A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant
dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles
sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi
qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence
la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et
toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les
raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers
de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que
Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux
enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des
programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le
roman qui inaugure le premier numéro de _La Petite Illustration_
apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte,
historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence
du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point
profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit
secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec _les Anges
gardiens_, va se manifester si clairement?
Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.
C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit
perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et
où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la
maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la
gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour,
sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps
le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création
littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à
tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide
et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École
polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il
n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de
son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès
facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit,
persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se
gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de
volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son
regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa
sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la
précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel.
Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est
tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la
société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre
partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.
--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.
Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de
dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les
jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours
là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses
lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman.
Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost
estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude
d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des
objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de
ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout
penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les
premières notes sur _les Anges gardiens_.
Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement
contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce
n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en
mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos
d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en
demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant
l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui
permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire
vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre
sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de _Monsieur et Madame
Moloch_ qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est
seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée
qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses
trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort
ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel
est le cas des _Anges gardiens_. Conçus depuis longtemps à propos
d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse _Missette_, appelés
enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman,
ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les
plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.
Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout
à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour
pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se
démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci»
(c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du
féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et
propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout
présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de
la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la
même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les
naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur
des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont
d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits,
emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à
prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos
expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue
d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs
actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui
contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune
femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que
«l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue
les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître
des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi,
beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement
des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et
l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la
production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le
naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a
découvertes.
[Illustration: M. Marcel Prévost.]
Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même.
Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant
besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec
autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui
lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que
l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de
femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel
du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa
pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa
hardiesse véritable.
La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite
naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps,
il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la
variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais
ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la
porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter,
en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne,
Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de
dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui
persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même
d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son
intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles
absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des
leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se
fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite
prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des
ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares:
comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?
Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que
mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez
sévère leçon.
Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel
Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et
dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez
elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères
d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne
cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une
âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue
vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni
surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont
on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.
Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité
pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si
captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute
bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost
n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous
édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres
l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la
rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent
qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la
traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en
fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves,
découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient
pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la
manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et
du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées,
avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses
quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment
ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude
ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce
sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a
pris récemment la direction littéraire de la _Revue de Paris_; peut-être
sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce
n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même
où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire
quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à
publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera
le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante
ordonnance.