MENÉES DU PARTI ROYALISTE DANS LES SECTIONS.--RENTRÉE DES ÉMIGRÉS,
PERSÉCUTION DES PATRIOTES.--CONSTITUTION DIRECTORIALE, DITE DE L'AN III,
ET DÉCRETS DES 5 ET 13 FRUCTIDOR.--ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION ET DES
DÉCRETS PAR LES ASSEMBLÉES PRIMAIRES DE LA FRANCE.--RÉVOLTE DES SECTIONS
DE PARIS CONTRE LES DÉCRETS DE FRUCTIDOR ET CONTRE LA CONVENTION.
JOURNÉE DU 13 VENDÉMIAIRE. DÉFAITE DES SECTIONS INSURGÉES.--CLÔTURE DE
LA CONVENTION NATIONALE.
Battu sur les frontières, et abandonné par la cour d'Espagne, sur
laquelle il comptait le plus, le parti royaliste fut réduit à intriguer
dans l'intérieur; et il faut convenir que, dans le moment, Paris offrait
un champ vaste à ses intrigues. L'oeuvre de la constitution avançait; le
moment où la convention déposerait ses pouvoirs, où la France se
réunirait pour élire de nouveaux représentans, où une assemblée toute
neuve remplacerait celle qui avait régné si long-temps, était plus
favorable qu'aucun autre aux menées contre-révolutionnaires.
Les passions les plus vives fermentaient dans les sections de Paris. On
n'y était pas royaliste, mais on servait le royalisme sans s'en douter.
On s'était attaché à combattre les terroristes; on s'était animé par la
lutte, on voulait persécuter aussi, et on s'irritait contre la
convention, qui ne voulait pas laisser pousser la persécution trop loin.
On était toujours prêt à se souvenir que la terreur était sortie de son
sein; on lui demandait une constitution et des lois, et la fin de sa
longue dictature. La plupart des hommes qui réclamaient tout cela ne
songeaient guère aux Bourbons. C'était le riche tiers-état de 89,
c'étaient des négocians, des marchands, des propriétaires, des avocats,
des écrivains, qui voulaient enfin l'établissement des lois et la
jouissance de leurs droits; c'étaient des jeunes gens sincèrement
républicains, mais aveuglés par leur ardeur contre le système
révolutionnaire; c'étaient beaucoup d'ambitieux, écrivains de journaux
ou orateurs de sections, qui, pour prendre aussi leur place, désiraient
que la convention se retirât devant eux; les royalistes se cachaient
derrière cette masse. On comptait parmi ceux-ci quelques émigrés,
quelques prêtres rentrés, quelques créatures de l'ancienne cour, qui
avaient perdu des places, et beaucoup d'indifférens et de poltrons qui
redoutaient une liberté orageuse. Ces derniers n'allaient pas dans les
sections; mais les premiers y étaient assidus, et employaient tous les
moyens pour les agiter. L'instruction donnée par les agens royalistes à
leurs affidés était de prendre le langage des sectionnaires, de réclamer
les mêmes choses, de demander comme eux la punition des terroristes,
l'achèvement de la constitution, le procès des députés montagnards; mais
à demander tout cela avec plus de violence, de manière à compromettre
les sections avec la convention, et à provoquer de nouveaux mouvemens;
car tout mouvement était une chance, et pouvait du moins dégoûter d'une
république si tumultueuse.
De telles menées n'étaient heureusement possibles qu'à Paris, car c'est
toujours la ville de France la plus agitée; c'est celle où l'on discute
le plus chaudement sur les intérêts publics, où l'on a le goût et la
prétention d'influer sur le gouvernement, et où commence toujours
l'opposition. Excepté Lyon, Marseille et Toulon, où l'on s'égorgeait, le
reste de la France prenait à ces agitations politiques infiniment moins
de part que les sections de Paris.
A tout ce qu'ils disaient ou faisaient dire dans les sections, les
intrigans au service du royalisme ajoutaient des pamphlets et des
articles de journaux. Ils mentaient ensuite selon leur usage, se
donnaient une importance qu'ils n'avaient pas, et écrivaient à
l'étranger qu'ils avaient séduit les principaux chefs du gouvernement.
C'est avec ces mensonges qu'ils se procuraient de l'argent, et qu'ils
venaient d'obtenir quelques mille livres sterling de l'Angleterre. Il
est constant néanmoins que, s'ils n'avaient gagné ni Tallien, ni Hoche,
comme ils le disaient, ils avaient réussi pourtant auprès de quelques
conventionnels, deux ou trois, peut-être. On nommait Rovère et Saladin,
deux fougueux révolutionnaires, devenus maintenant de fougueux
réacteurs. On croit aussi qu'ils avaient touché, par des moyens plus
délicats, quelques-uns de ces députés d'opinion moyenne, qui se
sentaient quelque penchant pour une monarchie représentative,
c'est-à-dire pour un Bourbon, soi-disant lié par des lois à l'anglaise.
A Pichegru, on avait offert un château, des canons et de l'argent; à
quelques législateurs ou membres des comités, on avait pu dire: «La
France est trop grande pour être république; elle serait bien plus
heureuse avec un roi, des ministres responsables, des pairs héréditaires
et des députés.» Cette idée, sans être suggérée, devait naturellement
venir à plus d'un personnage, surtout à ceux qui étaient propres à
remplir les fonctions de députés ou de pairs héréditaires. On regardait
alors comme royalistes secrets MM. Lanjuinais et Boissy-d'Anglas, Henri
Larivière, Lesage (d'Eure-et-Loir).
On voit que les moyens de l'agence n'étaient pas très-puissans; mais ils
suffisaient pour troubler la tranquillité publique, pour inquiéter les
esprits, pour rappeler surtout à la mémoire des Français, ces Bourbons,
les seuls ennemis qu'eut encore la république, et que ses armes
n'eussent pu vaincre, car on ne détruit pas les souvenirs avec des
baïonnettes.
Parmi les soixante-treize, il y avait plus d'un monarchien; mais en
général ils étaient républicains; les girondins l'étaient tous, ou
presque tous. Cependant les journaux de la contre-révolution les
louaient avec affectation, et avaient ainsi réussi à les rendre suspects
aux thermidoriens. Pour se défendre de ces éloges, les soixante-treize
et les vingt-deux protestaient de leur attachement à la république; car
personne alors n'eût osé parler froidement de cette république. Quelle
affreuse contradiction, en effet, si on ne l'eût pas aimée, que d'avoir
sacrifié tant de trésors, tant de sang à son établissement! que d'avoir
immolé des milliers de Français soit dans la guerre civile, soit dans la
guerre étrangère! Il fallait donc bien l'aimer, ou du moins le dire!
Cependant, malgré ces protestations, les thermidoriens étaient en
défiance; ils ne comptaient que sur M. Daunou, dont on connaissait la
probité et les principes sévères, et sur Louvet, dont l'âme ardente
était restée républicaine. Celui-ci, en effet, après avoir perdu tant
d'illustres amis, couru tant de dangers, ne comprenait pas que ce pût
être en vain; il ne comprenait pas que tant de belles vies eussent été
détruites pour aboutir à la royauté; il s'était tout à fait rattaché aux
thermidoriens. Les thermidoriens se rattachaient eux-mêmes de jour en
jour aux montagnards, à cette masse de républicains inébranlables, dont
ils avaient sacrifié un assez grand nombre.
Ils voulaient provoquer d'abord des mesures contre la rentrée des
émigrés, qui continuaient de reparaître en foule, les uns avec de faux
passeports et sous des noms supposés, les autres sous le prétexte de
venir demander leur radiation. Presque tous présentaient de faux
certificats de résidence, disaient n'être pas sortis de France, et
s'être seulement cachés, ou n'avoir été poursuivis qu'à l'occasion des
événemens du 31 mai. Sous le prétexte de solliciter auprès du comité de
sûreté générale, ils remplissaient Paris, et quelques-uns contribuaient
aux agitations des sections. Parmi les personnages les plus marquans
rentrés à Paris, était madame de Staël, qui venait de reparaître en
France à la suite de son mari, ambassadeur de Suède. Elle avait ouvert
son salon, où elle satisfaisait le besoin de déployer ses facultés
brillantes. Une république était loin de déplaire à la hardiesse de son
esprit, mais elle ne l'eût acceptée qu'à condition d'y voir briller ses
amis proscrits, à condition de n'y plus voir ces révolutionnaires qui
passaient sans doute pour des hommes énergiques, mais grossiers et
dépourvus d'esprit. On voulait bien en effet recevoir de leurs mains la
république sauvée, mais en les excluant bien vite de la tribune et du
gouvernement. Des étrangers de distinction, tous les ambassadeurs des
puissances, les gens de lettres les plus renommés par leur esprit, se
réunissaient chez madame de Staël. Ce n'était plus le salon de madame
Tallien, c'était le sien qui maintenant attirait toute l'attention, et
on pouvait mesurer par là le changement que la société française avait
subi depuis six mois. On disait que madame de Staël intercédait pour des
émigrés; on prétendait qu'elle voulait faire rappeler Narbonne, Jaucourt
et plusieurs autres. Legendre la dénonça formellement à la tribune. On
se plaignit dans les journaux, de l'influence que voulaient exercer les
coteries formées autour des ambassadeurs étrangers, enfin on demanda la
suspension des radiations. Les thermidoriens firent décréter de plus,
que tout émigré rentré pour demander sa radiation, serait tenu de
retourner dans sa commune, et d'y attendre la décision du comité de
sûreté générale[5]. On espérait, par ce moyen, délivrer la capitale
d'une foule d'intrigans qui contribuaient à l'agiter.
[5] Décret du 18 août.
Les thermidoriens voulaient en même temps arrêter les persécutions dont
les patriotes étaient l'objet; ils avaient fait élargir par le comité de
sûreté générale, Pache, Bourbotte, le fameux Héron, et un grand nombre
d'autres. Il faut convenir qu'ils auraient pu mieux choisir que ce
dernier pour rendre justice aux patriotes. Des sections avaient déjà
fait des pétitions, comme on l'a vu, au sujet de ces élargissemens;
elles en firent de nouvelles. Les comités répondirent qu'il faudrait
enfin juger les patriotes renfermés, et ne pas les détenir plus
long-temps s'ils étaient innocens. Proposer leur jugement, c'était
proposer leur élargissement, car leurs délits étaient pour la plupart de
ces délits politiques, insaisissables de leur nature. Excepté quelques
membres des comités révolutionnaires, signalés par des excès atroces, la
plupart ne pouvaient être légalement condamnés. Plusieurs sections
vinrent demander qu'on leur accordât quelques jours de permanence, pour
motiver l'arrestation et le désarmement de ceux qu'elles avaient
enfermés; elles dirent que dans le premier moment elles n'avaient pu ni
rechercher les preuves, ni donner des motifs; mais elles offraient de
les fournir. On n'écouta pas ces propositions, qui cachaient le désir de
s'assembler et d'obtenir la permanence; et on demanda aux comités un
projet pour mettre en jugement les patriotes détenus.
Une violente dispute s'éleva sur ce projet. Les uns voulaient envoyer
les patriotes par devant les tribunaux des départemens; les autres, se
défiant des passions locales, s'opposaient à ce mode de jugement, et
voulaient qu'on choisît dans la convention une commission de douze
membres, pour faire le triage des détenus, pour élargir ceux contre
lesquels ne s'élevaient pas des charges suffisantes, et traduire les
autres devant les tribunaux criminels. Ils disaient que cette
commission, étrangère aux haines qui fermentaient dans les départemens,
ferait meilleure justice, et ne confondrait pas les patriotes compromis
par l'ardeur de leur zèle, avec les hommes coupables qui avaient pris
part aux cruautés de la tyrannie décemvirale. Tous les ennemis
opiniâtres des patriotes se soulevèrent à l'idée de cette commission,
qui allait agir comme le comité de sûreté générale renouvelé après le 9
thermidor, c'est-à-dire élargir en masse. Ils demandèrent comment cette
commission de douze membres pourrait juger vingt ou vingt-cinq mille
affaires. On répondit tout simplement qu'elle ferait comme le comité de
sûreté générale, qui en avait jugé quatre-vingt ou cent mille, lors de
l'ouverture des prisons. Mais c'était justement de cette manière de
juger qu'on ne voulait pas. Après plusieurs jours de débats, entremêlés
de pétitions plus hardies les unes que les autres, on décida enfin que
les patriotes seraient jugés par les tribunaux des départemens, et on
renvoya le décret aux comités pour en modifier certaines dispositions
secondaires. Il fallut consentir aussi à la continuation du rapport sur
les députés compromis dans leurs missions. On décréta d'arrestation[6]
Lequinio, Lanot, Lefiot, Dupin, Bô, Piorry, Maxieu, Chaudron-Rousseau,
Laplanche, Fouché; et on commença le procès de Lebon. Dans cet instant,
la convention avait autant de ses membres en prison qu'au temps de la
terreur. Ainsi les partisans de la clémence n'avaient rien à regretter,
et avaient rendu le mal pour le mal.
La constitution avait été présentée par la commission des onze; elle fut
discutée pendant les trois mois de messidor, thermidor et fructidor an
III, et fut successivement décrétée avec peu de changemens. Ses auteurs
étaient Lesage, Daunou, Boissy-d'Anglas, Creuzé-Latouche, Berlier,
Louvet, Larévellière-Lépeaux, Lanjuinais, Durand-Maillane, Baudin (des
Ardennes) et Thibaudeau. Sieyès n'avait pas voulu faire partie de cette
commission; car en fait de constitution, il était encore plus absolu
que sur tout le reste. Les constitutions étaient l'objet des réflexions
de toute sa vie; elles étaient sa vocation particulière. Il en avait une
toute prête dans sa tête; et il n'était pas homme à en faire le
sacrifice. Il vint la proposer en son nom et sans l'intermédiaire de la
commission. L'assemblée, par égard pour son génie, voulut bien
l'écouter, mais n'adopta pas son projet. On la verra reparaître plus
tard, et il sera temps alors de faire connaître cette conception,
remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. Celle qui fut adoptée
était analogue aux progrès qu'avaient faits les esprits. En 91, on était
à la fois si novice et si bienveillant, qu'on n'avait pas pu concevoir
l'existence d'un corps aristocratique contrôlant les volontés de la
représentation nationale, et on avait cependant admis, conservé avec
respect, et presque avec amour, le pouvoir royal. Pourtant, en y
réfléchissant mieux, on aurait vu qu'un corps aristocratique est de tous
les pays, et même qu'il convient plus particulièrement aux républiques;
qu'un grand état se passe très-bien d'un roi, mais jamais d'un sénat. En
1795, on venait de voir à quels désordres est exposée une assemblée
unique, on consentit à l'établissement d'un corps législatif partagé en
deux assemblées. On était alors moins irrité contre l'aristocratie que
contre la royauté, parce qu'en effet on redoutait davantage la dernière.
Aussi mit-on plus de soin à s'en défendre dans la composition d'un
pouvoir exécutif. Il y avait dans la commission un parti monarchique,
composé de Lesage, Lanjuinais, Durand-Maillane et Boissy-d'Anglas. Ce
parti proposait un président; on n'en voulut pas. «Peut-être un jour,
dit Louvet, on vous nommerait un Bourbon.» Baudin (des Ardennes) et
Daunou proposaient deux consuls; d'autres en demandaient trois. On
préféra cinq directeurs délibérant à la majorité. On ne donna à ce
pouvoir exécutif aucun des attributs essentiels de la royauté, comme
l'inviolabilité, la sanction des lois, le pouvoir judiciaire, le droit
de paix et de guerre. Il avait la simple inviolabilité des députés, la
promulgation et l'exécution des lois, la direction, mais non le vote de
la guerre, la négociation, mais non la ratification des traités.
[6] Décrets des 8 et 9 août.
Telles furent les bases sur lesquelles reposa la constitution
directoriale. En conséquence on décréta:
Un conseil, dit _des Cinq-Cents_, composé de cinq cents membres, âgés de
trente ans au moins, ayant seuls la proposition des lois, se renouvelant
par tiers tous les ans;
Un conseil, dit _des Anciens_, composé de deux cent cinquante membres,
âgés de quarante ans au moins, tous ou veufs ou mariés, ayant la
sanction des lois, se renouvelant aussi par tiers;
Enfin un directoire exécutif, composé de cinq membres, délibérant à la
majorité, se renouvelant tous les ans par cinquième, ayant des ministres
responsables, promulgant les lois et les faisant exécuter, ayant la
disposition des forces de terre et de mer, les relations extérieures, la
faculté de repousser les premières hostilités, mais ne pouvant faire la
guerre sans le consentement du corps législatif; négociant les traités
et les soumettant à la ratification du corps législatif, sauf les
articles secrets qu'il avait la faculté de stipuler s'ils n'étaient pas
destructifs des articles patens.
Tous ces pouvoirs étaient nommés de la manière suivante:
Tous les citoyens âgés de vingt-un ans se réunissaient de droit en
assemblée primaire tous les premiers du mois de prairial, et nommaient
des assemblées électorales. Ces assemblées électorales se réunissaient
tous les 20 de prairial, et nommaient les deux conseils. Les deux
conseils nommaient le directoire. On avait pensé que le pouvoir
exécutif, étant nommé par le pouvoir législatif, en serait plus
dépendant; on fut déterminé aussi par une raison tirée des
circonstances. La république n'étant pas encore dans les habitudes de la
France, et étant plutôt une opinion des hommes éclairés ou compromis
dans la révolution qu'un sentiment général, on ne voulut pas confier la
composition du pouvoir exécutif aux masses. On pensait donc que, dans
les premières années surtout, les auteurs de la révolution, devant
dominer naturellement dans le corps législatif, choisiraient des
directeurs capables de défendre leur ouvrage.
Le pouvoir judiciaire fut confié à des juges électifs. On institua des
juges de paix. On établit un tribunal civil par département, jugeant en
première instance les causes du département, et en appel celles des
départemens voisins. On ajouta une cour criminelle composée de cinq
membres et d'un jury.
On n'admit point d'assemblées communales, mais des administrations
municipales et départementales composées de trois ou cinq membres et
davantage, suivant la population; elles devaient être formées par la
voie d'élection. L'expérience fit adopter des dispositions accessoires
et d'une grande importance. Ainsi le corps législatif désignait lui-même
sa résidence, et pouvait se transporter dans la commune qu'il lui
plaisait de choisir. Aucune loi ne pouvait être discutée sans trois
lectures préalables, à moins qu'elle ne fût qualifiée de mesure
d'urgence, et reconnue telle par le conseil des anciens. C'était un
moyen de prévenir ces résolutions si rapides et si tôt rapportées, que
la convention avait prises si souvent. Enfin, toute société se
qualifiant de populaire, tenant des séances publiques, ayant un bureau,
des tribunes, des affiliations, était interdite. La presse était
entièrement libre. Les émigrés étaient expulsés à jamais du territoire
de la république; les biens nationaux irrévocablement acquis aux
acheteurs. Tous les cultes furent déclarés libres, quoique non reconnus,
ni salariés par l'état.
Telle fut la constitution par laquelle on espérait maintenir la France
en république. Il se présentait une question importante: la
constituante, par ostentation de désintéressement, s'était exclue du
corps législatif qui la remplaça; la convention ferait-elle de même? Il
faut en convenir, une pareille détermination eût été une grande
imprudence. Chez un peuple mobile, qui, après avoir vécu quatorze
siècles sous la monarchie, l'avait renversée dans un moment
d'enthousiasme, la république n'était pas tellement dans les moeurs,
qu'on pût en abandonner l'établissement au seul cours des choses. La
révolution ne pouvait être bien défendue que par ses auteurs. La
convention était composée en grande partie de constituants et de membres
de la législative; elle réunissait les hommes qui avaient aboli
l'ancienne constitution féodale le 14 juillet et le 4 août 1789, qui
avaient renversé le trône au 10 août, qui avaient, le 21 janvier,
immolé le chef de la dynastie des Bourbons, et qui, pendant trois ans,
avaient fait contre l'Europe des efforts inouis pour soutenir leur
ouvrage; eux seuls étaient capables de bien défendre la révolution,
consacrée dans la constitution directoriale. Aussi, ne se targuant pas
d'un vain désintéressement, ils décrétèrent, le 5 fructidor (22 août),
que le nouveau corps législatif se composerait des deux tiers de la
convention, et qu'il ne serait nommé qu'un nouveau tiers. La question
était de savoir si la convention désignerait elle-même les deux tiers à
conserver, ou si elle laisserait ce soin aux assemblées électorales.
Après une dispute épouvantable, il fut convenu, le 13 fructidor (30
août), que les assemblées électorales seraient chargées de ce choix. On
décida que les assemblées primaires se réuniraient le 20 fructidor (6
septembre) pour accepter la constitution et les deux décrets des 5 et 13
fructidor. On décréta, en outre, qu'après avoir émis leur vote sur la
constitution et les décrets, les assemblées primaires se réuniraient de
nouveau, et feraient actuellement, c'est-à-dire en l'an III (1795), les
élections du 1er prairial de l'année suivante. La convention annonçait
par là qu'elle allait déposer la dictature, et mettre la constitution en
activité. Elle décréta aussi que les armées, quoique privées
ordinairement du droit de délibérer, se réuniraient cependant sur le
champ de bataille qu'elles occuperaient dans le moment, pour voter la
constitution. Il fallait, disait-on, que ceux qui devaient la défendre
pussent la consentir. C'était intéresser les armées à la révolution par
leur vote même.
A peine ces résolutions furent-elles prises, que les ennemis si nombreux
et si divers de la convention s'en montrèrent désolés. Peu importait la
constitution à la plupart d'entre eux. Toute constitution leur
convenait, pourvu qu'elle donnât lieu à un renouvellement général de
tous les membres du gouvernement. Les royalistes voulaient ce
renouvellement pour amener du trouble, pour réunir le plus grand nombre
possible d'hommes de leur choix, et pour se servir de la république même
au profit de la royauté; ils le voulaient surtout pour écarter les
conventionnels, si intéressés à combattre la contre-révolution, et pour
appeler des hommes nouveaux, inexpérimentés, non compromis, et plus
aisés à séduire. Beaucoup de gens de lettres, d'écrivains, d'hommes
inconnus, empressés de s'élancer dans la carrière politique, non par
esprit de contre-révolution, mais par ambition personnelle, désiraient
aussi ce renouvellement complet, pour avoir un plus grand nombre de
places à occuper. Les uns et les autres se répandirent dans les
sections, et les excitèrent contre les décrets. La convention,
disaient-ils, voulait se perpétuer au pouvoir; elle parlait des droits
du peuple, et cependant elle en ajournait indéfiniment l'exercice; elle
lui commandait ses choix, elle ne lui permettait pas de préférer les
hommes qui étaient restés purs de crimes; elle voulait conserver
forcément une majorité composée d'hommes qui avaient couvert la France
d'échafauds. Ainsi, ajoutaient-ils, la nouvelle législature ne serait
pas purgée de tous les terroristes; ainsi la France ne serait pas
entièrement rassurée sur son avenir, et n'aurait pas la certitude de ne
jamais voir renaître un régime affreux. Ces déclamations agissaient sur
un grand nombre d'esprits: toute la bourgeoisie des sections, qui
voulait bien les nouvelles institutions telles qu'on les lui donnait,
mais qui avait une peur excessive du retour de la terreur; des hommes
sincères, mais irréfléchis, qui rêvaient une république sans tache, et
qui souhaitaient placer au pouvoir une génération nouvelle et pure; des
jeunes gens, épris de ces mêmes chimères, beaucoup d'imaginations avides
de nouveauté, voyaient avec le plus vif regret la convention se
perpétuer ainsi pendant deux ou trois ans. La cohue des journalistes se
souleva. Une foule d'hommes, qui avaient rang dans la littérature, ou
qui avaient figuré dans les anciennes assemblées, parurent aux tribunes
des sections. MM. Suard, Morellet, Lacretelle jeune, Fiévée, Vaublaric,
Pastoret, Dupont de Nemours, Quatremère de Quincy, Delalot, le fougueux
converti La Harpe, le général Miranda, échappé des prisons où l'avait
fait enfermer sa conduite à Nerwinde, l'espagnol Marchenna, soustrait à
la proscription de ses amis les girondins, le chef de l'agence royaliste
Lemaître, se signalèrent par des pamphlets ou des discours véhémens dans
les sections: le déchaînement fut universel.
Le plan à suivre était tout simple, c'était d'accepter la constitution
et de rejeter les décrets. C'est ce qu'on proposa de faire à Paris, et
ce qu'on engagea toutes les sections de la France à faire aussi. Mais
les intrigans qui agitaient les sections, et qui voulaient pousser
l'opposition jusqu'à l'insurrection, désiraient un plan plus étendu. Ils
voulaient que les assemblées primaires, après avoir accepté la
constitution et rejeté les décrets des 5 et 13 fructidor, se
constituassent en permanence; qu'elles déclarassent les pouvoirs de la
convention expirés, et les assemblées électorales libres de choisir
leurs députés partout où il leur plairait de les prendre; enfin,
qu'elles ne consentissent à se séparer qu'après l'installation du
nouveau corps législatif. Les agens de Lemaître firent parvenir ce plan
dans les environs de Paris; ils écrivirent en Normandie, où l'on
intriguait beaucoup pour le régime de 91; en Bretagne, dans la Gironde,
partout où ils avaient des relations. L'une de leurs lettres fut
saisie, et publiée à la tribune. La convention vit sans effroi les
préparatifs qu'on faisait contre elle, et attendit avec calme la
décision des assemblées primaires de toute la France, certaine que la
majorité se prononcerait en sa faveur. Cependant, soupçonnant
l'intention d'une nouvelle journée, elle fit avancer quelques troupes,
et les réunit dans le camp des Sablons, sous Paris.
La section Lepelletier, autrefois Saint-Thomas, ne pouvait manquer de se
distinguer ici; elle vint, avec celles du Mail, de la Butte-des-Moulins,
des Champs-Elysées, du Théâtre-Français (l'Odéon), adresser des
pétitions à l'assemblée. Elles s'accordaient toutes à demander si les
Parisiens avaient démérité, si on se défiait d'eux, puisqu'on appelait
des troupes; elles se plaignaient de la prétendue violence faite à leurs
choix, et se servaient de ces expressions insolentes: «Méritez nos
choix, et ne les commandez pas.» La convention répondit d'une manière
ferme à toutes ces adresses, et se borna à dire qu'elle attendait avec
respect la manifestation de la volonté nationale, qu'elle s'y
soumettrait dès qu'elle serait connue, et qu'elle obligerait tout le
monde à s'y soumettre.
Ce qu'on voulait surtout, c'était établir un point central pour
communiquer avec toutes les sections, pour leur donner une impulsion
commune, et pour organiser ainsi la révolte. On avait eu assez
d'exemples sous les yeux, pour savoir que c'était là le premier besoin.
La section Lepelletier s'institua centre; elle avait droit à cet
honneur, car elle avait toujours été la plus ardente. Elle commença par
publier un acte de garantie aussi maladroit qu'inutile. Les pouvoirs du
corps constituant, disait-elle, cessaient en présence du peuple
souverain; les assemblées primaires représentaient le peuple souverain;
elles avaient le droit d'exprimer une opinion quelconque sur la
constitution et sur les décrets; elles étaient sous la sauvegarde les
unes des autres; elles se devaient la garantie réciproque de leur
indépendance. Personne ne niait cela, sauf une modification qu'il
fallait ajouter à ces maximes; c'est que le corps constituant conservait
ses pouvoirs jusqu'à ce que la décision de la majorité fût connue. Du
reste, ces vaines généralités n'étaient qu'un moyen pour arriver à une
autre mesure. La section Lepelletier proposa aux quarante-huit sections
de Paris de désigner chacune un commissaire, pour exprimer les sentimens
des citoyens de la capitale sur la constitution et les décrets. Ici
commençait l'infraction aux lois; car il était défendu aux assemblées
primaires de communiquer entre elles, de s'envoyer des commissaires ou
des adresses. La convention cassa l'arrêté, et déclara qu'elle
considérerait son exécution comme un attentat à la sûreté publique.
Les sections n'étant pas encore assez enhardies cédèrent, et se mirent à
recueillir les votes sur la constitution et les décrets. Elles
commencèrent par chasser, sans aucune forme légale, les patriotes qui
venaient voter dans leur sein. Dans les unes, on les mit tout simplement
à la porte de la salle; dans les autres, on leur signifia, par des
placards, qu'ils eussent à rester chez eux, car s'ils paraissaient à la
section on les en chasserait ignominieusement. Les individus privés
ainsi d'exercer leurs droits étaient fort nombreux; ils accoururent à la
convention pour réclamer contre la violence qui leur était faite. La
convention désapprouva la conduite des sections, mais refusa
d'intervenir, pour ne point paraître recruter des votes, et pour que
l'abus même prouvât la liberté de la délibération. Les patriotes,
chassés de leurs sections, s'étaient réfugiés dans les tribunes de la
convention; ils les occupaient en grand nombre, et tous les jours ils
demandaient aux comités de leur rendre leurs armes, assurant qu'ils
étaient prêts à les employer à la défense de la république.
Toutes les sections de Paris, excepté celle des Quinze-Vingts,
acceptèrent la constitution, et rejetèrent les décrets. Il n'en fut
point de même dans le reste de la France. L'opposition, comme il arrive
toujours, était moins ardente dans les provinces que dans la capitale.
Les royalistes, les intrigans, les ambitieux, qui avaient intérêt à
presser le renouvellement du corps législatif et du gouvernement,
n'étaient nombreux qu'à Paris; aussi, dans les provinces, les assemblées
furent-elles calmes, quoique parfaitement libres; elles adoptèrent la
constitution à la presque unanimité, et les décrets à une grande
majorité. Quant aux armées, elles reçurent la constitution avec
enthousiasme dans la Bretagne et la Vendée, aux Alpes et sur le Rhin.
Les camps, changés en assemblées primaires, retentirent d'acclamations.
Ils étaient pleins d'hommes dévoués à la révolution, et qui lui étaient
attachés par les sacrifices mêmes qu'ils avaient faits pour elle. Ce
déchaînement qu'on montrait à Paris contre le gouvernement
révolutionnaire était tout à fait inconnu dans les armées. Les
réquisitionnaires de 1793, dont elles étaient remplies, conservaient le
plus grand souvenir de ce fameux comité, qui les avait bien mieux
conduits et nourris que le nouveau gouvernement. Arrachés à la vie
privée, habitués à braver les fatigues et la mort, nourris de gloire et
d'illusions, ils avaient encore cet enthousiasme qui, dans l'intérieur
de la France, commençait à se dissiper; ils étaient fiers de se dire
soldats d'une république défendue par eux contre tous les rois de
l'Europe, et qui, en quelque sorte, était leur ouvrage. Ils juraient
avec sincérité de ne pas la laisser périr. L'armée de Sambre-et-Meuse,
que commandait Jourdan, partageait les nobles sentimens de son brave
chef. C'était elle qui avait vaincu à Watignies et débloqué Maubeuge;
c'était elle qui avait vaincu à Fleurus et donné la Belgique à la
France; c'était elle enfin, qui, par les victoires de l'Ourthe et de la
Roër, venait de lui assurer la ligne du Rhin. Cette armée, qui avait le
mieux mérité de la république, lui était aussi le plus attachée. Elle
venait de passer le Rhin; elle s'arrêta sur le champ de bataille, et on
vit soixante mille hommes accepter à la fois la nouvelle constitution
républicaine.
Ces nouvelles, arrivant successivement à Paris, réjouissaient la
convention et attristaient fort les sectionnaires. Chaque jour, ils
venaient présenter des adresses, où ils déclaraient le vote de leur
assemblée, et annonçaient avec une joie insultante que la constitution
était acceptée et les décrets rejetés. Les patriotes amassés dans les
tribunes murmuraient; mais dans le même instant on lisait des
procès-verbaux envoyés des départemens, qui, presque tous, annonçaient
l'acceptation et de la constitution et des décrets. Alors les patriotes
éclataient en applaudissemens furibonds, et narguaient de leurs éclats
de joie les pétitionnaires des sections assis à la barre. Les derniers
jours de fructidor se passèrent en scènes de ce genre. Enfin le 1er
vendémiaire de l'an IV (23 septembre 1795), le résultat général des
votes fut proclamé.
La constitution était acceptée à la presque unanimité des votans, et les
décrets à une immense majorité. Quelques mille voix cependant s'étaient
prononcées contre les décrets, et ça et là quelques-unes avaient osé
demander un roi: c'était une preuve suffisante que la plus parfaite
liberté avait régné dans les assemblées primaires. Ce même jour, la
constitution et les décrets furent solennellement déclarés par la
convention lois de l'état. Cette déclaration fut suivie
d'applaudissemens prolongés. La convention décréta ensuite que les
assemblées primaires qui n'avaient pas encore nommé leurs électeurs,
devraient achever cette nomination avant le 10 vendémiaire (2 octobre);
que les assemblées électorales se formeraient le 20, et devraient finir
leurs opérations au plus tard le 29 (21 octobre); qu'enfin le nouveau
corps législatif se réunirait le 15 brumaire (6 novembre).
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les sectionnaires. Ils avaient
espéré jusqu'au dernier moment que la France donnerait un vote semblable
à celui de Paris, et qu'ils seraient délivrés de ce qu'ils appelaient
les deux tiers; mais le dernier décret ne leur permettait plus aucun
espoir. Affectant de ne pas croire à une loyale supputation des votes,
ils envoyèrent des commissaires au comité des décrets, pour vérifier les
procès-verbaux. Cette injurieuse démarche ne fut point mal accueillie.
On consentit à leur montrer les procès-verbaux et à leur laisser faire
le compte des votes; ils le trouvèrent exact. Dès lors ils n'eurent plus
même cette malheureuse objection d'une erreur de calcul ou d'un
mensonge; il ne leur resta plus que l'insurrection. Mais c'était un
parti violent, et il n'était pas aisé de s'y résoudre. Les ambitieux qui
désiraient éloigner les hommes de la révolution, pour prendre leur place
dans le gouvernement républicain; les jeunes gens qui voulaient étaler
leur courage, et qui avaient même servi pour la plupart; les royalistes
enfin qui n'avaient d'autre ressource qu'une attaque de vive force,
pouvaient s'exposer volontiers à la chance d'un combat; mais cette masse
d'hommes paisibles, entraînés à figurer dans les sections par peur des
terroristes plutôt que par courage politique, n'étaient pas faciles à
décider. D'abord l'insurrection ne convenait pas à leurs principes;
comment, en effet, des ennemis de l'anarchie pouvaient-ils attaquer le
pouvoir établi et reconnu? Les partis, il est vrai, craignent peu les
contradictions: mais comment des bourgeois, qui n'étaient jamais sortis
de leurs comptoirs ou de leurs maisons, oseraient-ils attaquer des
troupes de ligne, armées de canons? Cependant les intrigans royalistes,
les ambitieux, se jetèrent dans les sections, parlèrent d'intérêt public
et d'honneur; ils dirent qu'il n'y avait pas de sûreté à être gouverné
encore par des conventionnels; qu'on resterait toujours exposé au
terrorisme, que du reste il était honteux de reculer et de se laisser
soumettre. On s'adressa à la vanité. Les jeunes gens qui revenaient des
armées firent grand bruit, entraînèrent les timides, les empêchèrent de
manifester leurs craintes, et tout se prépara pour un coup d'éclat. Des
groupes de jeunes gens parcouraient les rues en criant: _A bas les deux
tiers!_ Lorsque les soldats de la convention voulaient les disperser et
les empêcher de proférer des cris séditieux, ils ripostaient à coups de
fusil. Il y eut différentes émeutes, le plusieurs coups de feu au milieu
même du Palais-Royal.
Lemaître et ses collègues, voyant le succès de leurs projets, avaient
fait venir à Paris plusieurs chefs de chouans et un certain nombre
d'émigrés; ils les tenaient cachés, et n'attendaient que le premier
signal pour les faire paraître. Ils avaient réussi à provoquer des
mouvemens à Orléans, à Chartres, à Dreux, à Verneuil et à Nonancourt. A
Chartres, un représentant, Letellier, n'ayant pu empêcher une émeute,
s'était brûlé la cervelle. Quoique ces mouvemens eussent été réprimés,
un succès à Paris pouvait entraîner un mouvement général. Rien ne fut
oublié pour le fomenter, et bientôt le succès des conspirateurs parut
complet.
Le projet de l'insurrection n'était pas encore résolu; mais les honnêtes
bourgeois de Paris se laissaient peu à peu entraîner par des jeunes gens
et des intrigans. Bientôt ils allaient, de bravades en bravades, se
trouver engagés irrévocablement. La section Lepelletier était toujours
la plus agitée. Ce qu'il fallait, avant de songer à aucune tentative,
c'était, comme nous l'avons dit, établir une direction centrale. On en
cherchait depuis longtemps le moyen. On pensa que l'assemblée des
électeurs, nommée par toutes les assemblées primaires de Paris, pourrait
devenir cette autorité centrale; mais, d'après le dernier décret, cette
assemblée ne devait pas se réunir avant le 20; et on ne voulait pas
attendre aussi longtemps. La section Lepelletier imagina alors un
arrêté, fondé sur un motif assez singulier. La constitution,
disait-elle, ne mettait que vingt jours d'intervalle entre la réunion
des assemblées primaires et celle des assemblées électorales. Les
assemblées primaires s'étaient réunies cette fois le 20 fructidor, les
assemblées électorales devaient donc se réunir le 10 vendémiaire. La
convention n'avait fixé cette réunion que pour le 20; mais c'était
évidemment pour retarder encore la mise en activité de la constitution
et le partage du pouvoir avec le nouveau tiers. En conséquence, pour
sauvegarder les droits de citoyens, la section Lepelletier arrêtait que
les électeurs déjà nommés se réuniraient sur-le-champ; elle communiqua
l'arrêté aux autres sections pour le leur faire approuver. Il le fut par
plusieurs d'entre elles. La réunion fut fixée pour le 11, au
Théâtre-Français (salle de l'Odéon).
Le 11 vendémiaire (3 octobre), une partie des électeurs se rassembla
dans la salle du théâtre, sous la protection de quelques bataillons de
la garde nationale. Une multitude de curieux accoururent sur la place de
l'Odéon, et formèrent bientôt un rassemblement considérable. Les comités
de sûreté générale et de salut public, les trois représentans qui depuis
le 4 prairial avaient conservé la direction de la force armée, étaient
toujours réunis dans les occasions importantes. Ils coururent à la
convention lui dénoncer cette première démarche, qui dénotait évidemment
un projet d'insurrection. La convention était assemblée pour célébrer
une fête funèbre dans la salle de ses séances, en l'honneur des
malheureux girondins. On voulait remettre la fête; Tallien s'y opposa;
il dit qu'il ne serait pas digne de l'assemblée de l'interrompre, et
qu'elle devait vaquer à ses travaux accoutumés, au milieu de tous les
périls. On rendit un décret portant l'ordre de se séparer, à toute
réunion d'électeurs, formée ou d'une manière illégale, ou avant le
terme prescrit, ou pour un objet étranger à ses fonctions électorales.
Pour ouvrir une issue à ceux qui auraient envie de reculer, on ajouta au
décret que tous ceux qui, entraînés à des démarches illégales,
rentreraient immédiatement dans le devoir, seraient exempts de
poursuites. Sur-le-champ des officiers de police, escortés seulement de
six dragons, furent envoyés sur la place de l'Odéon pour faire la
proclamation du décret. Les comités voulaient autant que possible éviter
l'emploi de la force. La foule s'était augmentée à l'Odéon, surtout vers
la nuit. L'intérieur du théâtre était mal éclairé; une multitude de
sectionnaires occupaient les loges; ceux qui prenaient une part active à
l'événement se promenaient sur le théâtre avec agitation. On n'osait
rien délibérer, rien décider. En apprenant l'arrivée des officiers de
police chargés de lire le décret, on courut sur la place de l'Odéon.
Déjà la foule les avait entourés; on se précipita sur eux, on éteignit
les torches qu'ils portaient, et on obligea les dragons à s'enfuir. On
rentra alors dans la salle du théâtre, en s'applaudissant de ce succès;
on fit des discours, on se promit avec serment de résister à la
tyrannie; mais aucune mesure ne fut prise pour appuyer la démarche
décisive qu'on venait de faire. La nuit s'avançait: beaucoup de curieux
et de sectionnaires se retiraient; la salle commença à se dégarnir, et
finit par être abandonnée tout à fait à l'approche de la force armée,
qui arriva bientôt. En effet, les comités avaient ordonné au général
Menou, nommé, depuis le 4 prairial, général de l'armée de l'intérieur,
de faire avancer une colonne du camp des Sablons. La colonne arriva avec
deux pièces de canon, et ne trouva plus personne ni sur la place, ni
dans la salle de l'Odéon.
Cette scène, quoique sans résultat, causa néanmoins une grande émotion.
Les sectionnaires venaient d'essayer leurs forces, et avaient pris
quelque courage, comme il arrive toujours après une première incartade.
La convention et ses partisans avaient vu avec effroi les événemens de
cette journée, et, plus prompts à croire aux résolutions de leurs
adversaires, que leurs adversaires à les former, ils n'avaient plus
douté de l'insurrection. Les patriotes, mécontens de la convention, qui
les avait si rudement traités, mais pleins de leur ardeur accoutumée,
sentirent qu'il fallait immoler leurs ressentimens à leur cause; et,
dans la nuit même, ils accoururent en foule auprès des comités pour
offrir leurs bras et demander des armes. Les uns étaient sortis la
veille des prisons, les autres venaient d'être exclus des assemblées
primaires: tous avaient les plus grands motifs de zèle. A eux se
joignaient une foule d'officiers, rayés des rôles de l'armée par le
réacteur Aubry. Les thermidoriens, dominant toujours dans les comités,
et entièrement revenus à la Montagne, n'hésitèrent pas à accueillir les
offres des patriotes, et leur avis fut appuyé par plus d'un girondin.
Louvet, dans des réunions qui avaient lieu chez un ami commun des
girondins et des thermidoriens, avait déjà proposé de réarmer les
faubourgs, de rouvrir même les jacobins, sauf à les fermer ensuite si
cela devenait encore nécessaire. On n'hésita donc pas à délivrer des
armes à tous les citoyens qui se présentèrent; on leur donna pour
officiers les militaires qui étaient à Paris sans emploi. Le vieux et
brave général Berruyer fut chargé de les commander. Cet armement se fit
dans la matinée même du 12. Le bruit s'en répandit sur-le-champ dans
tous les quartiers. Ce fut un excellent prétexte pour les agitateurs des
sections, qui cherchaient à compromettre les paisibles citoyens de
Paris. La convention voulait, disaient-ils, recommencer la terreur; elle
venait de réarmer les terroristes; elle allait les lancer sur les
honnêtes gens; les propriétés, les personnes, n'étaient plus en sûreté;
il fallait courir aux armes pour se défendre. En effet, les sections de
Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
Théâtre-Français, du Luxembourg, de la rue Poissonnière, de Brutus, du
Temple, se déclarèrent en rébellion, firent battre la générale dans
leurs quartiers, et enjoignirent à tous les citoyens de la garde
nationale de se rendre à leurs bataillons, pour veiller à la sûreté
publique, menacée par les terroristes. La section Lepelletier se
constitua aussitôt en permanence, et devint le centre de toutes les
intrigues contre-révolutionnaires. Les tambours et les proclamateurs des
sections se répandirent dans Paris avec une singulière audace, et
donnèrent le signal du soulèvement. Les citoyens, ainsi excités par les
bruits qu'on répandait, se rendirent en armes à leurs sections, prêts à
céder à toutes les suggestions d'une jeunesse imprudente et d'une
faction perfide.
La convention se déclara aussitôt en permanence, et somma ses comités de
veiller à la sûreté publique et à l'exécution de ses décrets. Elle
rapporta la loi qui ordonnait le désarmement des patriotes, et légalisa
ainsi les mesures prises par ses comités; mais elle fit en même temps
une proclamation pour calmer les habitans de Paris, et pour les rassurer
sur les intentions et le patriotisme des hommes auxquels on venait de
rendre leurs armes.
Les comités, voyant que la section Lepelletier devenait le foyer de
toutes les intrigues, et serait peut-être bientôt le quartier-général
des rebelles, arrêtèrent que la section serait entourée et désarmée le
jour même. Menou reçut de nouveau l'ordre de quitter les Sablons avec
un corps de troupes et des canons. Ce général Menou, bon officier,
citoyen doux et modéré, avait eu pendant la révolution l'existence la
plus pénible et la plus agitée. Chargé de combattre dans la Vendée, il
avait été en butte à toutes les vexations du parti Ronsin. Traduit à
Paris, menacé d'un jugement, il n'avait dû la vie qu'au 9 thermidor.
Nommé général de l'armée de l'intérieur au 4 prairial, et chargé de
marcher sur les faubourgs, il avait eu alors à combattre des hommes qui
étaient ses ennemis naturels, qui étaient d'ailleurs poursuivis par
l'opinion, qui enfin, dans leur énergie, ménageaient trop peu la vie des
autres pour qu'on se fit scrupule de sacrifier la leur; mais aujourd'hui
c'était la brillante population de la capitale, c'était la jeunesse des
meilleures familles, c'était la classe enfin qui faisait l'opinion,
qu'il lui fallait mitrailler si elle persistait dans son imprudence. Il
était donc dans une cruelle perplexité, comme il arrive toujours à
l'homme faible, qui ne sait ni renoncer à sa place, ni se résoudre à une
commission rigoureuse. Il fit marcher ses colonnes fort tard; il laissa
les sections proclamer tout ce qu'elles voulurent pendant la journée du
12; il se mit ensuite à parlementer secrètement avec quelques-uns de
leurs chefs, au lieu d'agir; il déclara même aux trois représentans
chargés de diriger la force armée, qu'il ne voulait pas avoir sous ses
ordres le bataillon des patriotes. Les représentans lui répondirent que
ce bataillon était sous les ordres du général Berruyer seul. Ils le
pressèrent d'agir, sans dénoncer encore aux deux comités ses hésitations
et sa mollesse. Ils virent d'ailleurs la même répugnance chez plus d'un
officier, et entre autres chez les deux généraux de brigade Despierre et
Debar, qui, prétextant une maladie, ne se trouvaient pas à leur poste.
Enfin, vers la nuit, Menou s'avança avec le représentant Laporte sur la
section Lepelletier. Elle siégeait au couvent des Filles-Saint-Thomas,
qui a été remplacé depuis par le bel édifice de la Bourse. On s'y
rendait par la rue Vivienne. Menou entassa son infanterie, sa cavalerie,
ses canons, dans cette rue, et se mit dans une position où il aurait
combattu avec peine, enveloppé par la multitude des sectionnaires qui
fermaient toutes les issues, et qui remplissaient les fenêtres des
maisons. Menou fit rouler ses canons jusqu'à la porte du couvent, et
entra avec le représentant Laporte et un bataillon dans la salle même de
la section. Les membres de la section, au lieu d'être formés en
assemblée délibérante, étaient armés, rangés en ligne, ayant leur
président en tête: c'était M. Delalot. Le général et le représentant les
sommèrent de rendre leurs armes; ils s'y refusèrent. Le président
Delalot, voyant l'hésitation avec laquelle on faisait cette sommation,
y répondit avec chaleur, parla aux soldats de Menou avec à-propos et
présence d'esprit, et déclara qu'il faudrait en venir aux dernières
extrémités pour arracher les armes à la section. Combattre dans cet
espace étroit, ou se retirer pour foudroyer la salle à coups de canon,
était une alternative douloureuse. Cependant, si Menou eût parlé avec
fermeté, et braqué son artillerie, il est douteux que la résolution des
sectionnaires se fût maintenue jusqu'au bout. Menou et Laporte aimèrent
mieux une capitulation; ils promirent de faire retirer les troupes
conventionnelles, à condition que la section se séparerait sur-le-champ;
elle promit ou feignit de le promettre. Une partie du bataillon défila
comme pour se retirer. Menou, de son côté, sortit avec sa troupe, et fit
rebrousser chemin à ses colonnes qui eurent peine à traverser la foule
amassée dans les quartiers environnans. Tandis qu'il avait la faiblesse
de céder devant la fermeté de la section Lepelletier, celle-ci était
rentrée dans le lieu de ses séances, et, fière d'avoir résisté,
s'enhardissait davantage dans sa rébellion. Le bruit se répandit
sur-le-champ que les décrets n'étaient pas exécutés, que l'insurrection
restait victorieuse; que les troupes revenaient sans avoir fait
triompher l'autorité de la convention. Une foule de témoins de cette
scène coururent aux tribunes de l'assemblée, qui était en permanence,
avertirent les députés, et on entendit crier de tous côtés: _Nous sommes
trahis! nous sommes trahis! à la barre le général Menou!_ On somma les
comités de venir donner des explications.
Dans ce moment, les comités, avertis de ce qui venait de se passer,
étaient dans la plus grande agitation. On voulait arrêter Menou, et le
juger sur-le-champ. Cependant cela ne remédiait à rien; il fallait
suppléer à ce qu'il n'avait pas fait. Mais quarante membres, discutant
des mesures d'exécution, étaient peu propres à s'entendre et à agir avec
la vigueur et la précision nécessaires. Trois représentans, chargés de
diriger la force armée, n'étaient pas non plus une autorité assez
énergique. On songea à nommer un chef comme dans toutes les occasions
décisives; et dans cet instant, qui rappelait tous les dangers de
thermidor, on songea au député Barras, qui, en sa qualité de général de
brigade, avait reçu le commandement dans cette journée fameuse, et s'en
était acquitté avec toute l'énergie désirable. Le député Barras avait
une grande taille, une voix forte; il ne pouvait pas faire de longs
discours, mais il excellait à improviser quelques phrases énergiques et
véhémentes, qui donnaient de lui l'idée d'un homme résolu et dévoué. On
le nomma général de l'armée de l'intérieur, et on lui donna comme
adjoints les trois représentans chargés avant lui de diriger la force
armée. Une circonstance rendait ce choix fort heureux. Barras avait
auprès de lui un officier très capable de commander, et il n'aurait pas
eu la petitesse d'esprit de vouloir écarter un homme plus habile que
lui. Tous les députés, envoyés en mission à l'armée d'Italie,
connaissaient le jeune officier d'artillerie qui avait décidé la prise
de Toulon, et fait tomber Saorgio et les lignes de la Roya. Ce jeune
officier, devenu général de brigade, avait été destitué par Aubry, et se
trouvait à Paris en non-activité, réduit presque à l'indigence. Il avait
été introduit chez madame Tallien, qui l'accueillit avec sa bonté
accoutumée, et qui même sollicitait pour lui. Sa taille était grêle et
peu élevée, ses joues caves et livides; mais ses beaux traits, ses yeux
fixes et perçans, son langage ferme et original, attiraient l'attention.
Souvent il parlait d'un théâtre de guerre décisif, où la république
trouverait des victoires et la paix: c'était l'Italie. Il y revenait
constamment. Aussi, lorsque les lignes de l'Apennin furent perdues sous
Kellermann, on l'appela au comité pour lui demander son avis. On lui
confia dès lors la rédaction des dépêches, et il demeura attaché à la
direction des opérations militaires. Barras songea à lui le 12
vendémiaire dans la nuit; il le demanda pour commandant en second, ce
qui fut accordé.
Les deux choix, soumis à la convention dans la nuit même, furent
approuvés sur-le-champ. Barras confia le soin des dispositions
militaires au jeune général, qui à l'instant se chargea de tout, et se
mit à donner des ordres avec une extrême activité. La générale avait
continué de battre dans tous les quartiers. Des émissaires étaient allés
de tous côtés vanter la résistance et le succès de la section
Lepelletier, exagérer ses dangers, persuader que ces dangers étaient
communs à toutes les sections, les piquer d'honneur, les exciter à égaler
les grenadiers du quartier Saint-Thomas. On était accouru de toutes
parts, et un comité central et militaire s'était formé enfin dans la
section Lepelletier, sous la présidence du journaliste Richer-Serizy. Le
projet d'une insurrection était arrêté: les bataillons se formaient,
tous les hommes irrésolus étaient entraînés, et la bourgeoisie tout
entière de Paris, égarée par un faux point d'honneur, allait jouer un
rôle qui convenait peu à ses habitudes et à ses intérêts.
Il n'était plus temps de songer à marcher sur la section Lepelletier
pour étouffer l'insurrection dans sa naissance. La convention avait
environ cinq mille hommes de troupes de ligne. Si toutes les sections
déployaient le même zèle, elles pouvaient réunir quarante mille hommes,
bien armés et bien organisés; et ce n'était pas avec cinq mille hommes
que la convention pouvait marcher contre quarante mille, à travers les
rues d'une grande capitale. On pouvait tout au plus espérer de défendre
la convention, et d'en faire un camp bien retranché. C'est à quoi songea
le général Bonaparte. Les sections étaient sans canons; elles les
avaient toutes déposés lors du 4 prairial; et les plus ardentes
aujourd'hui furent alors les premières à donner cet exemple, pour
assurer le désarmement du faubourg Saint-Antoine. C'était un grand
avantage pour la convention. Le parc entier se trouvait au camp des
Sablons. Bonaparte ordonna sur-le-champ au chef d'escadron Murat d'aller
le chercher à la tête de trois cents chevaux. Ce chef d'escadron arriva
au moment même où un bataillon de la section Lepelletier venait pour
s'emparer du parc; il devança ce bataillon, fit atteler les pièces, et
les amena aux Tuileries. Bonaparte s'occupa ensuite d'armer toutes les
issues. Il avait cinq mille soldats de ligne, une troupe de patriotes
qui, depuis la veille, s'était élevée à environ quinze cents, quelques
gendarmes des tribunaux, désarmés en prairial et réarmés dans cette
occasion, enfin la légion de police et quelques invalides, le tout
faisant à peu près huit mille hommes. Il distribua son artillerie et ses
troupes dans des rues cul-de-sac Dauphin, l'Échelle, Rohan,
Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, Pont-Royal, Pont-Louis XVI, sur les places
Louis XV et Vendôme, sur tous les points enfin où la convention était
accessible. Il plaça son corps de cavalerie et une partie de son
infanterie en réserve au Carrousel et dans le jardin des Tuileries. Il
ordonna que tous les vivres qui étaient dans Paris fussent transportés
aux Tuileries, qu'il y fût établi un dépôt de munitions et une ambulance
pour les blessés; il envoya un détachement s'emparer du dépôt de Meudon,
et en occuper les hauteurs, pour s'y retirer avec la convention en cas
d'échec; il fit intercepter la route de Saint-Germain, pour empêcher
qu'on n'amenât des canons aux révoltés, et transporter des caisses
d'armes au faubourg Saint-Antoine, pour armer la section des
Quinze-Vingts, qui avait seule voté pour les décrets, et dont Fréron
était allé réveiller le zèle. Ces dispositions étaient achevées dans la
matinée du 13. Ordre fut donné aux troupes républicaines d'attendre
l'agression et de ne pas la provoquer.
Dans cet intervalle de temps, le comité d'insurrection établi à la
section Lepelletier avait fait aussi ses dispositions. Il avait mis les
comités de gouvernement hors la loi, et créé une espèce de tribunal pour
juger ceux qui résisteraient à la souveraineté des sections. Plusieurs
généraux étaient venus lui offrir leurs services: un Vendéen connu sous
le nom de comte de Maulevrier, et un jeune émigré, appelé Lafond,
sortirent de leur retraite pour diriger le mouvement. Les généraux
Duhoux et Danican, qui avaient commandé les armées républicaines en
Vendée, s'étaient joints à eux. Danican était un esprit inquiet, plus
propre à déclamer dans un club qu'à commander une armée; il avait été
ami de Hoche, qui le gourmandait souvent pour ses inconséquences.
Destitué, il était à Paris, fort mécontent du gouvernement, et prêt à
entrer dans les plus mauvais projets; il fut fait général en chef des
sections. Le parti étant pris de se battre, tous les citoyens se
trouvant engagés malgré eux, on forma une espèce de plan. Les sections
du faubourg Saint-Germain, sous les ordres du comte de Maulevrier,
devaient partir de l'Odéon pour attaquer les Tuileries par les ponts;
les sections de la rive droite devaient attaquer par la rue Saint-Honoré
et par toutes les rues transversales qui aboutissent de la rue
Saint-Honoré aux Tuileries. Un détachement, sous les ordres du jeune
Lafond, devait s'emparer du Pont-Neuf, afin de mettre en communication
les deux divisions de l'armée sectionnaire. On plaça en tête des
colonnes les jeunes gens qui avaient servi dans les armées, et qui
étaient les plus capables de braver le feu. Sur les quarante mille
hommes de la garde nationale, vingt ou vingt-sept mille hommes au plus
étaient présens sous les armes. Il y avait une manoeuvre beaucoup plus
sûre que celle de se présenter en colonnes profondes au feu des
batteries; c'était de faire des barricades dans les rues, d'enfermer
ainsi l'assemblée et ses troupes dans les Tuileries, de s'emparer des
maisons environnantes, de diriger de là un feu meurtrier, de tuer un à
un les défenseurs de la convention, et de les réduire bientôt ainsi par
la faim et les balles. Mais les sectionnaires ne songeaient qu'à un coup
de main, et croyaient, par une seule charge, arriver jusqu'au palais et
s'en faire ouvrir les portes.
Dans la matinée même, la section Poissonnière arrêta les chevaux de
l'artillerie et les armes, dirigées vers la section des Quinze-Vingts;
celle du Mont-Blanc enleva les subsistances destinées aux Tuileries; un
détachement de la section Lepelletier s'empara de la trésorerie. Le
jeune Lafond, à la tête de plusieurs compagnies, se porta vers le
Pont-Neuf, tandis que d'autres bataillons venaient par la rue Dauphine.
Le général Carteaux était chargé de garder ce pont avec quatre cents
hommes et quatre pièces de canon. Ne voulant pas engager le combat, il
se retira sur le quai du Louvre. Les bataillons des sections vinrent
partout se ranger à quelques pas des postes de la convention, et assez
près pour s'entretenir avec les sentinelles.
Les troupes de la convention auraient eu un grand avantage à prendre
l'initiative, et probablement, en faisant une attaque brusque, elles
auraient mis le désordre parmi les assaillans; mais il avait été
recommandé aux généraux d'attendre l'agression. En conséquence, malgré
les actes d'hostilité déjà commis, malgré l'enlèvement des chevaux de
l'artillerie, malgré la saisie des subsistances destinées à la
convention, et des armes envoyées aux Quinze-Vingts, malgré la mort d'un
hussard d'ordonnance, tué dans la rue Saint-Honoré, on persista encore à
ne pas attaquer.
La matinée s'était écoulée en préparatifs de la part des sections, en
attente de la part de l'armée conventionnelle, lorsque Danican, avant de
commencer le combat, crut devoir envoyer un parlementaire aux comités
pour leur offrir des conditions. Barras et Bonaparte parcouraient les
postes, lorsque le parlementaire leur fut amené les yeux bandés, comme
dans une place de guerre. Ils le firent conduire devant les comités. Le
parlementaire s'exprima d'une manière fort menaçante, et offrit la paix,
à condition qu'on désarmerait les patriotes, et que les décrets des 5 et
13 fructidor seraient rapportés. De telles conditions n'étaient pas
acceptables, et d'ailleurs il n'y en avait point à écouter. Cependant
les comités, tout en délibérant de ne pas répondre, résolurent de nommer
vingt-quatre députés pour aller fraterniser avec les sections, moyen qui
avait souvent réussi, car la parole touche beaucoup lorsqu'on est prêt
à en venir aux mains, et on se prête volontiers à un arrangement qui
dispense de s'égorger. Cependant Danican, ne recevant pas de réponse,
ordonna l'attaque. On entendit des coups de feu; Bonaparte fit apporter
huit cents fusils et gibernes dans une des salles de la convention, pour
en armer les représentans eux-mêmes, qui serviraient, en cas de besoin,
comme un corps de réserve. Cette précaution fit sentir toute l'étendue
du péril. Chaque député courut prendre sa place, et, suivant l'usage
dans les momens de danger, l'assemblée attendit dans le plus profond
silence le résultat de ce combat, le premier combat en règle qu'elle eût
encore livré contre les factions révoltées.
Il était quatre heures et demie; Bonaparte, accompagné de Barras, monte
à cheval dans la cour des Tuileries, et court au poste du cul-de-sac
Dauphin, faisant face à l'église Saint-Roch. Les bataillons
sectionnaires remplissaient la rue Saint-Honoré, et venaient aboutir
jusqu'à l'entrée du cul-de-sac. Un de leurs meilleurs bataillons s'était
posté sur les degrés de l'église Saint-Roch, et il était placé là d'une
manière avantageuse pour tirailler sur les canonnière conventionnels.
Bonaparte, qui savait apprécier la puissance des premiers coups, fait
sur-le-champ avancer ses pièces, et ordonne une première décharge. Les
sectionnaires répondent par un feu de mousqueterie très-vif; mais
Bonaparte, les couvrant de mitraille, les oblige à se replier sur les
degrés de l'église Saint-Roch; il débouche sur-le-champ dans la rue
Saint-Honoré, et lance sur l'église même une troupe de patriotes qui se
battaient à ses côtés avec la plus grande valeur, et qui avaient de
cruelles injures à venger. Les sectionnaires, après une vive résistance,
sont délogés. Bonaparte, tournant aussitôt ses pièces à droite et à
gauche, fait tirer dans toute la longueur de la rue Saint-Honoré. Les
assaillans fuient aussitôt de toutes parts, et se retirent dans le plus
grand désordre. Bonaparte laisse alors à un officier le soin de
continuer le feu et d'achever la défaite; il remonte vers le Carrousel,
et court aux autres postes. Partout il fait tirer à mitraille, et voit
partout fuir ces malheureux sectionnaires imprudemment exposés en
colonnes profondes aux effets de l'artillerie. Les sectionnaires,
quoique ayant en tête de leurs colonnes des hommes fort braves, fuient
en toute hâte vers le quartier-général des Filles-Saint-Thomas. Danican
et les chefs reconnaissent alors la faute qu'ils ont faite en marchant
sur les pièces, au lieu de se barricader et de se loger dans les maisons
voisines des Tuileries. Cependant ils ne perdent pas courage, et se
décident à un nouvel effort. Ils imaginent de se joindre aux colonnes
qui viennent du faubourg Saint-Germain, pour faire une attaque commune
sur les ponts. En effet, ils rallient six à huit mille hommes, les
dirigent vers le Pont-Neuf, où était posté Lafond avec sa troupe, et se
réunissent aux bataillons venant de la rue Dauphine, sous le
commandement du comte Maulevrier. Tous ensemble s'avancent en colonne
serrée, du Pont-Neuf sur le Pont-Royal, en suivant le quai Voltaire.
Bonaparte, présent partout où le danger l'exige, est accouru sur les
lieux. Il place plusieurs batteries sur le quai des Tuileries, qui est
parallèle au quai Voltaire; il fait avancer les canons placés à la tête
du Pont-Royal, et les fait pointer de manière à enfiler le quai par
lequel arrivent les assaillans. Ces mesures prises, il laisse approcher
les sectionnaires; puis tout-à-coup il ordonne le feu. La mitraille part
du pont, et prend les sectionnaires de front; elle part en même temps du
quai des Tuileries, et les prend en écharpe; elle porte la terreur et la
mort dans leurs rangs. Le jeune Lafond, plein de bravoure, rallie autour
de lui ses hommes les plus fermes, et marche de nouveau sur le pont,
pour s'emparer des pièces. Un feu redoublé emporte sa colonne. Il veut
en vain la ramener une dernière fois, elle fuit et se disperse sous les
coups d'une artillerie bien dirigée.
A six heures, le combat, commencé à quatre heures et demie, était
achevé. Bonaparte alors, qui avait mis une impitoyable énergie dans
l'action, et qui avait tiré sur la population de la capitale comme sur
des bataillons autrichiens, ordonne de charger les canons à poudre, pour
achever de chasser la révolte devant lui. Quelques sectionnaires
s'étaient retranchés à la place Vendôme, dans l'église Saint-Roch et
dans le Palais-Royal; il fait déboucher ses troupes par toutes les
issues de la rue Saint-Honoré, et détache un corps qui, partant de la
place Louis XV, traverse la rue Royale et longe les boulevarts. Il
balaie ainsi la place Vendôme, dégage l'église Saint-Roch, investit le
Palais-Royal, et le bloque pour éviter un combat de nuit.
Le lendemain matin, quelques coups de fusil suffirent pour faire évacuer
le Palais-Royal et la section Lepelletier, où les rebelles avaient formé
le projet de se retrancher. Bonaparte fit enlever quelques barricades
formées près de la barrière des Sergens, et arrêter un détachement qui
venait de Saint-Germain amener des canons aux sectionnaires. La
tranquillité fut entièrement rétablie dans la journée du 14. Les morts
furent enlevés sur-le-champ pour faire disparaître toutes les traces de
ce combat. Il y avait eu, de part et d'autre, trois à quatre cents morts
ou blessés.
Cette victoire causa une grande joie à tous les amis sincères de la
république, qui n'avaient pu s'empêcher de reconnaître dans ce mouvement
l'influence du royalisme; elle rendit à la convention menacée,
c'est-à-dire à la révolution et à ses auteurs, l'autorité dont ils
avaient besoin pour l'établissement des institutions nouvelles.
Cependant l'avis unanime fut de ne point user sévèrement de la victoire.
Un reproche était tout prêt contre la convention; on allait dire qu'elle
n'avait combattu qu'au profit du terrorisme, et pour le rétablir. Il
importait qu'on ne pût pas lui imputer le projet de verser du sang.
D'ailleurs les sectionnaires prouvaient qu'ils étaient de médiocres
conspirateurs, et qu'ils étaient loin d'avoir l'énergie des patriotes;
ils s'étaient hâtés de rentrer dans leurs maisons, satisfaits d'en être
quittes à si bon marché, et tout fiers d'avoir bravé un instant ces
canons qui avaient si souvent rompu les lignes de Brunswick et de
Cobourg. Pourvu qu'on les laissât s'applaudir chez eux de leur courage,
ils n'étaient plus guère dangereux. En conséquence, la convention se
contenta de destituer l'état-major de la garde nationale, de dissoudre
les compagnies de grenadiers et de chasseurs, qui étaient les mieux
organisées et qui renfermaient presque tous les jeunes gens à
cadenettes, de mettre à l'avenir la garde nationale sous les ordres du
général commandant l'armée de l'intérieur, d'ordonner le désarmement de
la section Lepelletier et de celle du Théâtre-Français, et de former
trois commissions pour juger les chefs de la rébellion, qui, du reste,
avaient presque tous disparu.
Les compagnies de grenadiers et de chasseurs se laissèrent dissoudre;
les deux sections Lepelletier et du Théâtre-Français remirent leurs
armes sans résistance; chacun se soumit. Les comités, entrant dans ces
vues de clémence, laissèrent s'évader tous les coupables, ou souffrirent
qu'ils restassent dans Paris, où ils se cachaient à peine. Les
commissions ne prononcèrent que des jugemens par contumace. Un seul des
chefs fut arrêté: c'était le jeune Lafond. Il avait inspiré quelque
intérêt par son courage; on voulait le sauver, mais il s'obstina à
déclarer sa qualité d'émigré, à avouer sa rébellion, et on ne put lui
faire grâce. La tolérance fut telle, que l'un des membres de la
commission formée à la section Lepelletier, M. de Castellane,
rencontrant la nuit une patrouille qui lui criait _qui vive!_ répondit:
_Castellane, contumace!_ Les suites du 13 vendémiaire ne furent donc
point sanglantes, et la capitale n'en fut nullement attristée. Les
coupables se retiraient ou se promenaient librement, et les salons
n'étaient occupés que du récit des exploits qu'ils osaient avouer. Sans
punir ceux qui l'avaient attaquée, la convention se contentait de
récompenser ceux qui l'avaient défendue; elle déclara qu'ils avaient
bien mérité de la patrie; elle leur vota des secours, et fit un accueil
brillant à Barras et à Bonaparte. Barras, déjà célèbre depuis le 9
thermidor, le devint beaucoup plus encore par la journée de vendémiaire;
on lui attribua le salut de la convention. Cependant il ne craignit pas
de faire part d'une portion de sa gloire à son jeune lieutenant. «C'est
le général Bonaparte, dit-il, dont les dispositions promptes et savantes
ont sauvé cette enceinte.» On applaudit ces paroles. Le commandement de
l'armée de l'intérieur fut confirmé à Barras, et le commandement en
second à Bonaparte.
Les intrigans royalistes éprouvèrent un singulier mécompte en voyant
l'issue de l'insurrection du 13. Ils se hâtèrent d'écrire à Vérone
qu'ils avaient été trompés par tout le monde; que l'argent avait manqué;
que _là où il fallait de l'or, on avait à peine du vieux linge; que les
députés monarchiens, ceux desquels ils avaient des promesses, les
avaient trompés, et avaient joué un jeu infâme_; que _c'était une race
jacobinaire_ à laquelle il ne fallait pas se fier; que malheureusement
on n'avait pas assez _compromis_ et _engagé_ ceux qui voulaient servir
la cause; que _les royalistes de Paris à collet noir, à collet vert et à
cadenettes, qui étalaient leurs fanfaronnades aux foyers des spectacles,
étaient allés, au premier coup de fusil, se cacher sous le lit des
femmes qui les souffraient_.
Lemaître, leur chef, venait d'être arrêté avec d'autres instigateurs de
la section Lepelletier. On avait saisi chez lui une quantité de papiers:
les royalistes craignaient que ces papiers ne trahissent le secret du
complot, et surtout que Lemaître ne parlât lui-même. Cependant ils ne
perdirent pas courage; leurs affidés continuèrent d'agir auprès des
sectionnaires. L'espèce d'impunité dont ceux-ci jouissaient les avait
enhardis. Puisque la convention, quoique victorieuse, n'osait pas les
frapper, elle reconnaissait donc que l'opinion était pour eux; elle
n'était donc pas sûre de la justice de sa cause, puisqu'elle hésitait.
Quoique vaincus, ils étaient plus fiers et plus hauts qu'elle, et ils
reparurent dans les assemblées électorales, pour y faire des élections
conformes à leurs voeux. Les assemblées devaient se former le 20
vendémiaire, et durer jusqu'au 30; le nouveau corps législatif devait
être réuni le 5 brumaire. A Paris, les agens royalistes firent nommer le
conventionnel Saladin, qu'ils avaient déjà gagné. Dans quelques
départemens, ils provoquèrent des rixes; on vit des assemblées
électorales faire scission, et se partager en deux.
Ces menées, ce retour de hardiesse contribuèrent à irriter beaucoup les
patriotes qui avaient vu, dans la journée du 13, se réaliser tous leurs
pronostics; ils étaient fiers à la fois d'avoir deviné juste, et d'avoir
vaincu par leur courage le danger qu'ils avaient si bien prévu. Ils
voulaient que la victoire ne fût pas inutile pour eux, qu'elle amenât
des sévérités contre leurs adversaires, et des réparations pour leurs
amis détenus dans les prisons; ils firent des pétitions, dans lesquelles
ils demandaient l'élargissement des détenus, la destitution des
officiers nommés par Aubry, le rétablissement dans leurs grades de ceux
qui avaient été destitués, le jugement des députés enfermés, et leur
réintégration sur les listes électorales, s'ils étaient innocens. La
Montagne, appuyée par les tribunes toutes remplies de patriotes,
applaudissait à ces demandes, et réclamait avec énergie leur adoption.
Tallien, qui s'était rapproché d'elle, et qui était le chef civil du
parti dominant, comme Barras en était le chef militaire, Tallien tâchait
de la contenir; il fit écarter la dernière demande relative à la
réintégration sur les listes des députés détenus, comme contraire aux
décrets des 5 et 13 fructidor. Ces décrets, en effet, déclaraient
inéligibles les députés actuellement suspendus de leurs fonctions.
Cependant la Montagne n'était pas plus facile à contenir que les
sectionnaires; et les derniers jours de cette assemblée, qui n'avait
plus qu'une décade à siéger, semblaient ne pouvoir pas se passer sans
orage.
Les nouvelles des frontières contribuaient aussi à augmenter
l'agitation, en excitant les défiances des patriotes et les espérances
inextinguibles des royalistes. On a vu que Jourdan avait passé le Rhin à
Dusseldorf, et s'était avancé sur la Sieg; que Pichegru était entré dans
Manheim, et avait jeté une division au-delà du Rhin. Des événemens aussi
heureux n'avaient inspiré aucune grande pensée à ce Pichegru tant vanté,
et il avait prouvé ici ou sa perfidie ou son incapacité. D'après les
analogies ordinaires, c'est à son incapacité qu'il faudrait attribuer
ses fautes; car, même avec le désir de trahir, on ne refuse jamais
l'occasion de grandes victoires; elles servent toujours à se mettre à
plus haut prix. Cependant des contemporains dignes de foi ont pensé
qu'il fallait attribuer ses fausses manoeuvres à sa trahison; il est
ainsi le seul général connu dans l'histoire qui se soit fait battre
volontairement. Ce n'est pas un corps seulement qu'il devait jeter
au-delà de Manheim, mais toute son armée, pour s'emparer d'Heidelberg,
qui est le point essentiel où se croisent les routes pour aller du
Haut-Rhin dans les vallées du Necker et du Mein. C'était s'emparer ainsi
du point par lequel Wurmser aurait pu se joindre à Clerfayt; c'était
séparer pour jamais ces deux généraux; c'était s'assurer la position par
laquelle on pouvait se joindre à Jourdan, et former avec lui une masse
qui aurait accablé successivement Clerfayt et Wurmser. Clerfayt, sentant
le danger, quitta les bords du Mein pour courir à Heidelberg; mais son
lieutenant Kwasdanovich, aidé de Wurmser, était parvenu à déloger
d'Heidelberg la division que Pichegru y avait laissée. Pichegru était
renfermé dans Manheim; et Clerfayt, ne craignant plus pour ses
communications avec Wurmser, avait marché aussitôt sur Jourdan.
Celui-ci, serré entre le Rhin et la ligne de neutralité, ne pouvant pas
y vivre comme en pays ennemi, et n'ayant aucun service organisé pour
tirer ses ressources des Pays-Bas, se trouvait, dès qu'il ne pouvait ni
marcher en avant, ni se réunir à Pichegru, dans une position des plus
critiques. Clerfayt d'ailleurs, ne respectant pas la neutralité, s'était
placé de manière à tourner sa gauche et à le jeter dans le Rhin. Jourdan
ne pouvait donc pas tenir là. Il fut résolu par les représentans, et de
l'avis de tous les généraux, qu'il se replierait sur Mayence pour en
faire le blocus sur la rive droite. Mais cette position ne valait pas
mieux que la précédente; elle le laissait dans la même pénurie; elle
l'exposait aux coups de Clerfayt dans une situation désavantageuse; elle
le mettait dans le cas de perdre sa route vers Dusseldorf; en
conséquence on finit par décider qu'il battrait en retraite pour
regagner le Bas-Rhin, ce qu'il fit en bon ordre, et sans être inquiété
par Clerfayt, qui, nourrissant un grand projet, revint sur le Mein pour
s'approcher de Mayence.
A cette nouvelle de la marche rétrograde de l'armée de Sambre-et-Meuse,
se joignaient des bruits fâcheux sur l'armée d'Italie. Schérer y était
arrivé avec deux belles divisions des Pyrénées orientales, devenues
disponibles par la paix avec l'Espagne: néanmoins on disait que ce
général ne se croyait pas sûr de sa position, et qu'il demandait en
matériel et en approvisionnemens des secours qu'on ne pouvait lui
fournir, et sans lesquels il menaçait de faire un mouvement rétrograde.
Enfin on parlait d'une seconde expédition anglaise qui portait le comte
d'Artois et de nouvelles troupes de débarquement.
Ces nouvelles, qui sans doute n'avaient rien de menaçant pour
l'existence de la république, qui était toujours maîtresse du cours du
Rhin, qui avait deux armées de plus à envoyer, l'une en Italie, l'autre
en Vendée, qui venait d'apprendre par l'évènement de Quiberon à compter
sur Hoche, et à ne pas craindre les expéditions des émigrés; ces
nouvelles n'en contribuèrent pas moins à réveiller les royalistes
terrifiés par vendémiaire, et à irriter les patriotes peu satisfaits de
la manière dont on avait usé de la victoire. La découverte de la
correspondance de Lemaître produisit surtout le plus fâcheux effet. On
y vit tout entier le complot que l'on soupçonnait depuis long-temps; on
y acquit la certitude de l'existence d'une agence secrète
établie à Paris, communiquant avec Vérone, avec la Vendée, avec
toutes les provinces de la France, y excitant des mouvemens
contre-révolutionnaires, et ayant des intelligences avec plusieurs
membres de la convention et des comités. La vanterie même de ces
misérables agens, qui se flattaient d'avoir gagné tantôt des généraux,
tantôt des députés, qui disaient avoir eu des liaisons avec les
monarchiens et les thermidoriens, contribua à exciter davantage les
soupçons, et à les faire planer sur la tête des députés du côté droit.
Déjà on désignait Rovère et Saladin, et on s'était procuré contre eux
des preuves convaincantes. Ce dernier avait publié une brochure contre
les décrets des 5 et 13 fructidor, et venait d'en être récompensé par
les suffrages des électeurs parisiens. On signalait encore comme
complices secrets de l'agence royaliste, Lesage (d'Eure-et-Loir), La
Rivière, Boissy-d'Anglas et Lanjuinais. Leur silence dans les journées
des 11, 12 et 13 vendémiaire les avait fort compromis. Les journaux
contre-révolutionnaires, en les louant avec affectation, contribuaient à
les compromettre davantage encore. Ces mêmes journaux, qui louaient si
fort les soixante-treize, accablaient d'outrages les thermidoriens. Il
était difficile qu'une rupture ne s'ensuivît pas. Les soixante-treize et
les thermidoriens continuaient toujours de se réunir chez un ami commun,
mais il y avait entre eux de l'humeur et peu de confiance. Vers les
derniers jours de la session, on parla, dans cette réunion, des
nouvelles élections, des intrigues du royalisme pour les corrompre, et
du silence de Boissy, Lanjuinais, La Rivière et Lesage, pendant les
scènes de vendémiaire. Legendre, avec sa pétulance ordinaire, reprocha
ce silence aux quatre députés qui étaient présents. Ceux-ci essayèrent
de se justifier. Lanjuinais laissa échapper le mot fort étrange de
_massacre du 13 vendémiaire_, et prouva ainsi ou un grand désordre
d'idées ou des sentimens bien peu républicains. Tallien, à ce mot, entra
dans une violente colère, et voulut sortir, en disant qu'il ne pouvait
pas rester plus long-temps avec des royalistes, et qu'il allait les
dénoncer à la convention. On l'entoura, on le calma, et on tâcha de
pallier le mot de Lanjuinais. Néanmoins on se sépara tout-à-fait
brouillé.
Cependant l'agitation allait croissant dans Paris, les méfiances
s'augmentaient de toutes parts, les soupçons de royalisme s'étendaient
sur tout le monde. Tallien demanda que la convention se formât en comité
secret, et il dénonça formellement Lesage, La Rivière, Boissy-d'Anglas
et Lanjuinais. Ses preuves n'étaient pas suffisantes, elles ne
reposaient que sur des inductions plus ou moins probables, et
l'accusation ne fut point appuyée. Louvet quoique attaché aux
thermidoriens, n'appuya pas cependant l'accusation contre les quatre
députés, qui étaient ses amis; mais il accusa Rovère et Saladin, et
peignit à grands traits leur conduite. Il retraça leurs variations du
plus fougueux terrorisme au plus fougueux royalisme, et fit décréter
leur arrestation. On arrêta aussi Lhomond, compromis par Lemaître, et
Aubry, auteur de la réaction militaire.
Les adversaires de Tallien demandèrent en représaille la publication
d'une lettre du prétendant au duc d'Harcourt, où, parlant de ce qu'on
lui mandait de Paris, il disait: _Je ne puis croire que Tallien soit un
royaliste de la bonne espèce_. On doit se souvenir que les agens de
Paris se flattaient d'avoir gagné Tallien et Hoche. Leurs vanteries
habituelles, et leurs calomnies à l'égard de Hoche, suffisent pour
justifier Tallien. Cette lettre fit peu d'effet, car Tallien, depuis
Quiberon, et depuis sa conduite en vendémiaire, loin de passer pour
royaliste, était considéré comme un terroriste sanguinaire. Ainsi, des
hommes qui auraient dû s'entendre pour sauver à efforts communs une
révolution qui était leur ouvrage, se défiaient les uns des autres, et
se laissaient compromettre, sinon gagner par le royalisme. Grâce aux
calomnies des royalistes, les derniers jours de cette illustre assemblée
finissaient comme ils avaient commencé, dans le trouble et les orages.
Tallien demanda enfin la nomination d'une commission de cinq membres,
chargée de proposer des mesures efficaces pour sauver la révolution
pendant la transition d'un gouvernement à l'autre. La convention nomma
Tallien, Dubois-Crancé, Florent Guyot, Roux (de la Marne), et Pons (de
Verdun). Le but de cette commission était de prévenir les manoeuvres des
royalistes dans les élections, et de rassurer les républicains sur la
composition du nouveau gouvernement. La Montagne, pleine d'ardeur, et
s'imaginant que cette commission allait réaliser tous ses voeux, crut un
instant et répandit le bruit qu'on allait annuler toutes les élections,
et suspendre pour quelque temps encore la mise en activité de la
constitution. Elle s'était persuadé, en effet, que le moment n'était pas
venu d'abandonner la république à elle-même, que les royalistes
n'étaient pas assez abattus, et qu'il fallait continuer quelque temps
encore le gouvernement révolutionnaire pour les abattre. Les
contre-révolutionnaires affectèrent de répandre les mêmes bruits. Le
député Thibaudeau, qui jusque-là n'avait marché ni avec la Montagne, ni
avec les thermidoriens, ni avec les monarchiens, mais qui avait paru
néanmoins un républicain sincère, et sur lequel trente-deux départemens
venaient de fixer leur choix, car on avait l'avantage en le nommant de
ne se déclarer pour aucun parti, le député Thibaudeau ne devait pas
naturellement se défier de l'état des esprits autant que les
thermidoriens. Il croyait que Tallien et son parti calomniaient la
nation en voulant prendre tant de précautions contre elle; il supposa
même que Tallien avait des projets personnels, qu'il voulait se placer à
la tête de la Montagne, et se donner une dictature, sous le prétexte de
préserver la république des royalistes. Il dénonça d'une manière
virulente et amère ce prétendu projet de dictature, et fit contre
Tallien une sortie imprévue, dont tous les républicains furent surpris,
car ils n'en comprenaient pas le motif. Cette sortie même compromit
Thibaudeau dans l'esprit des plus défians, et lui fit supposer des
intentions qu'il n'avait pas. Quoiqu'il rappelât qu'il était régicide,
on savait bien par les lettres saisies[7], que la mort de Louis XVI
pouvait être rachetée par de grands services rendus à ses héritiers, et
cette qualité ne paraissait plus une garantie complète. Aussi, quoique
ferme républicain, sa sortie contre Tallien lui nuisit dans l'esprit des
patriotes, et lui valut de la part des royalistes, des éloges
extraordinaires. On l'appela _Barre-de-fer_.
[7] _Moniteur_ de l'an IV, pag. 150, lettre de d'Entraigues à Lemaître,
datée du 10 octobre 1795.
La convention passa à l'ordre du jour, et attendit le rapport de Tallien
au nom de la commission des cinq. Le résultat des travaux de cette
commission fut un projet de décret qui contenait les mesures suivantes:
Exclusion de toutes fonctions civiles, municipales, législatives,
judiciaires et militaires, des émigrés et parens d'émigrés, jusqu'à la
paix générale;
Permission de quitter la France, en emportant leurs biens, à tous ceux
qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la république;
Destitution de tous les officiers qui n'avaient pas servi pendant le
régime révolutionnaire, c'est-à-dire depuis le 10 août, et qui avaient
été remplacés depuis le 15 germinal, c'est-à-dire depuis le travail
d'Aubry.
Ces dispositions furent adoptées.
La convention décréta ensuite d'une manière solennelle la réunion de la
Belgique à la France, et sa division en départemens. Enfin le 4
brumaire, au moment de se séparer, elle voulut terminer par un grand
acte de clémence sa longue et orageuse carrière. Elle décréta que la
peine de mort serait abolie dans la république française, à dater de la
paix générale; elle changea le nom de la place de la _Révolution_ en
celui de place de la _Concorde_; enfin elle prononça une amnistie pour
tous les faits relatifs à la révolution, excepté pour la révolte du 13
vendémiaire. C'était mettre en liberté les hommes de tous les partis,
excepté Lemaître, qui était le seul des conspirateurs de vendémiaire
contre lequel il existât des preuves suffisantes. La déportation
prononcée contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, qui
avait été révoquée pour les faire juger de nouveau, c'est-à-dire pour
les faire condamner à mort, fut confirmée. Barrère, qui seul n'était pas
encore embarqué, dut l'être. Toutes les prisons durent s'ouvrir. Il
était deux heures et demie, 4 brumaire an IV (26 octobre 1795); le
président de la convention prononça ces mots: «La convention nationale
déclare que sa mission est remplie, et que sa session est terminée.» Les
cris mille fois répétés de _Vive la république!_ accompagnèrent ces
dernières paroles.
Ainsi se termina la longue et mémorable session de la convention
nationale. L'assemblée constituante avait eu l'ancienne organisation
féodale à détruire, et une organisation nouvelle à fonder: l'assemblée
législative avait eu cette organisation à essayer, en présence du roi
laissé dans la constitution. Après un essai de quelques mois, elle
reconnut et déclara l'incompatibilité du roi avec les institutions
nouvelles, et sa complicité avec l'Europe conjurée; elle suspendit le
roi et la constitution, et se démit. La convention trouva donc un roi
détrôné, une constitution annulée, la guerre déclarée à l'Europe, et
pour toute ressource, une administration entièrement détruite, un papier
monnaie discrédité, de vieux cadres de régimens usés et vidés. Ainsi, ce
n'était point la liberté qu'elle avait à proclamer en présence d'un
trône affaibli et méprisé, c'était la liberté qu'elle avait à défendre
contre l'Europe entière, et cette tâche était bien autre! Sans
s'épouvanter un instant, elle proclama la république à la face des
armées ennemies; puis elle immola le roi pour se fermer toute retraite;
elle s'empara ensuite de tous les pouvoirs, et se constitua en
dictature. Des voix s'élevèrent dans son sein, qui parlaient d'humanité
quand elle ne voulait entendre parler que d'énergie, elle les étouffa.
Bientôt cette dictature qu'elle s'était arrogée sur la France par le
besoin de la conservation commune, douze membres se l'arrogèrent sur
elle, par la même raison et par le même besoin. Des Alpes à la mer, des
Pyrénées au Rhin, ces douze dictateurs s'emparèrent de tout, hommes et
choses, et commencèrent avec les nations de l'Europe la lutte la plus
terrible et la plus grande dont l'histoire fasse mention. Pour rester
directeurs suprêmes de cette oeuvre immense, ils immolèrent
alternativement tous les partis; et, suivant la condition humaine, ils
eurent les excès de leurs qualités. Ces qualités étaient la force et
l'énergie, l'excès fut la cruauté. Ils versèrent des torrens de sang,
jusqu'à ce que, devenus inutiles par la victoire, et odieux par l'abus
de la force, ils succombèrent. La convention reprit alors pour elle la
dictature, et commença peu à peu à relâcher les ressorts de son
administration terrible. Rassurée par la victoire, elle écouta
l'humanité, et se livra à son esprit de régénération. Tout ce qu'il y a
de bon et de grand, elle le souhaita, et l'essaya pendant une année;
mais les partis, écrasés sous une autorité impitoyable, renaquirent sous
une autorité clémente. Deux factions, dans lesquelles se confondaient,
sous des nuances infinies, les amis et les ennemis de la révolution,
l'attaquèrent tour à tour. Elle vainquit les uns en germinal et
prairial, les autres en vendémiaire, et jusqu'au dernier jour se montra
héroïque au milieu des dangers. Elle rédigea enfin une constitution
républicaine, et, après trois ans de lutte avec l'Europe, avec les
factions, avec elle-même, sanglante et mutilée, elle se démit, et
transmit la France au directoire.
Son souvenir est demeuré terrible; mais pour elle il n'y a qu'un fait à
alléguer, un seul, et tous les reproches tombent devant ce fait immense:
elle nous a sauvés de l'invasion étrangère! Les précédentes assemblées
lui avaient légué la France compromise, elle légua la France sauvée au
directoire et à l'empire. Si en 1793 l'émigration fût rentrée en France,
il ne restait pas trace des oeuvres de la constituante et des bienfaits
de la révolution; au lieu de ces admirables institutions civiles, de ces
magnifiques exploits qui signalèrent la constituante, la convention, le
directoire, le consulat et l'empire, nous avions l'anarchie sanglante et
basse que nous voyons aujourd'hui au-delà des Pyrénées. En repoussant
l'invasion des rois conjurés contre notre république, la convention a
assuré à la révolution une action non interrompue de trente années sur
le sol de la France, et a donné à ses oeuvres le temps de se consolider,
et d'acquérir cette force qui leur fait braver l'impuissante colère des
ennemis de l'humanité.
Aux hommes qui s'appellent avec orgueil patriotes de 89, la convention
pourra toujours dire: «Vous aviez provoqué la lutte, c'est moi qui l'ai
soutenue et terminée.»