La semaine dernière, M. Chaumié, garde des sceaux, a saisi le Sénat d'un
projet de loi d'amnistie, précédé d'un exposé des motifs concluant en
ces termes: «La République est assez forte pour n'avoir plus à redouter
les entreprises qu'on voudrait diriger contre elle et qu'elle saurait
déjouer. Elle peut être clémente et jeter maintenant l'oubli sur des
fautes dont quelques-unes ont été payées par leurs auteurs de plusieurs
années d'exil.»
Le gouvernement estime enfin que le moment est venu de réaliser une idée
généreuse, depuis assez longtemps déjà «dans l'air», et, tenu d'en
référer au Parlement, c'est l'assemblée du Luxembourg qui, constituée en
haute cour de justice pour juger un procès politique, prononça la
condamnation, qu'il invite la première à décréter la mesure de clémence.
Le plus notoire des condamnés de 1899, M. Paul Déroulède, va bénéficier
de cette amnistie. Accusé--et il ne s'en défendit pas--d'avoir, le 23
février, lors des funérailles du président Félix Faure, tenté
d'entraîner les troupes dans un mouvement insurrectionnel afin de
substituer au régime existant une république plébiscitaire, il fut
frappé d'un bannissement de dix ans; voilà donc la sixième année que le
chef de la Ligue des patriotes passe sur la terre étrangère. Il a, on le
sait, fixé sa résidence en Espagne, le moins loin possible de son pays,
à Saint-Sébastien, où il habite une demeure baptisée d'un nom
significatif, la _Villa Alta_. M. Déroulède a mené là une existence de
repos forcé, particulièrement pénible à l'ardeur active de son
tempérament, supportant, d'ailleurs, la pesante monotonie des jours
d'épreuves et les affres obsédantes de la nostalgie avec la dignité
inhérente à son caractère; recevant la visite de quelques amis, rompant
rarement le silence de sa retraite par une lettre ou un télégramme plus
ou moins sensationnels, destinés à montrer son constant souci des
événements politiques.
[Illustration: La _Villa Alta_, résidence de M. Paul Déroulède, à
Saint-Sébastien.]
On n'a pas oublié le duel du 6 décembre dernier, où M. Jaurès et lui
échangèrent deux balles et comment, interdite sur le territoire
espagnol, la rencontre, grâce à la tolérance de notre gouvernement, eut
lieu sur le territoire français, près de la frontière. Le 17 du même
mois, M. Déroulède conduisait jusqu'à la même frontière, mais sans qu'il
lui fût permis de la franchir, cette fois, M. Marcel Habert, son fidèle
Achate, dont la peine de bannissement arrivait à, expiration.
Souvent le poète proscrit aimait aller méditer dans la solitude d'un
site romantique, aux environs de Saint-Sébastien, à la pointe d'un
promontoire de Pasages, tel, sur son rocher de Guernesey, Victor Hugo,
qui a dit:
Oh! n'exilons personne! Oh! l'exil est impie!
Le front soucieux, il contemplait l'immensité de la mer changeante;
mais, certainement, toute sa pensée se portait vers la France, où il
aura bientôt le droit de rentrer.
[Illustration: FIN D'EXIL.--M. Paul Déroulède aux rochers d'Hugo, à
San-Juan de Pasages.]