COMMENT VIT LE GÉNÉRALISSIME RUSSE

[Illustration: M. Raymond Recouly]

Le chemin de fer est la seule chose russe, dans le vaste pays mandchou;

il fut la cause de la guerre dont il est maintenant le soutien; le long

de cette ligne qui, de l'est à l'ouest et du nord au sud de Mandchouria

à Vladivostok et de Kharbine à Port-Arthur, coupe audacieusement des

étendues immenses, l'influence russe, la civilisation russe ont coulé;

des villes nouvelles ont surgi du steppe, villes toujours pareilles,

avec les maisonnettes uniformes des fonctionnaires, des employés, les

casernes, la banque, les échoppes des marchands et la petite église

encore timide, discrète, n'osant pas sur cette terre hostile, âprement

disputée, élancer trop haut son clocher!...

Pour les Russes, le chemin de fer est comme la corde qui soutient le

plongeur sous l'eau; autour de lui, toute l'armée se concentre, et la

tête, l'âme de l'armée, le généralissime reste toujours sur sa voie:

cinq à six wagons très élégants, d'un luxe solide et de bon aloi, un

restaurant, un salon pour le général, trois voitures pour les officiers

de l'entourage, des vétérans, à la poitrine chargée de décorations,

montant la garde près des marchepieds, le sabre nu, voilà la maison

roulante, le quartier du commandant en chef. Faut-il partir? la

locomotive est à côté, parfois même, dans les circonstances graves, déjà

attelée et sous pression. Décide-t-on qu'il faut rester quelques jours

dans un lieu? en deux ou trois heures, une équipe d'ouvriers bien

entraînés a posé, près de la ligne principale, une ligne de garage sur

laquelle s'engage le train du général. Quand un ombrage, une berge

riante est voisine, l'ingénieur n'hésite pas à pousser jusqu'à elle: à

Kaï-Tcheng, les wagons de Kouropatkine étaient sous la saulaie: on les

entrevoyait tout d'un coup à travers les rameaux et le feuillage; le

chemin de fer semblait avoir oublié ses bas instincts utilitaires; il

s'oubliait à jouir des rives verdoyantes, de la proximité des eaux. Lui,

l'homme du devoir et de la discipline, il s'attardait en museries, il

faisait l'école buissonnière!

Durant les longs séjours, à Liao Yang, à Moukden, le généralissime se

permettait quelques douceurs d'une installation moins provisoire, moins

volante. Il souffrait ... un peu, que son train prît racine. Pour

accéder aux wagons, on échafaudait à la hâte un escalier attenant à une

galerie couverte, qui servait aux réceptions, aux promenades les jours

de pluie; des étendards, des écussons, décoraient modestement la nudité

des planches. Les mois d'atroce canicule, pour rendre moins intolérables

les compartiments surchauffés, on avait coiffé les wagons d'un capuchon

de chaume, sur lequel des soldats versaient, à jet de pompe, une pluie

rafraîchissante. Le train de Kouropatkine prenait sa douche

longuement!...

Non loin de ces cars élégants, de simples wagons pour marchandises

abritent les services auxiliaires, les nombreux bureaux de l'état-major.

Par les portières ouvertes, on voit d'immenses cartes tapissant toute la

paroi; sur ces cartes quantité de petits drapeaux, de couleurs diverses,

qui représentent chaque unité de l'armée; ces drapeaux se meuvent selon

que se meuvent les troupes dont ils sont la marque, et le général peut

avoir, à toute minute, une image absolument exacte des masses énormes

qu'il conduit. D'autres cartes avec d'autres drapeaux reproduisent tout

ce qu'on sait de l'armée japonaise, tout ce que le service des

renseignements, les espions, la lecture des journaux, des télégrammes a

pu apprendre sur l'ennemi; et, malheureusement pour les Russes, ce tout

a toujours été peu de chose et les petits drapeaux ont suivi d'une façon

précise les mouvements des bataillons nippons. Un wagon contient le

télégraphe qui fonctionne à toute heure du jour et de la nuit, relié à

chaque division de l'armée, transmettant les ordres du généralissime et

les informations des chefs de corps. Dans un autre, s'imprime le journal

de l'armée, le _Mandchourski Vestnik_ ou «Éclaireur de Mandchourie».

Plus loin, ce sont les fourgons pour les chevaux, les équipages, la

_sotnia_ de cosaques qui escorte le commandant.

Presque tous les jours, Kouropatkine dérobe quelques instants à son

accablante besogne et sort pour inspecter un détachement nouvellement

débarqué, pour visiter un convoi de malades ou de blessés. Un Caucasien

très armé, son garde du corps fidèle, le Roustan du général russe, est

constamment à son côté. Une _troïka_, attelée de trois bêtes

magnifiques, des chevaux tout noirs, l'équipage russe, le cocher portant

la robe très ample et cette curieuse coiffure, un diadème orné de plumes

de paon. Par derrière, caracolent les officiers d'ordonnance, puis la

masse des cosaques sibériens, montés sur des chevaux mongols, des

chevaux à moitié sauvages, hirsutes, ébouriffés, remuant avec une

rapidité folle leurs jambes petites et nerveuses; les longues lances

dont les cosaques sont armés, ressemblent à une forêt mouvante, et, dans

d'épais brouillards de poussière, le généralissime et sa suite

disparaissent prestement.

Vienne le jour de la bataille, il faut alors quitter le wagon et la voie

ferrée, se mêler à l'armée d'une manière plus étroite, s'enfoncer dans

le pays mandchou. Sur d'innombrables charrettes, on charge les bagages,

les papiers de l'état-major. Mais la dévotion russe ne souffre pas de

départ sans prières. Quand tout est préparé, Kouropatkine et sa suite,

tous les généraux, tous les officiers, dans leurs plus beaux costumes,

les attachés militaires étrangers, les soeurs de charité, le personnel

des ambulances vont se prosterner devant l'autel. Noyés dans cette foule

recueillie, un ou deux correspondants prennent des instantanés. Avant la

dernière bataille, la grande bataille de Cha-Ké qui dura dix jours et

dont on savait d'avance qu'elle ferait _cinquante mille_ victimes, j'ai

pu voir cette scène de prières empreinte d'une triste et grave beauté.

Par un matin de lumière splendide, une éclatante lumière d'Orient,

l'autel dressé en plein air, les saintes icônes posées sur un coussin de

velours, autour d'elles l'évêque et deux prêtres étincelants de dorures;

Kouropatkine seul, en avant, le genou ployé; derrière, les officiers;

plus loin, à l'infini, des soldats et des soldats, les cosaques de

l'escorte, deux régiments présentant les armes! La lenteur rythmée des

chants liturgiques tombe sur ces têtes abaissées; le prêtre, d'une voix

puissante, clame les invocations à Dieu, les prières pour l'empereur,

Kouropatkine se relève et va baiser les icônes que ses officiers

viennent baiser à leur tour. Soutenus par les prêtres et suivis par le

général, les emblèmes sacrés passent parmi les rangs des soldats qui

puisent du réconfort dans leur contemplation, qui communient dans une

pensée d'espérance, de force, avant les carnages de demain.

L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905 · 第 10 / 20 题