VIII

La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers

s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la

maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les

yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était

fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un

officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le

signal du départ.

--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.

Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une

petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la

part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai

dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière

moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et

demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au

bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait,

j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait

l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche

à son oreille:

--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs

pour vous.

Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix

pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans

une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que

personne ne l'observait:

--Venez, me dit-il brusquement.

Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses

dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient

interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me

regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun

d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une

femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée;

il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des

ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite

et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.

--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.

En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai

dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze

minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil.

J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd

remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en

marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et

mon paysan parut.

--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait

sous le bras.

Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture,

calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de

main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait,

ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux

coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de

loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds

disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou

trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque

chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit

campagnard surnageait.

--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.

Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet

ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier.

--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme.

J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis

d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet.

--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.

Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour

me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon

départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui

touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais

pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma

casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me

jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à

passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées

me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me

reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me

regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif?

J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que

je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux

n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais

décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux

la tournure et la marche pesante de mon guide.

--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville?

Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que

j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.

La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma

sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une

sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon

me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se

posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la

sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même

plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers

un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le

Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser

baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me

casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me

faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais.

Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant

mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà

juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous

passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se

tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne

me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de

l'oeil, et, comme il me voit rire:

--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.

Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.

Bientôt après une voiture arrive au grand trot.

--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.

Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur

la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui

plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers

encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse.

L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de

cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!

Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me

gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais

qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons

d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices.

Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature

si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux

qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le

vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière

nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route,

quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des

contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs

épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour

introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne

semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui

allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si,

d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de

nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions

contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.

Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa.

Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de

cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai

sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec

lui.

--Volontiers, répliqua-t-il.

Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander

ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout.

J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le

propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de

leur dire adieu.

Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la

carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre

voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à

sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la

tête:

--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons

toujours, me dit-il.

J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient

rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis

mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du

char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter

un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place

auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués.

--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois.

Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la

voiture s'arrêta.

--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous

êtes pressés d'arriver en Belgique?

--Un peu, lui dis-je.

--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon.

C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un

sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui

connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je

m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un

fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le

museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre.

--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier...

vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon

chemin.

Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue

au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles

renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre.

--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain:

--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez

M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule.

J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et

m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques

lieues et j'étais en Belgique.

Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami

de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta

m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ

d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il

sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés.

--Ah! un zouave! murmura-t-il.

--Et du 3e, répondis-je.

--Et qu'est-ce qui reste du régiment?

--De quoi faire une compagnie, je crois.

Il soupira.

--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on

pût sauver la France comme je vous sauverai!...

Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le

front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon

devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma

blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à

une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me

dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le

sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses

voisins.

--En route à présent, dit le maire.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 16 / 31 题