Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire
porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à
une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la
route de Montoire.
Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par
sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des
courses pour la maison.
Bientôt il parut.
--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il
demeure?
--Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant.
--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la
remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours...
Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de
quarante sous, plus de la moitié de sa fortune!
--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant,
pourvu que M. de Glorière soit chez lui!...
Il y était.
Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur
était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris,
quand la lettre de sa protégée lui fut remise.
L'ayant parcourue d'un coup d'oeil:
--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela
signifie?
Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour
se rendre à Vendôme.
--Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose
d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait
encore à ma pauvre Élisabeth?...
Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures
après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de
Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son
inquiétude sous le sourire le plus amical.
Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage.
Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son
subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille?
Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à
contre-coeur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour
rallier le baron à son opinion.
Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris:
--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme
je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie...
--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...
--Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas
moins un fils qui est un galant homme et un homme de coeur...
Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau
entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps.
--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez
seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef
d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez
pas son audace si coupable.
Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le
prononça pourtant pas.
--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce
militaire... car, décidément, je passe de son bord.
Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière
quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule.
Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:
--Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre
commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez
bien fait de compter sur moi.
Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de
Vendôme:
--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est
tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!...
Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce
digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.
Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses.
Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà
il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de
Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes,
peut-être un échec définitif.
Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son
modeste logis de soldat le baron de Glorière.
Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée:
--Eh bien? interrogea-t-il.
--Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que
Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous
accorder la main de sa nièce.
Le pauvre commandant chancela:
--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.
--Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne
désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de
la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix
au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la
ferons capituler.
Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces:
--Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour
l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout
d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est
pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et
nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville.
Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'_Hôtel de la Poste_. Après le
dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie
d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première
force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et
que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez.
Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des
petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits...
Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite
ville amena vite les résultats qu'il prévoyait.
Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà
une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les
frasques de M. de Glorière.
Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait.
Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant
Delorge, le croyait décidé et l'approuvait.
La vieille fille en pensa étouffer de colère.
--C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix
étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en
expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser.
C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le
chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison
de ses résistances.
N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en
cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de
son égoïsme.
Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa
nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de
meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule,
pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation.
Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les
siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de
répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir.
Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution.
Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi
n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au
changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?...
Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est
hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait
léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait
d'effroi.
Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière
figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez
elle et qu'on lui répondrait:
--Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois.
Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne
s'en aperçut que trop le lendemain.
Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce--car
elle la sonnait--et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui
ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire
ses malles...
Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter
dehors pour obéir:
--Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je
ne saurais, je ne puis quitter Vendôme...
Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse.
--Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te
plaît?...
--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.
--Non, explique-toi.
--Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui
vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse
prochaine...
Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles
les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas
été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef
d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...
--C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah!
mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la
voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!»
Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant
préparer nos malles?...
Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir
l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth.
Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres
caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle,
mais l'oeil étincelant d'une inébranlable énergie:
--Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille...
--Quoi! encore?
--Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas
consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...
La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote,
chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et
blêmissait ses lèvres.
--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de
famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras
et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que
vous déshonorez?...
Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait
portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine
lui produisit l'effet d'une douche glacée.
--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.
Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les
parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun
d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran.
--Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille
fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et
provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes.
--C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau.
Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée
sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long
de ses joues livides.
Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément
troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui
avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne
voyait plus que l'hospitalité elle-même.
Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une
caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait
définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth
s'avancer:
--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente,
retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour
longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne
seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma
fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.
Puis, se retournant vers le baron:
--Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le
droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir
de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge...
Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus
tôt possible de ma nièce.
Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:
--Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en
conséquence.
C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran
passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui
les séparaient de leur mariage.
Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie
entière.
Chaque matin, après la manoeuvre,--car c'était pour son régiment le
temps des grandes manoeuvres,--le chef d'escadron quittait Vendôme.
Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait
dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute
vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château.
Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il
apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran.
Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre
l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la
maison.
Bientôt, une voix joyeuse les saluait:
--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne
le déjeuner.
C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre.
Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils
allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une
salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient
toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de
toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur.
Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à
travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque
nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays,
entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné
par les eaux limpides du Loir.
Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un
ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections.
Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de
roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets
d'avenir.
Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs
modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les
vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!
Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le
front si pur de sa fiancée.
--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la
Rochecordeau?
Il ne se trompait pas.
Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que
Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où
elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge,
et il lui restait au fond du coeur comme un vague remords d'en être
sortie.
[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.]
Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez
jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit
et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil,
une ombre à son bonheur.
--Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me
réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de
mariage!
Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces voeux fussent
exaucés!
--Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante
a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de
convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle
nous oublie...
En cela, il s'abusait.
Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille
demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle
n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.
Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier
n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future
justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...
--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux
prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de
son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à
peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.
Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une
expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences.
Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps
avant de se déclarer, pris toutes ses précautions.
Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait
près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents
écus par an et estimé une soixantaine de mille francs.
Il avait donc écrit simplement à son père:
«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de
l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les
règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui
reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les
Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne
diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.»
A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu:
«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont,
fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer
à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque
j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention.
Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de
boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.»
Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut
célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de
Lespéran...
La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.
--Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth...
Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage.