NOUVELLE.

La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées

des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs

cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste

bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir

chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à

leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un

obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs

et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce

chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de

piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre

sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques,

tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant

fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la

plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès

récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que

de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se

consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur

donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une

insouciance toute militaire.....

C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi

les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on

remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les

reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi

dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était

déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui

restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur

anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années

passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément,

avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses

yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il

tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de

belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines

étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur:

«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous

adresser un mot en passant.

--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il

n'a pas de théâtre cette année.

--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.

--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions

ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile!

les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des

subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»

Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation,

Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer

dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble

à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que

les premières feuilles le permettent.

[Illustration: Balthazard au palais du Grand-Duc.]

--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous

convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez

rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un

sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien

tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent,

de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai

pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je

pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à

Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais

vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un

amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les

réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est

généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement

fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant

d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères

veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous

n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté,

contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison

est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris

le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si

loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie.

L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du

Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai

dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques

dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année

dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la

fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à

l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes,

on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se

trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois,

grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec

les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette

aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres,

se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les

plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de

chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux

ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables

d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la

subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent

assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares

spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le

seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un

monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre

un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas

très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce

qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il

reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle

il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai.

Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un

joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez

de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans

laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon

compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince

Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.

«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne

honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête

couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je

rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me

tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa

de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la

délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais,

et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le

prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les

questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez

significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je

me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.

--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long

entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une

troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et

chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une

magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il

m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses.

Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec

le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre

pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais

aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais

réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau

jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de

bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos

paroles. C'était un marché conclu.

«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des

États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons

pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me

manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune

premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce

double emploi, et je compte sur vous.

--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait

parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon

cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt

s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre

confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que

j'aime.....

--Ah! c'est une actrice?

--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit,

de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première

chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.

--Elle est sans engagement?

--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite

de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que

désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le

même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles,

qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos

poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être

j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher

de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.

--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la

demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands

sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»

On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul

mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait

du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents

et de séduire les rebelles.

Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la

signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux

acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur

en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait

complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait

avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient

été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les

plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait

gloire, plaisir et profit.

Voici comment se composait la troupe:

Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles

marqués, financiers, raisonneurs;

Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor;

Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc.

Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra

comique;

Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité;

Lebel, chef d'orchestre;

Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous

genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de

mademoiselle Plessy:

Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie,

soubrettes, travestis, Déjazet;

Mademoiselle Alice, ingénue;

Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de

mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.

Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient

pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les

exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du

grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses:

au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la

suppression de quelques rôles peu importants.

Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne

signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de

repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au

grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe

se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied

sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir

traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière

du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village

nommé Krusthal.

Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les

moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du

grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le

surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six

personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait

absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.

Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La

patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque

peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier

et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette

mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un

près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille

compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant

pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible

aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.

Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à

se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures,

reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char

léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg.

Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit

cabriolet.

«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le

grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il

n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous

transporter honorablement à Carlstadt.»

Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le

conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit

claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit

trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la

richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune

réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde

sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois

petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes

allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit

son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les

magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du

Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger

de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et

d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez,

belle apparence.

«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y

voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit,

paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le

moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa

faction en comptant les étoiles.

Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua

gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide.

Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes

ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et

moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul

quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un

monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva

lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui

demanda ce qu'il y avait pour son service.

«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold,

répondit Balthazard.

--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure.

--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb.

--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir.

Qui faut-il annoncer?

--Le directeur privilégié du théâtre de la cour.

--Vous dites?»

Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant

nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il

commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge,

lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:

«Faites entrer!»

Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire,

devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient

pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux

flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille,

des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son

Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux

lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour

manger et pour dormir.

Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois,

comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda

le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de

paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui

répondit.

«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me

souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade.

Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!

--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure

indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.

--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce

n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à

l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à

moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou

trois semaines avant de vous mettre en route.

--J'ai eu tort.

--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je

vous aurais épargné un voyage inutile.

--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse

aurait changé d'idée?

--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un

théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas

varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les

satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.»

Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il

ouvrit.

«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma

capitale un magnifique théâtre.

--Oui, monseigneur.

--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais:

le voilà!

--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des

constructions commencées et à peine sorties de terre.

--Précisément, c'est le théâtre.

--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin

de l'hiver!

--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux

faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation

aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous

prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le

permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont

vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous?

l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je

supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et

d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce

fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et

buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas

fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des

explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune,

et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup

d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai

rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires

dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard,

vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle

avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un

arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs

murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre

des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône

j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte

de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à

mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et

aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment

réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un

moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles

contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire

payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon

désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais

ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat.

Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras

que de faire souffrir mon peuple.

--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments,

si rares chez les souverains.

--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas

maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La

tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider.

Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En

entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez

rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont

donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes

gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous

prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages.

Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et

patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le

brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.

Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de

douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux

du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit

en souriant:

«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus

avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort

aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de

quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au

soir.»

Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de

franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le

féliciter sur son courage.

«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne

répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me

menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais

qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si

l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais

le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me

venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait

entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates.

La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes

affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours

meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice.

S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs

pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me

dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche;

Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral,

trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche

de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes

sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un

mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche,

convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de

long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma

convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le

perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me

remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a

ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit

excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour

éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne,

on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à

la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne

demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes

ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc

impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et

j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai

faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité

pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France.

Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je

recevrai vos adieux.»

L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 · 第 6 / 24 题