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Pierre Louÿs
LA FEMME ET LE PANTIN
--ROMAN ESPAGNOL--
(1898)
Table des matières
I Comment un mot écrit sur une coquille d’œuf tint lieu de deux billets
tour à tour.
II Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom
espagnol.
III Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au
rendez-vous de Concha Perez.
IV Apparition d’une petite moricaude dans un paysage polaire.
V Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.
VI Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.
VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.
VIII Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette
histoire.
IX Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.
X Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.
XI Comment tout paraît s’expliquer.
XII Scène derrière une grille fermée.
XIII Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit.
XIV Où Concha change de vie, mais non de caractère.
XV Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire.
* * *
À
André Lebey
Son ami
P. L.
* * *
_Siempre me va V. diciendo_
_Que se muere V. por mi:_
_Muérase V. y lo veremos_
_Y despues diré que si._
* * *
I
COMMENT UN MOT ÉCRIT SUR UNE COQUILLE D’ŒUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS
TOUR À TOUR.
Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures
du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville,
le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de
sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval
ressuscite.
C’est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête.
Toute la ville populaire a changé de costume et l’on voit courir par les
rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des
moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au
soleil sur les petits corps bruns d’une marmaille hurlante et
multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons
tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d’un bâton et conquièrent
à grands cris les ruelles sous l’incognito d’un loup de toile, d’où la
joie des yeux s’échappe par deux trous: _«¡Anda! ¡Hombre! que no me
conoce!»_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s’écarte devant
cette terrible invasion masquée.
Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d’innombrables têtes brunes.
Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans
Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de
cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L’ombre des
éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris,
des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites.
Quelques milliers d’habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit
que Paris tout entier.
Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait
approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de
dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré
aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris
cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de cœur les nœuds
se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il
s’attristait que le hasard et l’occasion lui eussent été défavorables.
Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue
bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue
en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit
bouquet rouge, avec un _«Muchísima’ grasia’, cavayero»,_ jargonné à
l’andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d’ailleurs, vue de
plus près, elle l’avait tellement désillusionné, qu’André s’était borné
à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa
mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.
Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa
entre la Giralda et l’antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna
les Delicias, Champs-Élysées d’arbres ombreux le long de l’immense
Guadalquivir peuplé de vaisseaux.
C’était là que se déroulait le carnaval élégant.
À Séville, la classe aisée n’est pas toujours assez riche pour faire
trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du
luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d’un
landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province
compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais
rajeunies par la beauté des bêtes, et d’ailleurs occupées par des
figures de si noble race, qu’on ne songe point à se moquer du cadre.
André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule
qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des
enfants vendeurs dominait tout: _«¡Huevo’! Huevo’!»_ C’était la
bataille des œufs.
_«¡Huevo’! ¿Quien quiere huevo’?! A do’ perra’ gorda’ la docena!»_
Dans des corbeilles d’osier jaunes, s’entassaient des centaines de
coquilles d’œufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par
une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de
lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures;
et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras
ripostaient sur la foule compacte en s’abritant comme ils pouvaient sous
de petits éventails plissés.
Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles
inoffensifs, et se battit avec entrain.
C’était un réel combat, car les œufs, sans jamais blesser, frappaient
toutefois avec force avant d’éclater en neige de couleur, et André se
surprit à lancer les siens d’un bras un peu plus vif qu’il n’était
nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d’écaille
fragile. Mais aussi qu’il était déplacé de paraître à une telle mêlée
avec un éventail de bal! Il continua sans s’émouvoir.
Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d’amants, de
familles, d’enfants ou d’amis. André regardait cette multitude heureuse
défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de
printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres
yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les
paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent
longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il
pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le
dernier œuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune
femme dont il avait brisé l’éventail.
Elle était merveilleuse.
Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage
rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule
et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et,
debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche,
elle ripostait!
Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle
fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable
entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des
Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une
petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races.
Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que,
même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle
souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les
femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont
cette grâce et cette liberté.--Ses cheveux n’étaient que châtain foncé;
mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de
leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour,
semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des
créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre.
André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la
considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides
battements de cœur lui apprirent que cette femme était de celles qui
joueraient un rôle dans sa vie.
Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant
arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche
le dernier de ses œufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les
six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant où les yeux de
l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas
en haut, comme une rose.
La jeune femme le reçut dans la main.
_Quiero_ est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est _vouloir,
désirer, aimer,_ c’est _quérir_ et c’est _chérir_. Tour à tour et selon
le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le
caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou
une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie.
Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement:
«J’aimerais vous aimer.»
Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune
femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa
voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé
l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant,
André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa
suite.
Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une
contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit
pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il
domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu.
Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval
se recouvrit soudain d’une ombre.
Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de
trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu
trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et
maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu’elle habitât
Séville? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans
Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C’était l’impossible.
Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante
en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention
curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa
tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre
toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle
les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode
très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans
doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la
perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en
avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là.
En outre, les coins des lèvres étaient d’une mobilité extrême. Ils
changeaient à chaque instant et de forme et d’expression, tantôt presque
retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d’une flamme
variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez
n’était pas grec et que le menton n’était pas romain; mais ne pas rougir
de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la
permission.
Il en était là de ses pensées quand un _«¡Cuidao!»_ crié d’une voix
rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au
petit trot dans la rue étroite.
Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant
André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un œuf qu’elle
tenait à la main.
Fort heureusement, l’œuf tomba en roulant et ne se brisa point, car
André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n’avait pas
fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le
coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l’envoi.
Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on
n’en avait pas écrit d’autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait
gravé par la pointe d’une broche, terminait la dernière lettre comme
pour répondre par le même mot.
II
OÙ LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE «CONCEPCION», PRÉNOM ESPAGNOL.
Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l’on n’entendait
plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la
direction de la Giralda.
André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette
seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment
où les chevaux entraient au pas dans l’ombre d’une maison rose de la
plaza del Triunfo.
Les grandes grilles noires s’ouvrirent et se refermèrent sur une rapide
silhouette féminine.
Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des
renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre
de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l’inconnu d’une
intrigue, où, puisqu’il ne savait rien, il n’était le maître de rien.
André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d’avoir
fait un premier effort, et dès qu’il eut vérifié d’une main rapide la
correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna
délibérément.
Un jeune maître d’hôtel se présenta derrière la grille, mais n’ouvrit
pas.
«Que demande Votre Grâce?
--Faites passer ma carte à la señora.
--À quelle señora? continua le domestique d’une voix tranquille où le
soupçon n’altérait pas trop le respect.
--À celle qui habite cette maison, je pense.
--Mais son nom?»
André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit:
«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora
je dois l’introduire.
--Je vous répète que votre maîtresse m’attend.»
Le maître d’hôtel, s’inclinant, releva légèrement les mains en signe
d’impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris
la carte.
Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une
seconde et une troisième fois comme à la porte d’un fournisseur. «Une
femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne
doit pas s’étonner de l’insistance qu’on met à pénétrer chez elle; elle
était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je
fais n’est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval
espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger
dans la vie normale avec les mêmes chances d’accueil.
La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût
été déserte.
Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres
et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage
attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se
résigna au retour.
Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de
mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un
coin d’ombre, et lui demanda:
«Qui habite cette maison?
--Je ne sais pas», répondit l’homme.
André lui mit dix réaux dans la main et ajouta:
«Dis-le-moi tout de même.
--Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle
savait que je parle sur elle, demain ses mozos s’adresseraient ailleurs,
chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au
moins je n’en dirai pas de mal, je ne médirai pas, _cabeyro_! Rien que
son nom, puisque vous voulez le savoir. C’est la señora doña Concepcion
Perez, femme de don Manuel Garcia.
--Son mari n’habite donc pas Séville?
--Son mari est en _Bolibie_.
--Où cela?
--En _Bolibie_, un pays d’Amérique.»
Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux
du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel.
Il restait en somme indécis. Même en apprenant l’absence du mari, il
n’avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce
marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu’il n’en voulait dire,
laissait croire à l’existence d’un autre amant déjà choisi, et
l’attitude du domestique n’était pas faite pour démentir ce soupçon
d’arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s’étendaient
devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils
pour entrer en grâce auprès d’une jeune personne dont la vie sans doute
était déjà prise?
Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son
hôtel, quand le portier l’arrêta:
«Une lettre pour Votre Grâce.»
L’enveloppe ne portait pas d’adresse.
«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi?
--On me la remet à l’instant pour don Andrès Stévenol.»
André la décacheta sans retard.
Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue:
_«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas
dire son nom et de ne plus demander le mien. S’il se promène demain,
vers trois heures, sur la route d’Empalme, une voiture passera, qui
s’arrêtera peut-être.»_
«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l’escalier du
premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il
cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms:
«Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].»
III
COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDRÉ NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS
DE CONCHA PEREZ.
Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière
entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les
rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de
mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur
bruissement de vie.
Il ne se souvenait pas d’avoir eu depuis longtemps une matinée aussi
heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les
serra contre sa poitrine, comme s’il voulait se donner l’illusion de
l’étreinte attendue.
«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette
heure-ci, j’étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d’une
promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux
refus, aux dédains ou même à l’attente? Nous demandons et les femmes se
donnent. Pourquoi en serait-il autrement?»
Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu’on fît
préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda
la place pleine de jour.
Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand
sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de
couleur crème avec des corniches toutes blanches; d’autres qui étaient
roses, mais d’un rose si fragile! d’autres vert d’eau ou orangées, et
d’autres violet pâle.--Nulle part les yeux n’étaient choqués par
l’affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n’étaient
éblouis par le blanc trop cru de Jérez.
Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines
coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords
de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes
parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des
ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient.
André n’imaginait pas qu’on pût vivre ailleurs qu’à Séville.
Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d’épais
chocolat espagnol, il sortit au hasard.
Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des
marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se
souvint des précautions qu’on lui conseillait, et soit qu’il craignît de
mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte,
soit au contraire qu’il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du
désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même
tourner la tête à gauche.
De là, il se rendit à Las Delicias.
La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de
coquilles d’œufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence
d’arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des
dunes croulantes et bariolées. D’ailleurs, le lieu était désert, car le
carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne,
André vit venir à lui un passant qu’il reconnut.
«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n’espérais pas
vous rencontrer si tôt.
--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désœuvré? Je me
promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais
jouer. C’est l’existence que je me suis faite. Elle est sombre.
--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j’en crois les
murmures de la ville.
--Si on le dit encore, on se trompe. D’aujourd’hui au jour de sa mort,
on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de
moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?»
Don Mateo Diaz était un Espagnol d’une quarantaine d’années, à qui André
avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et
sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses
compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui
n’en comportaient point; mais cela n’impliquait de sa part ni vanité, ni
sottise. L’emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis
élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché
de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par
l’histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi
André fut-il étonné d’apprendre qu’il avait renoncé si tôt aux pompes de
tous les démons; mais le jeune homme s’abstint de poursuivre ses
questions.
Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas
d’admirer.
«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d’un ambassadeur
étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce
qu’il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir,
père des plaines et des cités! J’ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans,
j’ai vu le Gange et le Nil et l’Atrato, des fleuves plus larges sous une
plus vive lumière: je n’ai vu qu’ici cette majestueuse beauté du courant
et des eaux. La couleur en est incomparable. N’est-ce pas de l’or qui
s’effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte,
et l’eau est pleine, pleine de terre. C’est la richesse de l’Andalousie
que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.»
Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s’indignait
des efforts persistants de l’opposition, au moment où toutes les forces
du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine
pour l’aider à sauver le suprême héritage d’une impérissable histoire.
«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l’Europe, avoir
été Charles Quint, avoir doublé le champ d’action du monde en découvrant
le monde nouveau, avoir eu l’empire sur lequel le soleil ne se couchait
point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,--et
expirer sous les bâtons d’une poignée de bandits mulâtres! Quel destin
pour notre Espagne!»
Il n’aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de
Washington et de Bolivar. Pour lui, c’étaient de honteux brigands qui ne
méritaient même pas le garrot.
Il se calma.
«J’aime mon pays, reprit-il. J’aime ses montagnes et ses plaines. J’aime
la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a
des qualités d’une essence supérieure. À elle seule, elle est une
noblesse, à l’écart de l’Europe, ignorant tout ce qui n’est pas elle, et
enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C’est pour
cela, sans doute, qu’elle décline au profit des nations du Nord, selon
la loi contemporaine qui pousse aujourd’hui de toutes parts le médiocre
à l’assaut du meilleur... Vous savez qu’en Espagne on appelle _hidalgos_
les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure.
On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l’Islam ait pris
racine sur la terre espagnole. Pour moi, j’ai toujours pensé qu’il y
avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu’aux
Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l’histoire la
grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de
l’argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur
inexprimable fierté. Nous tenons d’eux notre attitude si droite en face
de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les
travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n’est pas sans
raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au
son de leurs «féroces romances.»
Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore
brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des
lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur
enchantaient ce matin d’hiver d’un pays où l’hiver ne se repose point.
«Vous viendrez déjeuner chez moi, j’espère? dit don Mateo. Ma huerta est
là, près de la route d’Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et,
si vous le permettez, je vous garderai jusqu’au soir afin de vous
montrer mes haras où j’ai quelques nouvelles bêtes.
--Je serai très indiscret, s’excusa André. J’accepte le déjeuner, mais
non l’excursion. Ce soir, j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer,
croyez-moi.
--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions.
Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous
sépare de l’heure fixée. Quand j’avais votre âge, je ne pouvais voir
personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes
repas dans ma chambre, et la femme que j’attendais était le premier être
à qui j’eusse parlé depuis l’instant de mon réveil.»
Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:
«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de
les fuir, car j’ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire,
les heures que j’ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais
revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d’elles!»
Et comme s’il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta
plus lentement:
«Il est deux sortes de femmes qu’il ne faut connaître à aucun prix:
d’abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous
aiment.--Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes
charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.»
Le déjeuner eût été assez terne si l’animation de don Mateo n’eût
remplacé, par un long monologue, l’entretien qui fit défaut; car André,
préoccupé de ses pensées personnelles, n’écouta qu’à demi ce qui lui fut
conté. À mesure que l’instant du rendez-vous approchait, le battement de
cœur qu’il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance
toujours plus pressante. C’était un appel assourdissant en lui-même, un
impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n’était pas la
femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la
pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante
minutes.--Mais l’heure qu’on regarde devient immobile, et le temps ne
s’écoulait pas plus qu’une mare éternellement stagnante.
À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
longtemps, il fit preuve d’une jeunesse peut-être un peu récente en
tenant à son hôte ce discours imprévu:
«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d’excellent
conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous
demander un avis?
--Tout à votre disposition, dit à l’espagnole Mateo en se levant de
table pour passer au fumoir.
--Eh bien... voici... c’est une question... balbutia André. Vraiment à
tout autre qu’à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une
Sévillane qui s’appelle doña Concepcion Garcia?»
Mateo bondit:
«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il
y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C’est un nom aussi commun
que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l’amour de Dieu,
dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce
Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!»
André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un
instant le pressentiment qu’il valait mieux ne pas dire la vérité; mais
il parla plus vite qu’il ne l’eût voulu, et, vivement, répondit:
«Oui.»
Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie,
continua:
«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des
cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...
--Oui, dit André.
--Ah! vous avez bien fait de me parler d’elle. Vous avez bien fait,
monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une
bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.
--Mais qui est-elle?
--Comment? Vous ne la connaissez pas?
--Je l’ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l’ai même pas
entendue parler.
--Alors, il est encore temps!
--C’est une fille?
--Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n’a pas eu plus
de quatre ou cinq amants. À l’époque où nous vivons, c’est une chasteté.
--Et...
--En outre, croyez bien qu’elle est remarquablement intelligente.
Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par
sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce
d’aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle
parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu’elle ait un
joli visage, je suppose que vous n’en doutez pas; et si vous voyiez ce
qu’elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je
tout dit?»
André, agacé, ne répondit pas.
Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:
«Et c’est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C’est
la PIRE des femmes de la terre. Je n’ai plus qu’un espoir, qu’une
consolation au cœur: c’est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui
pardonnera pas.»
André se leva:
«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de
cette femme comme vous le faites, je n’ai aucun droit de ne pas me
rendre au rendez-vous qu’elle m’a donné. Ai-je besoin de vous répéter
que je vous ai fait une confidence et que je regrette d’interrompre les
vôtres par un départ prématuré?»
Et il lui tendit la main.
Mateo se plaça devant la porte:
«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n’y a qu’un instant,
vous me disiez encore que j’étais un homme d’excellent conseil. Je
n’accepte pas ce jugement. Je n’en ai pas besoin, pour vous parler
ainsi. J’oublie aussi l’affection que j’ai pour vous, et qui suffirait
bien, cependant, à expliquer mon insistance...
--Mais alors?...
--Je vous parle d’homme à homme, comme le premier venu arrêterait un
passant pour l’avertir d’un danger grave, et je vous crie: N’avancez
plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé,
qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie
insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n’approchez pas
Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage
votre passé d’avec votre avenir en deux moitiés de joie et d’angoisse,
n’approchez pas Concha Perez! Si vous n’avez pas encore éprouvé jusqu’à
l’extrême la folie qu’elle peut engendrer et maintenir dans un cœur
humain, n’approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi
vous sauver d’elle, ayez pitié de vous, enfin!
--Don Mateo, vous l’aimez donc?»
L’Espagnol se passa la main sur le front et murmura:
«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l’aime ni ne la hais plus. La chose
est passée. Tout s’efface...
--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m’abstiens de
suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre;
mais je n’ai pas à m’en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?»
Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l’expression de ses
traits il lui dit sur un ton de boutade:
«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une
femme.
--Et pourquoi?
--Parce qu’elle n’y vient pas.»
André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s’empêcher
de sourire.
«C’est quelquefois vrai, dit-il.
--Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment,
soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination
pour vous.»
André réfléchit, et sourit de nouveau.
«Cela veut dire...
--... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à
laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario
Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à
l’heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer
des cigares en buvant des sirops glacés. C’est un mélange qui n’est pas
très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d’un bout à
l’autre de l’Amérique espagnole. Vous me direz tout à l’heure si vous
goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.»
Un court silence suivit. Tous deux s’étaient assis de chaque côté d’une
petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds.
«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo.
André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.
«Je commence donc», dit Mateo d’une voix plus basse; et la feinte gaieté
qu’il avait découverte un moment s’éteignit sous un nuage durable.
IV
APPARITION D’UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE.
Il y a trois ans, monsieur, je n’avais pas encore les cheveux gris que
vous me voyez. J’avais trente-sept ans; je m’en croyais vingt-deux; à
aucun instant de ma vie je n’avais senti passer ma jeunesse et personne
encore ne m’avait fait comprendre qu’elle approchait de sa fin.
On vous a dit que j’étais coureur: c’est faux. Je respectais trop
l’amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n’ai presque jamais
possédé une femme que je n’eusse aimée passionnément. Si je vous nommais
celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement
encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je
n’avais jamais eu de maîtresse blonde. J’aurai toujours ignoré ces pâles
objets du désir.
Ce qui est vrai, c’est que l’amour n’a pas été pour moi une distraction
ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie
même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui
ont eu la femme pour but, il n’y resterait plus rien, que le vide.
Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.
C’était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais
de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l’express qui
passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur
Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée
du Guipuzcoa. Le train s’arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des
ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper
une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires
à réparer le désastre d’une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença.
Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le
bruit de la marche et nous passions au milieu d’un silence à qui le
danger donnait un caractère de grandeur.
Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de
retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un
employé si l’on peut descendre; il me crie:
«Quatre jours d’arrêt. Les trains ne passent plus.»
Connaissez-vous Avila? C’est là qu’il faut envoyer les gens qui croient
morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ où
don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient
assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous
apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules
noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de
culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à
l’Escorial les sujets du roi Philippe Quint.
Ce que j’achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura
quarante heures.
Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d’hiver et me
privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l’arrière,
alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième
nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis
Paris, c’était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le
filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un
compartiment d’une classe inférieure qui était plein de femmes
espagnoles.
Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à
hauteur d’appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins,
deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil.
C’était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à
la fois et sur le ton le plus aigu. Je n’étais pas assis depuis un quart
d’heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines
personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je
n’observe jamais sans pitié le besoin qu’ont les âmes simples de crier
leurs peines dans le désert.
Tout à coup le train s’arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à
quatorze cents mètres d’altitude. Une nouvelle avalanche venait de
barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui
barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d’ensevelir lentement les
wagons.
C’est un récit de Norvège, que je vous conte là, n’est-il pas vrai? Si
nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en
recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos
Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s’adressèrent à la
gitane, et lui demandèrent de danser.
Elle dansa. C’était une femme d’une trentaine d’années au moins, très
laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du
feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le
froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à
genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils
regardaient la bohémienne. Ceux qui l’entouraient de plus près
«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du
_baile flamenco_.
C’est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite
fille qui chantait.
Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu’elle
était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs
sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa
poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se
protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se
terminait par deux longues cornes en arrière.
Tout le wagon savait déjà qu’elle était élève au couvent de San José
d’Avila, qu’elle se rendait à Madrid, qu’elle allait retrouver sa mère,
qu’elle n’avait pas de _novio_[2] et qu’on l’appelait Concha Perez.
Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les
mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons
qu’elle chantait là, j’imagine qu’elle ne les avait pas apprises chez
les sœurs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers où
le peuple met toute sa passion. Je l’entends encore chanter avec une
caresse dans la voix:
_Dime, niña, si me quieres;_
_Por Dios, descubre tu pecho..._
ou:
_Tes matelas sont des jasmins,_
_Tes draps des roses blanches,_
_Des lis tes oreillers,_
_Et toi, une rose qui te couches._
Je ne vous dis que les moins vives.
Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d’adresser de
pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son
répertoire et n’accompagna plus la danse que par des chansons ironiques
comme celle-ci, dont je me souviens:
_Petite aux vingt novios_
_(Et avec moi vingt et un),_
_Si tous sont comme je suis,_
_Tu resteras toute seule._
La gitane ne sut d’abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs
étaient pour l’adversaire et il était visible que cette fille d’Égypte
ne comptait pas au nombre de ses qualités l’esprit de repartie qui
remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé.
Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée
désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d’audace et
de gaieté.
Une explosion de colère l’interrompit. L’Égyptienne levait ses deux
mains crispées:
«Je t’arracherai les yeux! Je t’arracherai...
--Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans
même lever les paupières. Puis, au milieu d’un torrent d’injures, elle
ajouta de la même voix très calme:
«Gardes! qu’on me fournisse deux _chulos_», comme si elle était devant
un taureau.
Tout le wagon était en joie. _Olé_, disaient les hommes. Et les femmes
lui jetaient des regards de tendresse.
Elle ne se troubla qu’une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
l’appelait: «Fillette!»
«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants.
Et les deux combattantes se jetèrent l’une sur l’autre avec de vraies
larmes de rage.
Je m’interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n’ai
jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les
foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne
connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d’ongle qui
défigure ou le coup d’aiguille qui aveugle. Elles me font peur.
Je les séparai donc et ce n’était pas facile. Fou qui se glisse entre
deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent
chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.
Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d’un uniforme de garde
civil[3] surgit d’un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues
bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards
protecteurs sur le champ de bataille où il n’avait plus rien à faire, et
avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus
faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet
stupide et brutal.
Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l’enfant
dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde
enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur
son sabre, avec la satisfaction d’avoir rétabli l’ordre public.
Le train s’était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges
dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un
précipice de mille pieds se refermait à l’horizon par une ligne de
montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l’âme même de la
sierra neigeuse et nulle part je ne l’ai vue plus divine que pendant
cette nuit d’hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me
croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la
découverte d’un pôle.
J’étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous
remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est
intéressant? L’an dernier, sur le pont de Triana, je m’étais arrêté en
contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l’année. Rien ne
peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment.
Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou
causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête.
Cette soirée de triomphe, personne ne l’a vue.
...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l’image de la petite
chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune
moricaude dans ce paysage scandinave, c’était une mandarine sur une
banquise, une banane aux pieds d’un ours blanc, quelque chose
d’incohérent et de cocasse.
Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d’appui et je la vis
tout près de moi, si près que j’aurais pu la toucher.
Elle s’était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le
châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la
religieuse voisine. Je voulais bien croire qu’elle était femme,
puisqu’elle-même nous l’avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un
enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son
foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et
noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la
lumière et deux lèvres marquées d’ombre, je n’en voyais pas plus, et
pourtant je m’attardai jusqu’à l’aube sur cette bouche singulière,
tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses
mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de
l’amant.
Le jour vint, comme nous passions l’Escorial. L’hiver sec et terne des
alrededores avait remplacé, dans l’horizon des vitres, les merveilles de
la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma
valise, j’entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai:
_«Mira! Mira!»_
Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d’un bout à l’autre du
train couvraient le toit des wagons, s’attachaient aux fenêtres,
coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains
intacts qui allaient quitter la ville, l’aspect lamentable du nôtre la
faisait rire aux éclats.
Je l’aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme
elle put, une à l’épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans
les mains.
Elle s’enfuit en courant.
Je la perdis de vue.
Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante
et vague. Ce n’est pas un début de roman: le décor y tient plus de place
que l’héroïne, et j’aurais pu n’en pas tenir compte; mais quoi de plus
irrégulier qu’une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment
ainsi.
J’en jurerais aujourd’hui: si l’on m’avait demandé, ce matin-là, quel
était pour moi l’événement de la nuit, quel souvenir j’aurais plus tard
de ces quarante heures entre cent mille, j’aurais parlé du paysage et
non de Concha Perez.
Elle m’avait amusé vingt minutes. Sa petite image m’occupa une fois ou
deux encore, puis le courant de mes affaires m’entraîna autre part et je
cessai de penser à elle.
V
OÙ LA MÊME PERSONNE REPARAÎT DANS UN DÉCOR PLUS CONNU.
L’été suivant, je la retrouvai tout à coup.
J’étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre
encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre.
De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n’êtes pas ici pour entendre le
récit de mes mémoires et j’ai d’ailleurs peu de goût à livrer des
souvenirs intimes. Sans l’étrange coïncidence qui nous réunit autour
d’une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé.
Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous.
Au mois d’août, je me retrouvai seul dans ma maison qu’une présence
féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les
armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été
amant, vous me comprenez; c’est horrible.
Pour échapper à l’angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais
du matin au soir, j’allais n’importe où, à cheval ou à pied, avec un
fusil, une canne ou un livre; il m’arriva même de coucher à l’auberge
pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désœuvrement, j’entrai
à la Fábrica[4].
C’était une accablante journée d’été. J’avais déjeuné à l’hôtel de
Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l’heure où
il n’y a dans les rues que les chiens et les Français», j’avais cru
mourir de soleil.
J’entrai, et j’entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que
les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense
de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.
Ce jour-là, qui était torride, je vous l’ai dit, elles ne mettaient
aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se
déshabiller à leur guise dans l’insoutenable atmosphère où elles vivent
de juin à septembre. C’est pure humanité qu’un tel règlement, car la
température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de
donner aux pauvres filles la même licence qu’aux chauffeurs des
paquebots. Mais le résultat n’en est pas moins intéressant.