JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Natenska rentre, radieuse, du Collège de France. Elle ouvre sa

serviette; en tire un petit carton qu'elle jette sur ma table et me dit:

«Lis ceci, c'est un document dont ta philosophie s'amusera. Si la chose

m'avait été racontée, je ne l'aurais pas crue, toi non plus, je suis

sûre».

Je lis:

_74, avenue Suffren

Téléph. 712-17._

_Monsieur Th. Vienne, directeur de la Grande Roue de Paris, a l'honneur

de vous présenter ses salutations et de vous informer que le duel_ (ici

deux noms) _aura lieu à la Roue le ..._ (ici la date), _à onze heures

précises._

_A M. G ... Paris, ce 24 janvier 1905._

Ce carton a été montré tout à l'heure à Natenska par un camarade de

cours, passionné d'escrime et qui suit les duels comme d'autres suivent

les vernissages ou les premières.

Je n'ignorais pas que cette curiosité est très à la mode et que

«l'affaire d'honneur» est un des spectacles où se complaît le plus

passionnément la badauderie des Parisiens. Jusqu'ici pourtant cette

badauderie semblait n'être que tolérée par les duellistes. On avait bien

la gentillesse d'avertir tout bas ses amis de l'heure et du lieu de la

rencontre (en les suppliant de n'en rien dire à personne); et si, par

surprise, quelques intrus s'avisaient de découvrir le secret du

rendez-vous et brusquement apparaissaient dans l'embrasure d'une fenêtre

ou sur la crête d'un mur au moment où les épées sont tirées de leur

gaine ou les pistolets de leur écrin, on aimait mieux feindre de ne pas

les voir que leur dire de s'en aller. On était, au fond, très flatté de

«s'aligner» devant une foule ... Sans doute; mais tout de même on y

mettait de la discrétion. On faisait les gestes de s'enfuir, avec

l'espoir d'être suivi; mais on n'avouait pas cet espoir-là.

A présent, on fait mieux que l'avouer: on sollicite l'honneur d'être

escorté sur le terrain, regardé et applaudi. Les rencontres s'organisent

sans mystère; on y invite des femmes. Il ne manquait plus à ce

cérémonial nouveau que la carte d'invitation,--la «formule» imprimée au

bas de laquelle le tenancier du local où l'on se bat met sa signature et

le cachet de sa maison. C'est fait. Dans un an, des maîtres d'hôtel

accompagneront les médecins sur le pré; et, tandis que l'un déballera sa

trousse, l'autre débouchera les bouteilles et préparera les pâtisseries.

Tout cela est un peu comique, et les duellistes d'autrefois n'avaient

pas prévu, je suppose, que l'affaire d'honneur apparaîtrait un jour à

leurs arrière-neveux comme une occasion de faire valoir en public la

grâce de leurs attitudes et d'être photographiés pour rien dans les

journaux.

Cependant les pires modes ont leur bon côté et il ne faut jamais se

presser de médire de celles du temps où l'on vit. Je me souviens qu'au

pensionnat de Neuilly où je fus élevée un dentiste venait, à chaque

rentrée, s'assurer de l'état de nos bouches. Il entrait dans les salles

d'étude, escorté de deux soeurs de charité qui disposaient au milieu de

nous un fauteuil, une table et les accessoires nécessaires aux petites

opérations possibles; une à une, nous défilions, tremblantes, mais

résignées,--rendues braves par la peur de paraître ridicules ... Nous

nous obligions les unes les autres à faire bonne contenance sous la dure

main de l'opérateur, et cette «publicité» nous rendait fortes.

La façon nouvelle dont s'organise le règlement des affaires d'honneur,

protégera, de même, les combattants timides contre le danger de

certaines défaillances. On recule devant une épée; on ne fuit pas devant

l'objectif. Et ainsi, dans l'avenir, tous les duels seront de beaux

duels: il ne s'y produira que des attitudes nobles et des gestes hardis.

Le plus poltron pensera: «Attention ... Des femmes me regardent, et il y

a un cinématographe.»

...Au restaurant Fayot. Dans un coin, une table fleurie, encombrée de

flacons de liqueurs et de boîtes de cigares, autour de laquelle cinq

personnes achèvent de dîner. Cigares et flacons sont intacts. On boit du

tilleul en fumant des cigarettes. Le Parisien devient sobre.

Neurasthénique ou gastralgique, il dédaigne (ou redoute) le tabac fort

et les spiritueux; et l'on ne vient plus «au cabaret», comme ils disent,

pour bien boire ou pour bien manger, mais pour bavarder à l'aise une

heure ou deux, dans un joli décor, hors de chez soi. Mes voisins causent

à demi-voix, mais assez haut pour qu'il me soit facile d'entendre ce

qu'ils disent. Ils m'intéressent; ils s'entretiennent un peu de tout: du

nouveau ministère, des bagarres russes, de la pièce d'hier, de

l'exposition du cercle Volney, du dernier Salon des miniaturistes.

Quelqu'un dit: «Et vous, vous êtes content?» Je regarde l'homme à qui

cette question est posée. Les coudes sur la table, il répand de ses

doigts maigres un peu de tabac dans une feuille de papier qu'il roule

d'un geste preste et l'allume vivement à la flamme d'une bougie; un

épais binocle, dont le cordon s'accroche au-dessus de l'oreille droite,

voile l'éclat des yeux durs, au-dessus d'une face osseuse et tourmentée.

Je le reconnais. C'est l'homme du jour: M. Brunetière, de l'Académie

française, qui ouvre cette semaine, en un local privé, une série de dix

«leçons» où, depuis un mois, tout Paris s'est donné rendez-vous. Evincé

des grandes chaires publiques où l'indépendance un peu brutale de sa

parole froissait, je crois, certaines «orthodoxies», M. Brunetière est

devenu ce que les Parisiens aiment par-dessus tout: un conférencier

d'opposition.

M. Brunetière continue de rouler de minces cigarettes, qu'il fume, l'une

après l'autre, fiévreusement, et expose en phrases lentes, longues,

martelées, le sujet de ses prochaines leçons. Il parlera des

Encyclopédistes, de la jeunesse de Voltaire et des idées de Montesquieu;

il enseignera de quelle façon on était «libre penseur» en ce temps-là,

et cela lui fournira l'occasion, je suppose, de dire son sentiment sur

la façon dont on l'est aujourd'hui. Je me rappelle avoir vu un jour, je

ne sais où, un billet écrit par M. Brunetière, et j'en fus très frappée.

Cela formait des lignes régulières, composées de caractères appuyés,

verticaux, parfaitement lisibles sur l'alignement desquels

s'épanouissait, de distance en distance, une lettre «bouclée» avec soin;

et cela donnait à l'oeil l'impression de quelque chose d'archaïque et de

clair à la fois, de dur et de fleuri. La parole de M. Brunetière

ressemble à cette écriture-là. Elle ne caresse point l'oreille, comme

tant d'éloquences françaises; elle n'est ni amusante, ni jolie; mais

elle «empoigne», et j'ai, en écoutant parler ce diable d'homme, la

sensation (pas désagréable du tout) d'être tenue par cinq doigts de fer

qui ne me lâcheront que quand cela leur plaira. Je ne sais pas ce que

valent, en politique ou en littérature, les opinions de cet académicien,

et cela m'est bien égal; il me suffit de goûter la manière et le ton

dont il les défend. M. Brunetière me plaît pour les raisons qui le

rendent antipathique à tant de gens.

Je le regarde qui explique à des femmes aimables, parmi les fleurs et

les lumières d'une salle de restaurant, ce que c'est que les romans de

Voltaire. Il explique cela avec âpreté, sans grâce, uniquement impatient

de persuader. C'est de cette même façon bourrue, presque rageuse, que je

l'entendis un jour parler de Marivaux..., M. Brunetière est un passionné

triste et qui est arrivé à la gloire en jouant la difficulté: dans la

plus aimable des sociétés d'Europe, il n'a pas consenti à être un

professeur aimable; au milieu de philosophes et de critiques qui

montrent un constant souci de plaire et de parer leur science d'un peu

de grâce, cet homme n'a jamais souri. Et le voilà illustre quand même.

C'est très beau. Je sens que j'aurais de lui une peur affreuse, si

j'étais sa femme; mais, vu ainsi et regardé à distance dans la fumée que

font ses cigarettes, il ne me déplaît pas.

«Théâtre national de l'Opéra, 28 janvier 1900, GRANDE REDOUTE, parée,

masquée et travestie.»

L'affiche m'avait tentée. C'était une des traditions de l'hiver

parisien, ces bals de l'Opéra d'autrefois. On y revient,--pour une nuit,

et nous nous étions promis, Natenska et moi, d'aller voir cela, sans en

rien dire à personne. La grippe qui court Paris m'a traîtreusement

jointe rue Soufflot ... Je n'irai pas à l'Opéra.

Delbon, qui m'est venu voir, s'amuse de ma déconvenue.

--Voulez-vous, me dit-il, savoir ce qui se passera tout à l'heure, à

l'Opéra?

--Dites...

--Voici. Quatre ou cinq mille personnes, vers minuit, se bousculeront

froidement dans un édifice plein de lumières, mais si vaste qu'il

semblera partout insuffisamment éclairé. Les femmes seront enveloppées

de vastes dominos qui cacheront l'élégance des tailles et l'agrément des

sourires; et parmi ces mystérieux paquets de satin clair, les hommes

déambuleront, mélancoliques, le chapeau sur la tête et la canne à la

main, comme dans la rue. Le silence de cette foule ne sera coupé que par

le bruit de deux orchestres, autour desquels on regardera curieusement

tourner quelques couples de filles et de figurants costumés. Du haut en

bas des loges, il y aura des femmes assises qui, elles aussi,

considéreront sans joie ce spectacle. Pour s'exciter un peu, celles dont

les loges sont le plus rapprochées du parquet,--c'est-à-dire de la

plate-forme construite en prolongement de la scène, sur toute l'étendue

de l'orchestre--auront à la main des lignes de pêcheur, au fil

desquelles pendront de menus objets (des poupées, des fleurs) qu'elles

promèneront au-dessus des têtes et que les plus agiles flâneurs de

l'orchestre devront attraper en passant. Un buffet luxueux s'ouvrira

près du foyer. On s'y écrasera pendant une heure ou deux. Autour des

petites tables, des gens graves seront penchés sur leurs verres, suçant

au bout de longues pailles des choses glacées. Il y aura çà et là une

ébauche de farandole, un essai «d'intrigue»; et l'on s'y

précipitera--pour voir--comme autour d'un accident... Tout cela sera

triste, madame, et bien des Parisiens voudraient être tout là l'heure à

votre place, souffrir d'un rhume qui les dispensât d'aller s'amuser là.

Mais on n'est pas libre à Paris de fuir certains amusements, à moins

que le médecin ne vous l'ordonne. Il y a des corvées traditionnelles

auxquelles on se doit; il y a des spectacles où il est nécessaire

«d'être allé...»

--Alors, dis-je, vous irez à la redoute de l'Opéra?

Il eut un geste désolé:

--Naturellement.

Sonia.

_LES FAITS DE LA SEMAINE_

L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905 · 第 4 / 20 题