_Littérature militaire._
Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912
dans le _Correspondant_ en un volume intitulé _Nos Frontières de l'Est
et du Nord_ (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie
probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent:
neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc.
On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière
au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef
d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la
plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les
éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans
optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague.
Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci
sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce
n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la
description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de
couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au
nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée
Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.
Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que
contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général
Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat
démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la
décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait
confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With,
tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges,
plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les
forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel,
capables de la faire respecter.
Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de
paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000.
La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une
armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son
territoire en cas de conflit.
Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas
compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent
conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une
grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a
singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa
mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands
d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité
de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait
encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour
combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît
discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se
servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au
moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont
précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de
l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à
l'extérieur.
Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des
desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre
loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement
reste insuffisant.
[Illustration: L'antenne. Le poste. Le nouveau poste de T. S. F. à
Bac-Mai (près Hanoï).]
C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de
l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans _Une réponse
française au programme militaire allemand_ (Berger-Levrault, 2 fr. 50).
Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère
remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités
et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il
désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des
sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les
indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on
puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à
la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit
pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des
compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de
compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies,
une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés
avec précision.