligé de se contenter de l’eau du ciel, soigneusement recueillie
dans des réservoirs, alimentés à l’aide d’un système de drainage
pratiqué sur les flancs des roches et jusque sur le toit des maisons.
La population de Gibraltar est d’environ 20,000 habitants, Espagnols
pour la plupart. La garnison est en ce moment puissamment renforcée par
les détachements que la politique «d’expansion» (nos voisins pourraient
traduire: _expensive politic_) tient prêts à diriger sur Chypre, sur la
côte d’Afrique ou vers le cap de Bonne-Espérance; elle ne compte pas
moins de 6,700 hommes, y compris artillerie, génie et transports. Le
gouverneur, actuellement en congé, est le général lord Napier de
Magdala; il est remplacé en ce moment par le major général Somerset.
Du haut de Gibraltar, quel que soit l’endroit où l’on se place, on jouit
d’un des plus beaux panoramas qu’il soit donné de contempler. Du côté
sud, on a devant soi le large détroit, l’infini des deux mers dont les
lignes extrêmes se fondent dans l’azur, l’immense développement de la
côte africaine; sur la côte d’Europe, Gibraltar, Algésiras, Tarifa, et
en arrière le soleil, à son coucher, embrasant de reflets d’un rose
ardent les gorges abruptes des sierras de Grenade et de l’Andalousie...
Mais l’homme n’a guère contribué à cette magnificence; le seul
collaborateur de la nature en ce lieu fut le légendaire Hercule, qui
sépara de ses puissantes mains le mont Calpé d’avec le mont Abyla; et
pour résumer mon impression sur des temps moins fabuleux, je n’ai trouvé
dans cette «guérite» inutile qu’une chose intéressante, c’est un dessin
de Henri Regnault fait à grands coups de charbon sur le mur intérieur de
l’une des casernes.