La situation de la Russie est de jour en jour plus tragique. Comme les
désastres de Mandchourie, les désordres intérieurs forment une série
ininterrompue et qui va s'aggravant. Peut-être la paix est-elle
maintenant prochaine en Extrême-Orient; mais quand se fera-t-elle dans
le pays russe?
Les événements d'Odessa, la révolte de l'équipage du _Kniaz-Potemkine_,
ont causé dans le monde entier une émotion profonde. Jamais, dans leur
lutte contre toutes les puissances gouvernementales, les forces
révolutionnaires n'avaient obtenu un résultat aussi retentissant; et
elles l'ont obtenu à la fois dans le pays de l'autocratie absolue et
contre l'autorité qui paraissait la plus intangible de toutes: celle
qu'exercent à leur bord les officiers d'un navire de guerre.
En présence de ce désarroi formidable, les pensées vont irrésistiblement
à celui que tous les coups visent et frappent: le tsar. La France, qui
l'a acclamé et fêté deux fois, le plaint, mais l'observe aussi. Que
fait-il? Que va-t-il faire?
Nous avons annoncé la semaine dernière qu'il avait quitté
Tsarskoïé-Sélo, sa résidence depuis le mois de janvier, pour Péterhof,
au bord du golfe de Finlande. Là, il a accompli aussitôt un acte
politique important en recevant officiellement les délégués du Congrès
des zemstvos, en écoutant le discours respectueux mais ferme du prince
Troubetzkoï, en promettant que les élus de la nation russe seraient
bientôt appelés à participer aux affaires de l'État. Maintenant, tandis
qu'en Pologne, au Caucase, sur les rivages de la mer Noire et de la mer
Baltique, les grèves, les pillages, les révoltes et les massacres
attestent combien seraient urgentes les réformes qui s'élaborent si
lentement, la vie de Cour se poursuit à Péterhof, sans fêtes assurément,
mais avec toutes ses autres obligations monotones: parades militaires,
cérémonies religieuses.
A l'heure même où le _Kniaz-Potemkine_, avec son équipage de mutins,
bravait Sébastopol et menaçait Odessa, le tsar et l'impératrice, les
officiers de leur palais, les chambellans et les dames d'honneur,
inauguraient solennellement une nouvelle église, dédiée aux saints
Pierre et Paul.
Le photographe de _L'Illustration_ n'a pas voulu laisser passer cette
occasion de prendre, avec quelques épisodes de la cérémonie, un nouveau
portrait du souverain russe, à l'heure la plus critiqué de son règne. Il
nous semble que ce portrait sera beaucoup et longuement regardé. On
interrogera la physionomie, la démarche de l'empereur; on cherchera son
regard; on voudra deviner l'énigme de ses pensées et de sa volonté.
Au même titre que les plus tragiques clichés pris sur les champs de
bataille de Mandchourie, une telle photographie est un précieux document
pour les historiens futurs.
[Illustration: Fêtes d'inauguration de l'église Pierre et Paul, à
Péterhof, résidence actuelle de l'empereur Nicolas II.]
[Illustration: Officiers et dames de la Cour. Le tsar. La tsarine.
L'EMPEREUR NICOLAS II INAUGURE, A PÉTERHOF, UNE NOUVELLE ÉGLISE.]
[Illustration: La flotte de la mer Noire à l'ancre dans le port de
Sébastopol, où s'est produite la mutinerie du _Kniaz-Potemkine._]
[Illustration: Le port d'Odessa: vue du môle où fut exposé le corps du
matelot Omeltchouk, dont la mort a causé la mutinerie du
_Kniaz-Potemkine._]
[Illustration: Les quais à Odessa: à droite, la voie ferrée suspendue,
dont la charpente a été incendiée pendant l'émeute du 28 juin.]
[Illustration: A ODESSA.--_Sur les quais: les ouvriers chargeurs
actuellement en grève. Les vues que nous publions ici ont été prises
avant les émeutes de ces jours derniers: elles permettent simplement de
«situer» les événements que les dépêches ont racontés en détail. Mais
notre prochain numéro contiendra d'importants documents photographiques
d'actualité dont notre collaborateur, M. Gustave Babin, arrivé lundi
soir à Odessa, nous annonce l'envoi par télégramme._]
[Illustration: Le "Kniaz-Potemkine", le plus neuf des cuirassés de la
mer Noire, dont l'équipage s'est révolté le 27 juin, massacrant une
partie des officiers, et qui s'est présenté le même jour devant Odessa,
surexcitant par sa présence et son exemple les ouvriers du port, déjà en
grève générale, et provoquant de sanglants désordres.]
[Illustration: Panorama d'Odessa, vu de la mer.]
[Illustration: Le "Georgi-Pobiedonostzef", qui s'était joint au
"Potemkine", à Odessa, mais qui a fait sa reddition le 2 juillet.]