L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc
doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la chose du monde
la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait
percer, dans les dernières lignes, un vague, mais irrémissible mépris,
dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et,
d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait même cru, dans son
extrême fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec
le geste de lancer un trésor à la mer, que son effrayante détresse
exigeait un tel sacrifice.
Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une
sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un vers l'autre.
Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble,--la misanthropie
enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir
à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses
littéraires.
Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit merveilleusement le
danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes
qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.
Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré cette âme. Ce
ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce fut, de part et
d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions
inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu
d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.
De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites
quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs, le rayonnant Alexis
montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen.
Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer?
Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles
éclatants au _Basile_,--journal pituiteux à immense portée, dont le
directeur avait eu passagèrement la fantaisie de condimenter la
mangeoire,--Dulaurier se découvrit, tout à coup, un regain de tendresse
pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en
polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.
Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt
épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux
catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se
fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux,
sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine, évincé du
festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir la robe
nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans
les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux livres supérieurs,
étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entière.
Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce
réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent,
n'était, certes pas, homme à se compromettre en jouant pour lui les Bons
Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage
rendait difficilement évitable, il sut se borner à quelques
protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et
d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond, pleine d'injustice,
qui lui avait attiré cette disgrâce.
--Pourquoi se faire des ennemis? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui
est si bon? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Caïn,
n'est-il pas là pour vous l'apprendre?
Il osait parler de l'Évangile!... et c'était pourtant vers cet homme que
le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras!