Donatello

Rapidement se poursuit la collection déjà nombreuse des grands artistes,

entreprise par la maison Laurens. Donatello a été confié à M. Arsène

Alexandre. Le petit Donato ou Donatello naquit à Florence en 1386. Son

père, Donato di Niccolo Betto Bardi, cardeur de laine, avait connu,

l'exil et vu de près l'échafaud (1380). De quels sombres récits il dut

remplir l'imagination de son fils enfant! Ami de l'architecte

Brunelleschi, Donatello fit avec lui le voyage de Rome, où les deux

compagnons vécurent dans la plus grande pauvreté. Son oeuvre, jusqu'à sa

mort (1460), fut immense. Or San Michèle, le campanile de Florence, la

cathédrale sont peuplés de ses puissantes créations. Dans son saint

Marc, son saint Pierre, son saint Jérôme, dans ses prophètes et ses

apôtres, ne cherchez aucune douceur il n'y a là que grandeur et

indignation Rien n'égale l'horreur tragique de sa Judith coupant la tête

d'Holopherne. Il sculpta un Jean-Baptiste enfant et dans les villes

d'Italie répandit «la haute et éloquente tristesse de son âme». Ses deux

saint Jean-Baptiste, couverts de peaux de Venise et de Sienne, sont

d'effrayantes apparitions. A Padoue il éleva la statue équestre du

condottiere Gattamelata et dans l'église Saint Antoine de cette ville

façonna des bas-reliefs, parmi lesquels d'une vie prodigieuse, se

signalent ceux des enfants chanteurs. Avec l'architecte Michelozzo, il

travailla, de 1425 à 1433 à de grands tombeaux; lui-même repose à

San-Lorenzo où il dépensa si généreusement son génie.

Nous avons au Louvre son portrait par l'Uccello. Simple dans ses habits,

sans nul souci de l'argent, il déposait en un panier ses trésors, afin

que ses élèves y puisassent selon leur besoin. L'oeuvre de Donatello vit

dans les pages enthousiastes, mais d'une critique juste, de M. Arsène

Alexandre.

[Illustration: UN SPORT D'HIVER.--Le "bobsleigh" à capot et direction à

volant.]

Hogarth.

William Hogarth est un des plus complets représentants de l'humour

anglaise. C'est avant tout un satiriste. Il n'y a pas de métier, ni de

fonction dont il n'ait attaqué les travers et les vices. Soldats, juges,

médecins, gens d'Église, hommes politiques sont l'objet de sa raillerie.

Il n'épargne aucune catégorie sociale. Dans la _Réunion moderne à

minuit_, un révérend prépare le punch. La _Marche des gardes vers

l'Écosse_ est dirigée contre l'armée. En la personne de Wilkes, tribun

sans conscience, flattant les basses passions populaires, il flagelle la

basse démagogie. Sa série de tableaux: _l'Élection_, débute par une

scène de ripaille qui nous montre que Londres ne différait pas de la

Rome de Salluste où l'on cherchait la faveur du peuple par des festins.

Les six tableaux de la _Destinée d'une courtisane_, les huit tableaux de

la _Destinée d'un libertin_, reproduits et popularisés par la gravure,

les _Quatre âges de la cruauté_, en quatre tableaux, le _Travail et

Paresse_, le _Mariage à la mode_, la _Rue du Gin_ et la _Rue de la

Bière_, font pénétrer fort avant dans les moeurs des Anglais au

dix-huitième siècle. Le _Combat de coqs_ expose des visages béats et

grotesques, suivant la lutte des deux champions armés de longs becs et

d'éperons. La plupart des compositions d'Hogarth, à plusieurs scènes

enchaînées et graduées, montrent une grande entente du théâtre et

constituent de véritables comédies. Rien de plus sain et de plus robuste

que cette peinture. Ce qu'on peut reprocher à l'artiste, c'est peut-être

parfois, à cause de la multitude des détails, un certain manque

d'harmonie dans la composition. Hogarth nous a laissé de lui-même un

portrait où il a placé son chien favori. Peut-être l'homme n'était-il

pas très sympathique. Petit, trapu, vif, coquet, il était au moral

vaniteux, vantard, agressif, et, bien qu'économe, de moeurs relâchées.

Il s'est surtout attaché aux laideurs, aux tares, aux cynismes de ses

contemporains. Né à Londres le 10 novembre 1697, il mourut le 26 octobre

1764, nous laissant dans son oeuvre une minutieuse histoire des moeurs,

des costumes, du mobilier de son temps. M. François Benoît nous a

raconté, avec la précision élégante du professeur, les travaux et la vie

d'Hogarth.

Boucher.

Ce n'est plus le professeur, c'est le lettré de la nouvelle école, épris

de tours originaux, que nous trouvons en M. Gustave Kahn. Sa forme, du

reste, s'adapte merveilleusement à la peinture de Boucher. Le souci de

bien dire et de ne pas s'exprimer comme tout le monde n'empêche pas M.

Kahn de se livrer aux recherches les plus scrupuleuses. François Boucher

naquit à Paris, le 29 septembre 1703, rue de la Verrerie, d'un père

dessinateur en broderies. Il fut l'élève de Lemoyne, mais se laissa

fortement impressionner par Watteau. En Italie, dont il entreprit le

traditionnel voyage, il éprouva un goût très vif pour Tiepolo. De 1731 à

1733, il devient «décorateur habile, peintre des coquetteries et des

élégances de l'amour, amoureux du léger et du joli». Il illustre Molière

de trente-trois dessins (1734), crée dix grandes vignettes pour _Acajou

et Zirphile_ de Déclos, fait des cartons de tapisseries et, avec _Renaud

et Armide_, est reçu à l'Académie en 1734. L'année précédente il avait

épousé Marie-Jeanne Buseau, jolie blonde de dix-sept ans, dont La Tour

nous a laissé un portrait. Cette jeune femme, artiste elle-même, gravant

les oeuvres de son mari, devint son type de beauté et paraît dans toute

sa peinture. Oudry, appelé à diriger, avec Nicolas Bernier, la

manufacture de Beauvais, fait appel au maître-décorateur Boucher. Avec

une belle entente de l'ordonnance de l'oeuvre, M. Kahn a parfaitement

divisé les productions de l'artiste en pastorales, mythologies,

chinoiseries. Si l'on excepte les cris de Paris, parmi lesquels ce

chef-d'oeuvre de mouvement et de vie: _Balais! balais!_ et quelques

fantaisies comme les _Faiseurs de bulles de savon_, la _Buveuse de

lait_, et des décors d'opéra, presque tout est compris dans les

catégories principales si ingénieusement marquées par M. Kahn. Mais

partout, soit qu'il représente Vénus, soit qu'il nous montre des

Chinoises de rêve prenant le thé, c'est toujours la femme parisienne qui

apparaît. Ses tableaux, semés d'amours, sont une fête éternelle. Il fut

le favori de Mme de Pompadour dont il fit sept fois le portrait, en même

temps qu'il peignait sa fille, Alexandrine d'Étioles. Dans le luxe et

l'aisance, il s'éteignit en mai 1770. En chacun des volumes de la

collection des _Grands Artistes_, vingt-quatre reproductions éclairent

le texte du critique historien.

Le poinct de France.

Le dix-septième siècle usait beaucoup de dentelles et pour les habits

féminins et pour les costumes des hommes, si bien qu'une partie notable

de l'argent français passait en Italie, à Venise, à Gênes, à Raguse.

Pour arrêter cet exode, Colbert fit rendre par Louis XIV la déclaration

du 12 août 1665 créant des manufactures de poinct de France. Pour que

ces produits ne fussent pas inférieurs, il en établit, d'après un code

draconien, les modèles, les types, les mesures, les qualités. Avec

savoir, Mme de Laprade nous initie à l'oeuvre de Colbert; elle nous

raconte ce que fut la dentelle--le poinct de France--dans des villes

comme Argentan, Alençon, Valenciennes, et quelles familles se tinrent à

la tête de cette charmante industrie française. Son livre, d'une belle

érudition, est précédé de quelques pages, fort littéraires, de M. Henry

Lapauze.

Les Primitifs Français.

Ce volume paraît au moment où je termine cet article: c'est son auteur,

M. Henri Bouchot, qui organisa, il y a quelques mois, _l'Exposition des

primitifs français_. Plein de renseignements, son livre a cependant,

avant tout, l'allure d'une thèse. Non sans le prouver, M. Bouchot nous

affirme qu'il y eut, à l'origine, avant ce qu'il appelle la

_Renaissance_ décadente, un art bien français, échappant complètement à

l'influence italienne et d'autant mieux à l'influence flamande qu'il

précédait les Van Eyck. Ceux-ci même durent une partie de leur génie au

contact de l'art flamand avec l'art français, son précurseur. Peu s'en

faut même que M. Bouchot ne fasse des deux célèbres frères des fils de

l'Ile-de-France. Bien qu'ils soient nés à Maeseyck, ce sont pour lui,

semble-t-il, des Parisiens. Cela vaut à M. Bouchot, dont la pensée a

déjà débordé en certaines revues, les anathèmes de M. Huysmans, dans le

superbe livre: _Trois Primitifs_ (Vanier). A la fin du treizième et au

commencement du quatorzième siècle, M. Bouchot nous montre des oeuvres

françaises, d'une liberté, d'une vie sans pareilles. Près de Mahaut

d'Artois, petite-fille de Louis VIII et nièce de saint Louis, née vers

1275, paraissent deux artistes: Etienne d'Auxerre et Evrard d'Orléans.

Ils la suivent de Paris et de Conflans à Hesdin, sa résidence favorite.

Jacques de Boulogne, formé par Etienne d'Auxerre, et son fils Laurent

travaillent à Hesdin. Ainsi Paris et l'Ile-de-France, se transportant

vers le Nord et dans le voisinage des Flandres, exercèrent sur les

Néerlandais une véritable action artistique.

Plus tard, en plein quinzième siècle, des maîtres bien français comme

Jean d'Auteuil, Girard d'Orléans, qui mourut en 1378, donnent des

marques de leur talent tout personnel. Vers 1374, trente ans avant

_l'Agnus Dei_ de Gand, se place le _Parement de Narbonne_, du Louvre,

avec les scènes de la Passion et le _Divin Jardinier_. A la cour de

Dijon, Jean de Troyes peint à l'huile, quand l'auteur présumé de la

peinture à l'huile, Hubert Van Eyck, n'a que trois ans. Ce dont M.

Bouchot poursuit à chaque ligne la démonstration, c'est que les Van Eyck

ne sont pas des initiateurs et que les Français les ont devancés et

enseignés.

De l'art parisien, pur à l'origine, transformé un peu ensuite sous la

direction du duc de Berri et par les apports lombards, sont sortis les

Flamands de Bruges et parallèlement les Tourangeaux avec Jean Fouquet,

les Auvergnats, les Lyonnais et les Avignonnais.

Avec une vigueur toute franc-comtoise, M. Henri Bouchot a présenté ces

Opinions.

E. LEDRAIN.

[Illustration: AUX VARIÉTÉS.--"La Petite Bohème": scène finale du 3°

acte.]

L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905 · 第 17 / 20 题