Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des
visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui
se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de
fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le
prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace
étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la
_Riviera_? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous
sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de
Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à
tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et
de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche,
où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent
décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du
faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très
basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de
confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons
de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des
tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les
voyant, à de vieux sucriers de famille...
Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de
guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...
Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui
font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en
offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des
Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre
et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop
noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans
les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de
bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et
carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes
magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle
vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on
quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac
vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».
Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur
britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, _des vrais_, qui ne
parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent
dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des _leurs_. Il y a le
thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine
et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable
thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et
qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous,
nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit
pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux
guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux
consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un
thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, _qui a le
droit de s'asseoir_... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée
en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus
dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit
timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le
patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique,
toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un
dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il
est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On
vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut
voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long
des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!»,
tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles
proclament vivement: «_In_ thé.»
Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois
chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et
de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les
variations de la crème, et les manières du lait, depuis le _nuage_ et le
_doigt_ jusqu'à la _larme_ et au _soupçon_. Un soin particulier préside
à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance
prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur
fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou
bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues
friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux
que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui
opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide
à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent
tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de
main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler,
en un mot, théiste impeccable.
Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on
prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train,
avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout
de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu
trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les
toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...
...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette
mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même
heure?
Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger.
Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et
prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée,
qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y
tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.
Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où
l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt
servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à
l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en
l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais
allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait
pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à
_déposer_ en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau
bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et
artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée,
une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une
femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé
public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la
beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une
seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans
sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée
au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en
aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on
revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des
_thés_, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du
murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève
détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les
traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés
mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant
poète de l'_Embarquement_, qui donc, en ces jours étonnants de
sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et
profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné,
pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance
amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de
notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter
qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?