C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait
totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du
docteur Legris.
Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de
regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité:
«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le
bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une
connaissance charmante?...»
--Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami
de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu.
--A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond.
--Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas
pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit?
Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.
Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_,
les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la
salle.
--Entrons! fit Raymond.
Mais le docteur l'arrêtant:
--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à
rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter?
--Ah! si je le tenais, docteur!...
--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas
de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici,
pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas
reconnu.
Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes.
A la _Reine-Blanche_, comme à tous les bals publics, est établi pendant
le carnaval un magasin où on loue des costumes.
C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs
dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa
disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait
du nom de domino.
C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur
eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa,
rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans
la salle de bal.
Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine
si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se
griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes
épileptiques en une sorte de galop échevelé.
Mais qu'importait au docteur Legris!
Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un
bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui,
vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court,
buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur
invraisemblables.
--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.
Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se
débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:
--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard,
ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le
programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la
sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre
cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un
singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des
moyens...
La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent,
car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la
_Reine-Blanche_, traînant à son bras la bayadère maigre.
Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses
épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs.
Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les
montrant au cocher:
--Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en
doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire.
--Connu! répondit le cocher en clignant de l'oeil.
Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui
partit en traînant la jambe...
Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel
était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs.
Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de
la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à
circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de
Montmartre, des groupes d'ouvriers...
Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les
regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le
boulevard Rochechouart.
Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient
de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon.
D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent
un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue
Feutrier...
Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le
cocher se penchant vers eux, leur dit:
--Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une
maison à vingt pas d'ici.
C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait
presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres
et des cabinets _meublés bourgeoisement_.
Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce,
fumait sa pipe.
--Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.
--Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le
plus gracieux.
--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous
un homme vêtu d'un mac-farlane...
--Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas?
--Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une
affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup
d'argent à gagner...
Le maître du garni avait levé les bras au ciel.
--Pas de chance!... s'écria-t-il.
--Pourquoi?
--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire
depuis le quinze du mois dernier...
--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...
L'hôtelier souriait.
--Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont
fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le
voir...
Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond
duquel on apercevait une autre rue.
Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond
et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel
échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se
contraindre:
--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni,
il a dû vous laisser sa nouvelle adresse...
--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui
n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires...
--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver...
--Oh! tout à fait impossible.
Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher
quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent
francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils
paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.
--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une
grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le
tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire
lui parler...
Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite: