Hier, en sortant du musée de Cluny où j'étais allée faire mon pèlerinage
hebdomadaire d'amoureuse de vieilles reliures et de vieux bijoux, j'ai
gagné la rue Saint-Jacques et suis descendue de là vers la rue
Dante,--incurable badaude que je suis! Au milieu de cette rue s'élève
une maison neuve, qui n'est point habitée encore et dont la porte
d'entrée, surmontée d'épaisses cariatides, s'encadre de deux rideaux de
tôle derrière lesquels il y a deux boutiques à louer. Les journaux nous
ont appris qu'un des appartements de cet immeuble venait d'être loué par
M. le président de la République et que c'est là, entre deux étalages de
petits marchands, qu'au mois de février prochain M. Loubet viendra
goûter la joie d'être redevenu simple citoyen--de n'avoir plus ni fêtes
à présider, ni rois à recevoir, ni ministres à choisir... ou à
congédier.
Et nous étions bien, devant cette façade blanche, une cinquantaine de
curieux attroupés, qui regardions. Des gens entraient, sortaient,
posaient des questions à un concierge visiblement exaspéré. Dans la
matinée, une voiture de Cook, chargée de touristes, était venue
s'arrêter devant la maison (c'est une voisine qui m'a conté cela); et
voilà un immeuble qui aura eu l'exceptionnelle fortune d'être
«historique» avant même qu'aucun locataire y ait mis le pied.
Les vrais Parisiens (ils sont rares) sauront gré à M. Loubet d'un choix
où s'attestent à la fois l'extrême simplicité de ses goûts et un certain
amour de Paris qu'on ne lui connaissait pas; car, si ce coin de notre
«rive gauche» est tout à fait dénué d'élégance, il en est aussi l'un des
plus intéressants et des plus pittoresques morceaux. Logé près de la
Seine, à quelques pas de l'antique Cité, M. Loubet pourra consacrer les
loisirs de ses matinées à d'amusantes flâneries parmi des ruelles où
s'évoque l'histoire d'un Paris très démodé, très oublié et que les
habitants du quartier de l'Elysée ne connaissent guère. C'est la rue
Galande; c'est la rue du Fouarre; c'est, bornée par les masures
lamentables de l'ancien Hôtel-Dieu, la rue Saint-Julien-le-Pauvre, avec
sa petite église où, depuis huit cents ans, des Parisiens ont prié;
c'est la rue de la Bûcherie, de la Huchette, de la Parcheminerie...
Aussi, l'on s'étonne; et j'entends autour de moi des réflexions
gentilles. Il est évident que l'on ne s'attendait point à ce que M.
Loubet fixât son domicile de demain à une distance si grande des
quartiers où ses amis d'aujourd'hui résident de préférence,--et qu'on en
est flatté. «C'est un homme qui n'est pas fier.» Voilà ce qui plaît.
Aussi bien cette qualité-là, chez un chef d'État, semble-t-elle la plus
rare de toutes. Et l'opinion populaire ne s'y trompe point. Il lui est
tout à fait indifférent que le nommé Cincinnatus, consul et dictateur,
ait--il y a vingt-trois siècles--rétabli l'ordre dans Rome, sauvé
l'armée, conquis des territoires et rasé la maison d'un certain Spurius
Malius qui se mêlait d'aspirer à la royauté. La seule chose qui
intéresse la foule et qu'elle veuille retenir de cette histoire, c'est
que Cincinnatus fut un homme puissant qui, sa tâche finie, ne redouta
point la pauvreté et «laboura son champ lui-même». Ce petit trait n'a
l'air de rien; cependant, il a contribué bien plus à la gloire de
Cincinnatus qu'un demi-siècle de services éclatants rendus à l'État.
Il se pourrait que la même fortune fût réservée à M. Loubet et que, bien
longtemps après que les écoliers de France auront oublié ce que fut ce
«septennat», à quels événements historiques le nom de M. Loubet
s'associe et quels rois firent visite à ce républicain, ce seul souvenir
demeure: «M. Loubet fut un président de République (1899-1906) qui, son
mandat étant expiré, quitta l'Elysée pour aller habiter, dans une petite
maison de la rue Dante possédée par un négociant en vins, un appartement
dont le loyer n'excédait pas cinq mille cinq cents francs.»
En attendant, de toutes les parties du monde, les visiteurs de marque
continuent d'affluer, souriants et cordiaux, vers l'Elysée. Ce seront,
la semaine prochaine, les marins anglais; ce sont, cette semaine, les
marins d'Amérique,--les compatriotes de cet amiral Jones dont on vient
chez nous, très solennellement, quérir la dépouille.
Je vois qu'on a beaucoup discuté sur l'authenticité de cette dépouille
et qu'il n'est pas tout à fait sûr que ce soient les restes de l'amiral
Jones qu'emportent chez eux les Américains. Mais ils affirment, eux,
qu'il n'y a point d'erreur, et je trouve infiniment noble l'empressement
de ces hommes à vouloir honorer un mort dont il ne semble pas que
l'identité soit irréprochablement établie.
Les Français, les Anglais, les Allemands, se fussent montrés, je crois,
dans une circonstance pareille, plus difficiles à satisfaire. Les
Américains sont, eux, un peuple jeune et dont l'histoire ne remonte pas
très loin dans l'infini des temps. Les Américains n'ont ni vieux
monuments ni vieux livres; les Américains manquent d'ancêtres... De là
un penchant très excusable à ne point examiner de trop près les «pièces»
du mort qu'on leur présente. Est-ce bien lui? Peut-être... mais il
n'importe. L'essentiel et l'urgent, c'est d'offrir à la piété populaire
des monuments à saluer.
Et comme cela est significatif! Nous nous étions habitués à considérer
ce peuple américain comme uniquement avide de bien-être; nous pensions
qu'il n'avait d'autre orgueil que celui d'être riche et fort; et
longtemps il n'eut, en effet, que cet orgueil-là. Un autre lui vient:
celui de se composer une belle histoire et d'orner son passé. Il a
d'énormes usines, de vastes banques et des bibliothèques somptueuses; et
il souffre de n'avoir pas assez de glorieuses sépultures où s'inscrivent
des dates un peu vieilles. Il y a un an, le poète Mistral avait fait
remettre, au président Roosevelt, un exemplaire de sa _Mireille_ en
provençal et je me souviens d'avoir lu dans les journaux la traduction
d'une jolie et très touchante lettre qu'à cette occasion le président
fit remettre au poète. Il avouait, le président--un peu
mélancoliquement, me sembla-t-il--que les _trusts_ ne sont pas l'unique
moyen qu'aient découvert les hommes d'être forts et qu'il y a d'autres
joies dans la vie que celles de bien fabriquer et de bien vendre...
Ne dénigrons donc point notre idéalisme; il fait des jaloux parmi ceux
dont nous sommes jaloux; et saluons très bas les braves gens qui ont
fait huit jours de mer pour venir chercher à Paris un vieux cercueil où
il est _probable_ que gît la dépouille d'un de leurs grands hommes. Il y
a là l'indice d'un sentiment neuf que les Yankees d'il y a cinquante ans
ne connaissaient pas.
Mais ne méprisons pas trop non plus les joies que donne l'argent, ni
surtout les délicieux rêves que suscite en nous la possibilité de
conquérir la fortune tout d'un coup!
Cette Loterie de la Presse a mis, autour de moi, toutes les têtes à
l'envers. «Trois lots d'un millions! Que feriez-vous si vous gagniez un
million demain?» Et l'on discute, on fait ses comptes. Les moins
gourmands déclarent qu'un lot de cent mille francs les contenterait.
«Cent mille francs? dit ma modiste; j'en demande la moitié pour être
heureuse.» On se promet des cadeaux les uns aux autres; on bâtit mille
projets puérils et charmants. Et cela déjà est un bonheur qui vaut bien
la pièce d'or dont on l'aura payé.
Car, si gagner à la loterie est une joie, c'en est une aussi, même si
l'on n'y gagne rien, de penser que, peut-être, on y gagnera quelque
chose; c'est une joie, en somme, et très réelle, que d'_espérer_; que de
vivre un mois ou deux dans l'attente du coup de hasard qui vous fera
riche. Certains philosophes trouvent immoral cet espoir-là. En quoi
l'est-il?
J'ai connu un homme de lettres très illustre (mort aujourd'hui) qui
était joueur. Il m'avouait un jour sa passion. Et, comme elle lui avait
coûté très cher, cette passion-là, je lui demandais:
--Ne vous corrigerez-vous jamais?
Il sourit:
--Non, dit-il; car, pour celui qu'amusent vraiment les caprices du
hasard, il y a, au jeu, deux émotions et, par conséquent, deux joies: la
première, c'est de gagner; la seconde, c'est de perdre.
Je crois que, tout de même, celui-là exagérait.