XIII

--En avant! crièrent nos officiers.

C'était à la 1re compagnie qu'appartenait le périlleux honneur de

prendre la tête de la colonne. Le général Carré de Bellemare et son

état-major nous précédaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne

sais pourquoi, mais en ce moment je me mis à penser au pont d'Arcole,

dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les

bras en avant. Mon coeur se mit à battre. Je serrai nerveusement la

crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par

quels milliers de balles n'allions-nous pas être accueillis sur ce

tablier ouvert à tous les vents! Je me voyais déjà faisant la culbute

comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivière. J'ai

toujours admiré ceux qui parlent de leur indifférence en pareille

occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant à

moi, ma vertu n'avait point le tempérament aussi solide, et, si

j'étais résolu à faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'à cet

oubli de la crainte.

Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien.

Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb

allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le

général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le

poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son képi aux galons d'or.

N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours même silence. Décidément

les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais.

Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du

général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble

que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le coeur

soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant

parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C'est à présent

que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à

gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les

branches violemment fendues nous couvrent le visage d'éclats de givre.

Je vois briller l'épée nue de nos officiers, qui donnent l'exemple.

--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de

chevrons et de médailles, qui s'est évadé comme moi de la presqu'île

de Glaires.

Un coup de clairon sonne; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de

clairon? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient

de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui

regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours.

Allait-on nous engager d'un autre côté? Le pont traversé en sens

inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte;

mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?

Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous

marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler;

nous avions cette idée, qu'en poussant loin en avant on nous

laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et

assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches

et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens

nous attendaient. Aussitôt qu'on distinguait un casque à pointe ou une

casquette plate, les nôtres répondaient. J'étais trop vieux chasseur,

quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais

l'occasion de faire un beau coup; il s'en présentait rarement.

Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renversé

les murs; les Prussiens s'y étaient logés. Un capitaine qui courait

nous le montra du bout de son épée. En avant! On s'élance après lui

par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se

précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide,

l'ennemi a décampé, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y

avait de l'autre côté du parc une route où le passage de l'artillerie

et des fourgons avait creusé des ornières. A l'appel du clairon, les

zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait,

nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous était impossible.

Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui

bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes,

les fenêtres enfoncées. On n'y trouva point d'habitants, et cependant

il était clair que les Prussiens s'y étaient installés il n'y avait

pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une

belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de

Faust; j'allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux

lèvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s'éteignaient

partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamée refroidissait à

côté d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitié. Dans la maison

voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler

dans la cheminée avec les débris d'une commode, un ronflement qui

partait d'un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le

sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait

sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu

brusque: la boule remua, et j'aperçus sur son séant un grand grenadier

saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à

désarticuler sa mâchoire.

--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas

même à l'ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette.

--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s'endormit

derechef.

Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n'étions plus

séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et

frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de

nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques

vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant

feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient,

il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer

notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans

le parc de Villiers. C'était superbe.

Une partie de l'action, vigoureusement engagée, se passait sous nos

yeux. C'était plus vif qu'à la Malmaison. Toute ma compagnie était

déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent,

et la marche en avant se dessina. Il m'était difficile de tirer à coup

sûr; je tirai au jugé et en m'efforçant de calculer mes distances. Les

Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles

faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et

des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant

le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades

allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais

pas toujours. Ça me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les

ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais

j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'à pousser mes

cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passé

le pont après nous envoyait des volées d'obus sur Villiers. C'était un

beau tapage; on devient fou dans ces moments-là.

Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s'y étaient mis

en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par

volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de

feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de

nos épaules. Les éclairs larges et flamboyants passaient sur nos

têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une

secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la

colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous

fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes

furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait

horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché

depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c'est

dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n'avais pas

fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le

gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et

ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon

capuchon. Ce n'était pas un magnifique souper, mais enfin c'était

quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un

peu de café par-dessus, m'aidèrent à trouver le sommeil.

Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse

dormir en face de centaines de canons prêts à tirer, avec les pieds

dans l'herbe froide, une pierre sous la tête, et le ventre creux. On

se fait à tout. Il faisait encore noir au moment où je m'éveillai. Il

était cinq heures du matin. Les étoiles brillaient d'un éclat vif, des

buées nous sortaient des narines. Le froid était piquant. Chacun de

nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur

les sacs.

--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage,

nous évacuons nos positions.

--Celles que nous avons prises hier?

--Oui.

--Ce n'est pas possible!

--Tu vas voir.

C'était vrai. L'ordre en était venu dans la nuit. Chacun de nous

espérait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette

Marne que nous avions traversée après tant d'hésitation, il fallut la

retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous

arrêta à l'endroit même où la veille nous avions campé et de nouveau

on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le

sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler

des corvées pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons

abandonnées ou en coupait dans les taillis. Nous n'étions pas gais.

J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me

voyant flâner à l'écart, les mains dans mes poches, la tête basse, ce

garçon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac,

vint à moi en élargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur

les lèvres. Je vois encore sa tête ronde, ses petits yeux gris et ses

grosses oreilles rouges qui saillaient derrière ses joues luisantes.

Il avait la mine d'un chantre.

--Ça ne va pas? me dit-il.

--Pas beaucoup.

--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est

une habitude à prendre. Je ne suis pas un garçon instruit, comme il y

en a dans le régiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le

règlement.

Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'être

entendu, il se mit à rire en gonflant ses joues.

Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en

sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'étaient les

Prussiens qui étaient tombés sur les grand'gardes d'un régiment de

ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils

en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences

ne les avaient pas corrigés. Personne n'avait appris l'art d'éclairer

une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J'y connaissais

une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé.

Les fenêtres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me

regarder. L'ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon

passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande

hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait

des obus.

--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.

Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village.

C'était la première fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient

fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs

officiers couraient de tous côtés pour les ramener. Les cantinières ne

savaient auquel entendre. Quelques-uns déjeunaient, assis sur des tas

de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussèrent de

grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y était pour quelque

chose. Ces manifestations enthousiastes redoublèrent de vivacité quand

ils nous virent traverser la Marne, après quoi ils se remirent à

déjeuner et à causer.

La rivière passée, on nous fit prendre une route qui traverse un bois

et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux

ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient

partout; des arbres brisés pendaient sur les fossés; des débris de

toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprès d'un képi;

un pan de mur crénelé, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait à

une maison crevassée. Sur la route, nous nous croisions avec les

brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frères de

la doctrine chrétienne donnaient l'exemple du devoir rempli

modestement et sans relâche. Ils l'avaient fait dès le commencement du

siège, ils le firent jusqu'à la fin. Ils passaient lentement dans

leurs robes noires, portant les morts et les blessés. Leur vue nous

rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon côté du

chemin.

La route était dure et sèche et s'allongeait devant nous. Nous la

foulions d'un pas rapide, lorsqu'un général parut, suivi d'un nombreux

état-major. C'était le général Trochu. En nous voyant, il s'arrêta,

et, nous saluant d'une voix où perçait un accent de satisfaction:--Ah!

voilà les zouaves, dit-il; mais le régiment était si pressé d'en venir

aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un

froissement d'armes, et notre marche, déjà rapide, prit une allure

plus leste.

Presque aussitôt, et le général en chef toujours en selle, immobile

sur le bas côté de la route, un brancard passa portant un soldat

blessé. C'était un garçon qui paraissait avoir une vingtaine d'années,

un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main

sur le canon de son fusil:

--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_

L'effort l'avait épuisé, il retomba.

Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus,

c'était une file. Il y avait des blessés qui ne remuaient pas,

d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder,

quelques-uns gémissaient. D'autres brancards venaient portant des

formes roides sur lesquelles on avait étendu des capotes. Nous étions

sérieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs

voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y

produisait par intervalles des déchirements.

A un kilomètre à peu près au-dessus de Petit-Bry, on nous arrêta. Il

fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher à plat ventre et

attendre. Nous étions en quelque sorte sur la lisière de la bataille,

mais à portée des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous

qui nous étaient envoyées par des ennemis invisibles. Quelques-unes

écorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever

la tête. Quand on distinguait derrière l'abri d'une haie de petits

flocons de fumée blanche, nous tirions au jugé; c'était un amusement

qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient

des cigarettes, accoudés sur les deux bras; c'est la pose que prennent

les chasseurs quand ils sont à l'affût du canard. J'ai bien vu alors

que la curiosité était une passion. On joue sa vie pour mieux voir.

Un grand bruit me fit regarder de côté. C'étaient deux ou trois

bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient

tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien

que dans leur effarement ils ne se doutaient même pas de notre

présence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une

explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur

le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous côtés. Le

rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement

qui faisait prévoir une attaque avait été vu par les Prussiens; leurs

batteries commencèrent à tirer. Bientôt les obus arrivèrent par

paquets, ceux-là sifflant, ceux-ci éclatant. Ce fut alors au-dessus de

nous une évolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec

une sorte de régularité. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient

certainement jamais vu le feu, se jetaient à plat ventre, tous en

bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volée de fer

avait passé.

--En avant! cria une voix forte.

--En avant! répétèrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fûmes sur

pied comme enlevés par une secousse électrique, et un vif élan nous

porta du côté de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le

plus vite touchèrent aux tranchées où la veille nos grand'gardes

avaient été surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment où

j'y arrivais, un grand zouave qui me précédait s'effaça subitement. Je

n'eus que le temps, emporté par ma course, de sauter par-dessus son

corps qu'un dernier spasme agitait.

Aucun Prussien dans les tranchées; mais quel spectacle nous y

attendait! Partout des sacs, des képis, des bidons, des ustensiles de

campement, des cartouchières, et parmi tous ces objets des hommes

étendus pêle-mêle! Tous les sacs étaient éventrés, laissant éparses

sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au

hasard. Elle commençait par ces mots: «Mon cher fils, comme c'est ta

fête dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y

est pour vingt sous. Quand tu écriras, n'en dis rien à ton père...»

Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un

pauvre grenadier dont la tête était brisée.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 22 / 31 题