La loi des «attractions proportionnelles» devait, au contraire,
infailliblement précipiter l'un vers l'autre et souder ensemble Alexis
Dulaurier et le docteur Chérubin Des Bois. Évidemment, de telles âmes
avaient été créées pour fonctionner à l'unisson.
Ils n'avaient à déplorer que de s'être rencontrés si tard. Ils se
connaissaient, par malheur, depuis peu de temps. Quoiqu'ils
fréquentassent à peu près les mêmes salons,--l'un raffermissant et
cicatrisant ce que l'autre se contentait de lubrifier,--un inconcevable
guignon avait longtemps écarté les occasions, qui eussent dû être sans
nombre, d'une si désirable conjonction.
Cette circonstance, regrettable au point de vue de l'entrelacs de leurs
esprits, avait été providentielle pour Marchenoir, que le consciencieux
Dulaurier n'aurait jamais permis de secourir avec un tel faste, s'il
avait pu être consulté.
Si maintenant, celui-ci venait, de lui-même, inciter Des Bois à de
nouvelles largesses, c'était uniquement, comme on vient de le voir, pour
ménager une amitié dangereuse encore, bien que jugée inutile, en
préservant, au meilleur marché, du maculant soupçon de ladrerie, sa pure
hermine d'excellent enfant.
C'est toujours une allégresse chez le docteur quand Dulaurier s'y
présente. De part et d'autre, on se placarde de sourires, on se
plastronne de simagrées affectueuses, on se badigeonne au lait de chaux
d'une sépulcrale sensibilité.
C'est un négoce infini de filasse sentimentale, d'attendrissements
hyperboréens, de congratulatoires frictions, de susurrements
apologétiques, de petites confidences pointues ou fendillées,
d'anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité à cinquante services
dans le dé à coudre de l'insoupçonnable femelle de César!
Car ces fantoches sont, _à leur insu_, des majestés fort jalouses et
c'est une question de savoir si Dieu même, avec toute sa puissance,
arriverait à leur inspirer quelque incertitude sur l'irréprochable
beauté de leur vie morale.
C'est peut-être l'effet le moins aperçu d'une dégringolade française de
quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus des antérieures
décadences, qui règnent sur nous sans y prétendre et sans même s'en
apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des Inconscients et le Droit
Divin de la Médiocrité absolue.
Ils ne sont, _nécessairement_, ni des eunuques, ni des méchants, ni des
fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni
des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n'ont pas
même l'énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. Mais la
terre est à leurs pieds et cela leur paraît très simple.
En vertu de ce principe qu'on ne détruit bien que ce qu'on remplace, il
fallait boucher l'énorme trou par lequel les anciennes aristocraties
s'étaient évadées comme des ordures, en attendant qu'elles refluassent
comme une pestilence. Il fallait condamner à tout prix cette dangereuse
porte et les Acéphales furent élus pour chevaucher un peuple de
décapités!
Aussi, la Fille aînée de l'Église, devenue la Salope du monde, les a
triés avec une sollicitude infinie, ces lys d'impuissance, ces nénuphars
bleus dont l'innocence ravigote sa perverse décrépitude! Si
l'Exterminateur arrivait enfin, il ne trouverait plus une âme vivante
dans les quartiers opulents de Paris, rien aux Champs-Élysées, rien au
Trocadéro, rien au parc Montceau, trois fois rien au
Faubourg-Saint-Germain et, sans doute, il dédaignerait angéliquement de
frapper du glaive les simulacres humains pavés de richesses qu'il y
découvrirait!