Elisée Reclus, l'illustre géographe français, s'est éteint, mardi
dernier, à Thourout, en Belgique, à l'âge de soixante-quinze ans.
D'une famille nombreuse, dont la plupart des membres se sont distingués
à des titres divers, fils d'un pasteur protestant, il était né à
Sainte-Foy-la-Grande (Gironde). Dès sa jeunesse, entraîné par une
irrésistible vocation, il avait beaucoup voyagé, parcourant l'Allemagne,
la Hongrie, l'Angleterre, apprenant les langues des pays traversés,
observant de près leur topographie, les moeurs de leurs habitants, et
c'est ainsi qu'il recueillit tant de solides matériaux pour
l'édification de ce monument considérable, la _Nouvelle. Géographie
universelle_, qui devait lui valoir à bon droit la célébrité.
Chez ce travailleur infatigable, le temps n'avait affaibli ni la
lucidité, ni l'activité intellectuelles; aux dix-neuf tomes de sa
_Géographie_, il s'était proposé d'ajouter un ouvrage complémentaire,
dont le titre: _l'Homme et la Terre_, indique à lui seul toute
l'ampleur. Il aura eu la suprême satisfaction de l'achever avant que la
mort vînt glacer sa main, et l'on peut dire de cette magistrale étude
qu'elle est le digne couronnement de l'édifice.
Imbu d'idées très indépendantes et très avancées en philosophie et en
politique, Elisée Reclus avait participé en 1871 à l'insurrection de la
Commune; ayant été condamné à la déportation simple, puis au
bannissement, il refusa de bénéficier de l'amnistie. On se demande
comment l'incessant labeur du savant et de l'écrivain s'accommoda de
l'instabilité d'une vie souvent heurtée, passée en majeure partie à
l'étranger. En dernier lieu, il avait fixé sa résidence en Belgique et
occupait une chaire de géographie comparée à l'Université libre de
Bruxelles.
Quoi qu'on puisse penser des doctrines ultra-libertaires qu'il
professait et pratiquait avec l'intransigeance d'une profonde
conviction, il reste avant tout l'auteur d'une oeuvre impérissable, qui
lui survivra, au grand honneur de sa mémoire et de la science française.