LES THÉÂTRES

Le nouveau poème lyrique de M. Saint-Saëns, _Hélène_, ne comptera pas

parmi les meilleurs ouvrages du célèbre compositeur; on y retrouve

néanmoins sa maîtrise habituelle dans le maniement des voix et de

l'orchestre, et quelques belles envolées lyriques témoignent de la

verdeur de son inspiration. Pour accompagner cet ouvrage, fort court,

l'Opéra-Comique a repris _Xavière_, de M. Th. Dubois, un opéra comique

aimable, bien écrit, et dans un style élevé quoique dénué de prétention.

La Ville de Paris et le Concert Colonne ont donné deux très belles

auditions de la _Croisade des Enfants_, légende musicale adaptée du

poème de Marcel Schwob; nous avons publié, avec notre dernier numéro, un

fragment de cette oeuvre: il nous sera permis, quoique M. Gabriel Pierné

soit notre collaborateur, d'en dire tout le mérite. La haute

inspiration, la parfaite ordonnance et l'unité de sentiment qui

distinguent sa partition en font une oeuvre d'art de premier ordre.

De la musique à la poésie il n'y a qu'un pas. Au surplus, est-ce encore

par des qualités d'ordre musical que M. G. d'Annunzio charme et séduit

dans sa Gioconda, représentée par «l'Oeuvre» au Nouveau-Théâtre. A

travers l'excellente traduction de M. G. Hérelle, on perçoit nettement

les riches sonorités de l'original. Dans ses chants passionnés où l'art

et la beauté de la femme sont exaltés et confondus. M. d'Annunzio nous

fait entendre des accents vraiment nouveaux et d'une beauté supérieure.

On a moins goûté le sujet même de la tragédie, sujet encombré de détails

étranges ou par trop naïfs. Le voici en deux mots: un sculpteur sacrifie

sa femme qu'il aime au modèle féminin qui est l'inspiratrice de ses

oeuvres. L'histoire ne nous dit pas que Léonard de Vinci ait perdu la

raison en peignant sa Joconde. Dans la _Gioconda_ de M. d'Annunzio, le

statuaire Lucio--supérieurement représenté par M. Burguet--nous apparaît

un pur détraqué dont l'étrange folie semble inexplicable et n'éveille

aucune sympathie.

Nous publions dans ce numéro _l'Instinct_, drame concis et poignant que

M. Kistemaeckers a fait jouer au théâtre Molière; «Disons seulement

qu'il a beaucoup plu au public et à la presse. La pièce de M. Arthur

Bernède, jouée au même théâtre, la _Soutane_, met en cause le secret de

la confession et conclut que ce secret est fait pour être violé; le

talent ne manque pas dans cette oeuvre un peu trop déclamatoire et d'une

logique contestable.

Nous arrivons aux pièces gaies de la semaine. Les _Merlereau_, comédie

de M. G. Berr, où il est, fait une grande dépense d'esprit, nous

montrent des bourgeois fêtards que désole la bonne conduite de leur fils

Pascal. Gaie au premier acte, cette histoire tourne un peu á la

mélancolie vers la fin, malgré l'excellente interprétation qu'en donnent

les acteurs des Bouffes-Parisiens. M. Huguenot en tête.

Si la pièce de M. G. Berr est par trop sérieuse, on peut reprocher à

certaines scènes du vaudeville de MM. Kéroul et Barré, le _Chopin_, au

Palais-Royal, d'outrepasser les bornes de la décence, si élargies

qu'elles aient été par le relâchement des moeurs théâtrales à notre

époque; mais le public paraît s'y amuser.

Aux Variétés enfin, la _Petite Bohème_, livret de M. Paul Ferrier,

musique de M. Hirchmann, où sont mis en scène une fois de plus les

personnages de Henri Murger, a obtenu un succès rappelant celui des

grandes opérettes d'autrefois: la musique en est aimable, chantante,

d'une gaieté et d'un entrain sans pareils.

L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905 · 第 19 / 20 题