--Eh bien! moi, s'écria-t-il, au premier soupçon de violence de M.
Raymond Delorge, je vous déclare...
Il s'arrêta court.
--Quoi?... insista Léon.
Mais une réflexion, plus rapide que l'éclair, venait de traverser
l'esprit du comte.
--Rien! répondit-il, rien!
Grâce à un effort véritablement surhumain, il parvenait à se maîtriser.
Il lâcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque
calme, bien que sa voix tremblât encore:
--Cette affaire est trop grave, prononça-t-il, pour que je prenne une
résolution définitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien
vingt-quatre heures.
--Assurément.
--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Après-demain,
avant midi, un de mes amis se présentera chez vous pour vous apprendre
ce que nous aurons décidé...
C'est mécontents d'eux-mêmes, le coeur serré et l'esprit tourmenté de
vagues appréhensions, que les deux frères quittèrent cet hôtel de la rue
du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misères honteuses.
Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait
Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcés
par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassiné le père de leur
ami, n'avait-il pas assassiné également leur père à eux?
Aussi qu'était-il arrivé?
Que M. de Combelaine, prompt à reconnaître la fausseté de leur
situation, en avait usé avec la plus habile perfidie.
N'avait-il pas affecté de les confondre avec la famille de leur mère,
avec cette famille si odieuse, hélas! dont les fils grandissaient pour
Mazas et les filles pour Saint-Lazare!...
Ne leur avait-il pas reproché ce qu'il avait fait pour les vieux
Cochard?...
Ne s'était-il pas en quelque sorte vanté d'avoir pour maîtresse la
soeur de leur mère, leur tante, Flora Misri! Quelle honte!
Et cependant, ils avaient été forcés d'endurer toutes ces révoltantes
ironies, débitées d'un ton de tranquille impudence.
--Ah! le misérable!... s'écria Jean, lorsqu'ils eurent dépassé la
grille, je lui en voudrais moins s'il eût fait feu sur nous tandis qu'il
tenait son revolver!...
Léon Cornevin hochait tristement la tête.
--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie
insigne. Quand on attaque une bête fauve, on doit être assez bien armé
pour la tuer. Nous avons attaqué Combelaine et nous sommes sans armes.
Cet homme nous avait oubliés, peut-être, nous venons de lui rappeler que
nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra
pas... mais notre imprudence nous coûtera plus cher qu'un coup d'épée.
Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait être chez eux à
cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxiété
poignante le résultat de leur démarche.
Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient
chargés d'une responsabilité trop lourde pour s'en remettre à leurs
seules lumières.
[Illustration: Ces deux dames étaient la comtesse de Montijo et sa
fille.]
Et après une courte délibération, et malgré le secret promis à Raymond,
ils résolurent de prendre conseil de Me Roberjot.
L'avocat venait de se mettre à table quand on lui annonça les deux
frères.
--Venez-vous me demander à déjeuner, leur cria-t-il gaiement, ou maître
Jean s'est-il encore fourré dans quelque guêpier?...
Léon était trop embarrassé pour ne pas raconter fort exactement toute
l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon
d'attente, la conversation des fournisseurs, la réception de M. de
Combelaine, son refus, sa colère et enfin sa demande d'un délai de
quarante-huit heures.
Et lorsqu'il eut terminé:
--Que le diable vous emporte! s'écria Me Roberjot, si violemment que
Léon Cornevin en demeura tout interloqué.
--Cependant, commença-t-il...
Mais l'avocat ne voulut pas l'écouter, et très vivement:
--Que votre frère, poursuivit-il, que Jean, qui est un écervelé, c'est
convenu, se fût laissé pousser à cette escapade, je le comprendrais;
mais vous, Léon, un garçon sensé, un méthodiste, un philosophe, un
sage...
--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond, à notre défaut, se serait
adressé au premier venu...
--Il fallait me faire prévenir, messieurs, je serais accouru... Et moi
qui comprends l'amitié autrement que vous, j'aurais essayé de raisonner
Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'écouter, je l'aurais empoigné au
collet, et je lui aurais dit: «Avant de te battre avec cet autre, il
faudra d'abord te battre avec moi!...»
Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa
fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme
s'il eût été à la tribune...
--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au
bord d'un abîme qui l'attire, où il va rouler fatalement, et vous lui
criez: Casse-cou!...
Lorsque Jean Cornevin, qui était un étourdi, avait fait quelque sottise,
il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grâce du monde se
laissait laver la tête.
Léon, qui était un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie.
Il n'aimait pas à avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui démontrât
qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstinât.
--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqué, en quoi notre démarche a
pu modifier la situation de M. de Combelaine.
Me Roberjot haussa les épaules.
--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, écoutez. Voici dix ans,
n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespéré que
lui a faite le coup d'État. Voici dix ans qu'il cumule des traitements
énormes, qu'il met à l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il
bat monnaie à la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend,
qu'il ne cesse de tirer à vue sur la cassette impériale... En est-il
plus avancé? Non. De tous les millions qui ont glissé entre ses mains,
rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le désir enragé
d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle était la veille du 2
Décembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix années de
plus, moins d'audace et des habitudes de dépense et de bien-être qu'il
n'avait pas. Ses créanciers le tracassaient jadis pour quelques
centaines de francs, ils le harcèlent aujourd'hui pour un
demi-million...
--Oh! quand on a ses ressources! murmura Léon Cornevin...
--Mais il n'en a plus, répondit l'avocat, non, plus aucune. Tout
s'épuise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille écus de son influence
qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille
francs, tant il en a usé et abusé de toutes les façons, pour lui, pour
ses maîtresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien
garnie. Pas un de ses amis ne lui prêterait cent louis, et il ne
trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur
répond à ses cris de détresse? Par une aumône de dix mille francs tous
les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui
ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne
vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier...
--Lui?...
--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en
aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dégoûté que
nous...
--Un tel homme!...
--Ce tel homme, mon cher, donnera à sa femme le titre de comtesse, plus
que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontesté, et lui
ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-père n'est
pas absolument taré, le fera décorer; le fera nommer député ou peut-être
sénateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot.
Jean Cornevin ne pouvait s'empêcher de sourire.
--Ce diable d'avocat se croit à la tribune, pensait-il.
Mais Léon ne riait pas, lui.
--Cela étant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot
remettrait à flot, ne se marie-t-il pas?
--Ah!... c'est ce que je me suis demandé longtemps, répondit Me
Roberjot, avant de trouver une réponse satisfaisante. Mais je l'ai
trouvée: il n'ose pas...
--Oh!...
--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui
se le réserve... Or, cette personne a pénétré si avant dans son
existence et connaît tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en
faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'épouser,
elle; en épouser une autre, non...
--Et cette personne...
--Oh!... vous la connaissez, répondit l'avocat.
Et après une légère hésitation:
--C'est Mme Flora Misri, répondit-il, Mme Flora qui, pendant que
M. de Combelaine jetait l'argent par les fenêtres, le ramassait et
thésaurisait. C'est une personne très prévoyante, malgré ses airs
évaporés, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruiné
au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pêcher vingt-cinq
louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son
notaire.
C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut
pas reconnaître ses torts, que Léon écoutait.
--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre
démarche sur les déterminations de M. de Combelaine.
L'avocat sourit.
--Oh! l'entêté!... s'écria-t-il.
Puis très vite:
--Résumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son
rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier à son gré
et il ne veut pas épouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel
expédient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre,
il va peut-être se lancer dans quelque aventure périlleuse... Et c'est
alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que
vous lui criez en quelque sorte: «Prends garde, tes ennemis veillent...
Que la main qui t'a protégé contre leur juste colère se retire, et tu es
perdu!»
Léon était obstiné, mais non cependant au point de nier l'évidence.
--Excusez-moi, monsieur, dit-il à Me Roberjot, je n'avais pas vu si
loin... Nous avons été plus fous encore que je ne le supposais... Mais
maintenant, que faire? Car c'est là ce que nous venions vous demander...
Ayant fini de déjeuner, Me Roberjot se leva.
--Si j'étais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis
attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement,
après-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoyé de M. de
Combelaine. Tâchez, d'ici-là, de faire entendre raison à Raymond...
C'était plus aisé à conseiller qu'à exécuter. En apprenant les réponses
de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis étaient allés
consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colère
furieuse, disant que c'était épouvantable, que c'était à n'oser plus se
confier à personne, puisqu'on était trahi par ses meilleurs amis.
Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait
fort calme, soit qu'il eût réfléchi, pendant les quarante-huit heures
qui venaient de s'écouler, soit que l'avocat lui imposât beaucoup plus
qu'il ne voulait l'avouer.
--Eh bien! je suis exact, j'espère! dit gaiement Me Roberjot. Est-on
venu?...
--Pas encore, répondit Léon.
Et sans laisser à l'avocat le temps de répliquer, il l'entraîna jusqu'à
une fenêtre ouverte, et bas et vivement:
--Raymond m'inquiète, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille,
c'est qu'il médite quelque folie, pour le cas où M. de Combelaine
persisterait dans son refus...
--Il y persistera, répondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux.
Néanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je
crois, notre ambassadeur.
Devant la maison, en effet, un coupé attelé de deux magnifiques chevaux
venait de s'arrêter. Un gros homme en descendit, qui traversa le
trottoir et disparut sous la porte cochère...
L'instant d'après, il entrait chez MM. Cornevin. C'était un homme
d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien
mis et dont les mains épaisses faisaient craquer les gants gris perle.
--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il dès le
seuil, et je viens, je viens...
Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pâleur soudaine
envahit son visage prospère...
Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la
fenêtre.
--Toi ici, balbutia-t-il, toi!...
--Moi-même, cher monsieur Verdale, répondit l'avocat avec une ironique
courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M.
Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont décidé les conseillers
de M. de Combelaine.
Raymond, Jean et Léon étaient confondus.
Quelles étaient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais
ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui
faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre...
A l'air suffisant de M. Verdale, succédait la plus humble attitude.
--Nous avons décidé, répondit-il, non sans hésitation, que M. de
Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a été proposée...
Nous espérons que M. Raymond Delorge reconnaîtra, comme nous, que ce
duel est impossible. Si cependant il mettait à exécution certaines
menaces, notre client, sur notre conseil, déposerait une plainte...
--C'est bien! fit sèchement Me Roberjot... Nous aviserons...
Mais M. Verdale s'était à peine retiré, ou plutôt enfui, que la colère
de Raymond éclata.
--Ah! M. de Combelaine veut déposer une plainte! s'écria-t-il. Eh bien!
ce soir même, à l'Opéra, je lui en fournirai l'occasion...
Jean et Léon croyaient que Me Roberjot allait répondre et vertement.
Point.
Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut.
--Ma mère!... balbutia Raymond décontenancé.
Mme Delorge s'avança.
--Oui, votre mère, dit-elle, à qui un ami est venu apprendre votre
folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M.
de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un
lâche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'eût été renoncer au droit
d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit
rendue, Raymond, il faut que votre père soit vengé.