Un livre nouveau de M. Jules Lemaître: _En marge des vieux livres_[1].
En matière de critique, le formulaire de l'éloge, médiocrement pourvu,
est condamné à la banalité par l'inévitable abus des mêmes expressions.
Ainsi, le qualificatif «régal littéraire», appliqué à une oeuvre de M.
Jules Lemaître, est une sorte d'épithète de nature, on pourrait presque
dire un «cliché». Comment l'éviter? Comment trouver mieux? Le plus sage
est, je crois, de n'y point prétendre et de recommander tout uniment aux
gourmets ce nouveau régal d'une essence rare.
[Footnote 1: Soc. Française d'Imprimerie et de Librairie, 3 fr. 50.]
J'ignore ce que l'élève Jules Lemaître griffonnait en marge de ses
cahiers et de ses livres d'écolier: probablement, comme les camarades,
des bonshommes, la charge du pion ou du professeur, des épigrammes plus
ou moins classiques, où peut-être se révélait déjà la précoce virtuosité
de sa plume; ce qu'il importe davantage de savoir, c'est ce que
l'académicien d'aujourd'hui a écrit «en marge des vieux livres».
Ceci, vous entendez bien, est manière de parler, et il ne faut pas
prendre les mots au pied de la lettre. Les vieux livres dont il s'agit
sont: _l'Odyssée, l'Iliade, l'Énéide, les Evangiles, la Légende dorée_,
vénérables monuments sur lesquels M. Jules Lemaître était incapable de
porter une main sacrilège. Mais il les a beaucoup fréquentés, il les
connaît à fond, et ils lui ont suggéré les sujets d'une série de contes
philosophiques, tout ensemble concis, substantiels et savoureux. _La
Sirène, le Mariage de Télémaque, Thersite, le Premier Mouvement, Anna
Soror, les Idées de Liette, le Salut des bêtes, le Voyage du petit
Hozaël, la Onze-millième vierge_--pour ne citer que la moitié du
volume--autant de pages absolument exquises.
Le conteur subtil et disert en a emprunté la matière première à ses
lectures favorites, elles lui ont fourni le canevas sur quoi il a
dessiné de délicates broderies. Il s'est inspiré directement de ses
auteurs; mais il s'est bien gardé de les trahir, de les travestir, tel
un parodiste irrévérencieux. Son procédé, si j'ose employer ce terme,
consiste en une sorte d'adaptation fort habile, part où sa touche
personnelle, sa fine ironie, se glissent discrètement parmi des
pastiches imitant à merveille le caractère et la couleur propres des
modèles. A peine va-t-il parfois jusqu'à risquer la note franchement
moderne; par exemple, au dénouement de l'aventure de sainte Cordula, la
onze-millième vierge, récit tout imprégné d'un poétique parfum de
légende, il conclura: «Certes, elle l'avait bien gagné, cette patronne
ingénue des ratés, des malchanceux, des retardataires, de tous ceux qui
«manquent le train».
Ce sont là, en somme, fantaisies de lettré, que seul peut se permettre
sans témérité un écrivain de la valeur de M. Jules Lemaître, un esprit
sagace nourri du suc de l'antiquité.
Tout cela est vif, alerte, pimpant, amusant même, encore bien qu'il s'en
dégage toujours une idée de haute moralité. Il est impossible d'exprimer
de façon plus ingénieuse de très vieilles vérités, de façon plus aimable
des choses très graves, en un mot de pratiquer avec plus de maîtrise
l'art difficile de charmer le lecteur en lui donnant à penser.